Certains poncifs ont la vie dure.
Et le petit monde fermé du numérique n’échappe pas à la règle qui veut que tout corps replié sur lui-même finit par dégager une odeur de moisi. C’est étrange pourtant: de la part d’une communauté intrinsèquement ouverte sur le monde, car reliée nativement au net, on pourrait s’attendre à autre chose.
Récemment, des initiatives poussent un peu partout autour du concept même de création numérique. Ces initiatives visent à fédérer les créateurs et éditeurs numériques, non pas sous la forme d’une communauté tournée vers l’extérieur à visée didactique, mais comme un bastion. Celui de l’opprimé, du délaissé.
Et à un moment, les imbécilités, ça commence à bien faire.
L’édition numérique: le parent pauvre?
La raison de la colère: les éditeurs et créateurs numériques se plaignent d’être sous-considérés. D’être les parents pauvres d’une culture industrialisée, dont les rênes seraient tenues par les grands groupes d’édition qui ne chercheraient qu’une chose: empêcher les petits éditeurs numériques de gagner du terrain.
Évidemment, on ne peut pas dire que l’édition numérique soit spécifiquement bien traitée dans les médias, et je le regrette. Bien souvent, celle-ci est cantonnée aux pages « Technologie » des journaux, dans le meilleur des cas. On ne fait jamais cas de la création en elle-même, du travail des auteurs, de la qualité de leur texte. C’est une vérité, mais ce n’est qu’une demie vérité.
La guerre des places sur les tables
Certes, l’édition numérique ne fera pas la couverture de Lire, du Matricule des Anges ou du Magazine Littéraire cette année. On peut aussi prédire, sans trop risquer de se tromper, qu’il y a peu de chances que Jeff Balek, Jiminy Panoz, Pauline Doudelet ou Patrick Rohr obtiennent le prix Goncourt cette année.
Mais pour avoir été libraire pendant de nombreuses années, je peux aussi vous éclairer sur la réalité des choses: les places au soleil sont rares, et cette situation n’est pas l’apanage des seuls éditeurs numériques, dont le marché embryonnaire est en cours de formation.
D’autres luttent, et luttent âprement: les petits éditeurs.
Vous savez, ces éditeurs dont vous ne voulez pas entendre parler lorsque vous êtes libraire… Deux catégories néanmoins à distinguer: les indépendants de qualité et les éditeurs amateurs. Dans le second cas, des couvertures hideuses masquent des histoires quelquefois indignes. Les représentants (les personnes qui viennent vous proposer ces livres) sont eux-mêmes souvent peu convaincus du potentiel de vente de l’ouvrage (quand ils savent seulement de quoi le livre traite, ce qui est rare).
Mais il y a aussi le premier groupe, ces petits éditeurs indépendants de qualité. Des petits éditeurs qui font des livres en papier. Et quelquefois même, ils font partie de grands groupes d’édition.
Et bien je vais vous apprendre une chose, ces éditeurs papier ont aussi beaucoup de mal à faire parler de leurs livres, à les vendre aux libraires, à leur tirer un petit « coup de coeur » ou simplement une place en vue sur la table. La plupart du temps, les libraires conciliants prennent un exemplaire de la nouveauté, qui va atterrir directement sur l’étagère, en tranche, bien caché… Et ça, c’est dans le meilleur des cas.
Inutile de préciser que rarement l’un de ces éditeurs fera la une du Monde des Livres. Il y a des contre-exemples, bien sûr, mais c’est tout de même rare. Je pense évidemment au Diable Vauvert… je pense à José Corti… au Dilettante, qui a eu la chance d’éditer Anna Gavalda avec tant de qualité qu’elle a décidé d’y rester… aux Moutons Electriques, à Mnémos, à l’Atalante pour le fantastique… Il y en a tant d’autres, de Zulma à 13ème note en passant par La Fabrique…
Tous ces gens bataillent pour offrir aux lecteurs les meilleurs livres possibles, et donc pour mettre en avant leurs titres. Et ce n’est pas une question de le faire au détriment du numérique, soi disant parent pauvre. C’est une question de marché global.
Les éditeurs traditionnels font-ils la chasse au numérique?
La réponse est claire: pour la plupart, non. Absolument pas. Et souvent, ils ne savent même pas qui vous êtes.
Il n’y a pas de complot visant à faire taire les éditeurs et les auteurs numériques. Il n’y a pas de conspiration destinée à effacer vos communiqués de presse dans les boîtes mail des agences. Il y a juste trop de livres, trop de bons livres, et il est impossible de communiquer dessus de manière exhaustive.
Photo (c) Serge Lardos
Alors en conséquence, les journalistes choisissent de traiter ce qui leur semble le plus patent, à savoir les titres de maisons d’édition historiques et reconnues. Gallimard par exemple a , dans les derniers mois, essuyé tous les tirs numériques. On critique les éditeurs sur leurs fichiers, sur leurs prix, sur leur politique de distribution… et on finit par en oublier une réalité: ils font ce métier depuis des années, depuis des dizaines d’années, voire même davantage pour les plus anciens. Ils ont une légitimité. Ils ont fait leurs preuves. Les lecteurs et les journalistes savent qu’ils peuvent souvent leur faire confiance.
Alors oui, on parle davantage de ces gens là que de Walrus, de Publie.net, de Numeriklivres, de La Souris qui Raconte et de tous ces merveilleux pourvoyeurs de textes que sont les éditeurs numériques (voir ici la liste complète de Lorenzo Soccavo). Mais il y a une raison à cela: l’édition numérique n’a pas encore fait ses preuves. Et si à l’heure du net tous les échanges doivent être rapides, on ne peut pas demander à tout un écosystème de soudainement se serrer pour laisser une place aux nouveaux: chacun veut manger à sa faim… les auteurs en premier.
Les auteurs numériques déconsidérés?
Évidemment, personne ne niera que le fait d’être publié par un éditeur « traditionnel » apporte une légitimité pour l’auteur. Car en effet, être édité, c’est être reconnu par ses pairs, faire partie de la famille. Qui peut décemment dire qu’il refuserait un contrat d’édition chez Flammarion ou chez Plon? Personne de sensé, en tout cas, et personne qui souhaiterait voir son oeuvre littéraire pérennisée.
Mais on voit apparaître depuis peu un phénomène que personne n’attendait: celui des auto-édités à succès. Il y en a peu bien sûr, et en France ils peuvent se compter sur les doigts d’une main, tandis qu’aux USA la tendance se confirme et gagne en puissance.
Ces petits auteurs qui n’ont rien demandé à personne sont présents dans les « tops » numériques des meilleurs ventes d’Apple, d’Amazon et des libraires en ligne. Ils ont une exposition qu’aucun petit éditeur papier n’aura jamais pour l’un de ses livres.
En cela, le numérique a vraiment changé la donne, et pour tous les arts possibles: il permet d’être exposé rapidement à la lumière. Mais encore faut-il savoir où elle se trouve, cette lumière…
Car en dehors du petit cercle restreint des lecteurs et éditeurs numériques sur les réseaux sociaux, peu de gens ont entendu parler du phénomène pure-player. Alors oui, il est facile de rejeter la faute sur les autres et de dire que les gros éditeurs font de l’ombre aux petits éditeurs numériques. Oui, c’est vrai. Mais ils en font tout autant aux petits éditeurs indépendants.
Et ceux-là n’en font pas toutes une histoire. Ils se battent dignement, avec pour seule arme la qualité des textes qu’ils servent.
Les éditeurs traditionnels seraient réfractaires au numérique, et ne prendraient pas de risques
Les éditeurs papier, non contents de lancer de nouveaux auteurs, prennent des risques. De vrais risques, quoi qu’on en dise dans le petit milieu fermé du numérique.
Ils ont des coûts de production. ils doivent acheter l’encre, le papier, les camions pour transporter les livres, les frais de stockage et j’en passe. Ils doivent payer leur équipe, ce qui dans le numérique n’est pas encore tout à fait le cas, par manque de moyens souvent et quelquefois par opportunisme.
Ce sont des machines à faire tourner. Un équilibre à garder, avec toujours le risque de tomber du fil. Et l’on reproche à ces gens de ne pas prendre de risques? À ces gens qui payent des milliers d’euros pour voir un petit auteur inconnu édité, avec peu de chances de faire la une des journaux. Assez d’hypocrisie!
L’édition numérique ne prend pas de risques, ou très peu. Les logiciels de création existent et sont souvent gratuits. Les auteurs acceptent de ne pas recevoir d’à-valoir, et retiennent un pourcentage sur les ventes. Certes, un pourcentage conséquent: aujourd’hui dans l’édition numérique, il est accepté généralement que l’auteur reçoive autant que l’éditeur sur les bénéfices: 50% donc.
L’heure de passer à la caisse…
Mais 50% de pas grand-chose, ça fait… pas grand-chose du tout. Et cela ne contribue qu’à renforcer l’amateurisme dans le numérique. Il faudra donc trouver rapidement des solutions pour rémunérer convenablement tous les acteurs. Mais quand? Quand il y aura un marché? Peut-être, le temps nous le dira. Des pistes sont à étudier, notamment du côté du crowdfunding.
L’édition numérique ne coûte pas grand-chose, notamment lorsqu’on édite des oeuvres libres de droits, vendues facilement à 0,99€ sur les librairies en ligne… Ce que cela coûte, c’est du temps, dans 90% des cas du temps offert gracieusement. Et surtout, de l’énergie. Beaucoup d’énergie, sans doute trop.
Et ce que cela rapporte, ce n’est pas grand-chose.
Le seul risque que peut prendre un éditeur numérique aujourd’hui, c’est de perdre son propre emploi. Ça arrive même aux meilleurs, malheureusement… Mais aussi cruel que ça puisse paraître, l’industrie n’en sera pas bouleversée.
La peur du numérique?
Elle existe, cette peur. Bien sûr, aucun éditeur n’a envie de voir ses ventes chuter, comme aucune maison de disques n’avait envie de voir ses labels et ses disquaires fermer les uns après les autres. Les exemples se succèdent. Et l’avenir est sombre.
Mais si les éditeurs ont d’abord peur du numérique, c’est parce qu’ils ne le comprennent pas, du moins pas totalement. Ils n’ont pas peur de vous, de nous, des pure-players, des auto-édités: ils ont peur de louper le train. Et si nos entreprises numériques sont agiles, car créées dans le flux de ce changement et aisément modifiables, certaines structures d’édition doivent revoir tout le processus! Un processus qu’elles maîtrisaient depuis des dizaines d’années! Des employés habitués et qu’il faut complètement former à de nouvelles méthodes! Des subtilités techniques mille fois plus complexes qu’une imprimerie classique!
« Le Cri » d’Edvard Munch
Et vous voudriez que les gens soient heureux de tout recommencer de zéro? Nous sommes déjà suffisamment énervés quand une mise à jour d’iBooks nous oblige à modifier certains pans de code… Imaginez la remise en cause lorsqu’il s’agit de TOUT reprendre de zéro! Et que les prétendus consultants et intervenants en numérique se font de l’argent en vendant des solutions ineptes censées faciliter la vie, mais qui produisent des ebooks affreux à lire…
Le monde change. C’est une chose. Mais chacun a sa part de responsabilité dans le changement.
Alors vous pensez que les éditeurs ont le temps de monter leur conspiration machiavélique contre le numérique? Non. Ils ont à peine le temps de maintenir la tête hors de l’eau.
Une profession qui ne doit pas supporter la scission
Les pure-players et les éditeurs traditionnels: une guerre des tranchées? C’est ce que certains voudraient faire croire. En opposant édition numérique et édition traditionnelle, on oblige le lecteur à considérer qu’il y a deux camps: un camp réfractaire à la modernité, avide d’argent et de pouvoir, et un autre voué à propulser de nouveaux talents bêtement ignorés des grandes maisons.
« L’édition sans éditeurs » d’André Schiffrin chez La Fabrique
Attention, pas d’angélisme! Nous savons tous ce que font certains groupes d’édition dans les sphères de décision, et je recommande à ce sujet la lecture du splendide livre d’André Schiffrin « L’édition sans éditeurs » aux éditions de la Fabrique. Pas d’édition numérique connue de ce livre, il vous faudra le commander ou mieux, l’acheter en librairie. Si l’éditeur ou l’auteur lisent ces lignes et qu’ils souhaitent y remédier, je leur propose d’ailleurs de réaliser gracieusement et à titre exceptionnel une version numérique de cet ouvrage. Car ce titre EST exceptionnel, comme tout le reste de leur catalogue. Comme quoi on peut faire de belles choses avec du papier et des idées. Et que j’imagine que La Fabrique a d’autres choses auxquelles penser qu’au numérique en ce moment: ils doivent surtout vouloir faire lire leurs livres, et ne pas couler. Fin de la parenthèse.
Il serait idiot de considérer que nous ne faisons pas le même métier. De nous détacher de cette tradition qui fait l’exception de l’édition française, et qui lui permet de nous proposer des livres aussi merveilleux.
De fait, l’édition numérique a encore beaucoup à apprendre de l’édition papier, de son professionnalisme et de sa qualité.
Et l’édition papier a, elle, les cartes en main pour faire appel à des partenaires compétents qui sauront les faire évoluer en douceur vers cette transition numérique inévitable.
Pure-players, unissez-vous! Non pas pour rejeter l’héritage du passé mais pour le continuer, à votre mesure, à votre rythme, pour le poursuivre dignement et peut-être pour un jour proposer à vos lecteurs un livre qui changera la face de la littérature à tout jamais… à votre tour. Peu importe le support. Peu importe la manière. L’essentiel, c’est d’avancer. D’ici là, le chemin est long…