Mon coming-out: j’aime le papier

Ça faisait un moment que ça couvait et oui, je l’avoue, j’avais peur. Peur parce que la société, peur parce que les gens, peur parce que dans un monde où tout va vite numérique, certains… penchants peuvent être mal compris, ou juste pas acceptés.

Bien sûr, j’ai essayé de faire comme tout le monde. J’ai lu Hugo sur mon iPad, Lautréamont sur mon Kindle, Lovecraft sur ma Kobo, et puis c’était très bien: j’ai même pris le parti d’y consacrer ma vie, à ce numérique autour duquel tout le monde tourne. Les ebooks, chez moi, c’est plus qu’une passion: c’est un sacerdoce.

Mais la nuit, lorsque se refermait la porte du bureau et que l’iMac reposait son écran fatigué par les longues heures de code, HTML, CSS, Javascript en pagaille, je sentais mes vieux rêves de papier s’animer, trembler en moi.

J’essayais de résister, bien sûr: on a tous envie d’être “normal”, de ne pas faire de vagues. Jusqu’à se rendre compte que ce n’est pas seulement le monde qui nous construit, mais aussi nous qui construisons le monde à notre image.
Alors j’ai craqué. Sur la pointe des pieds, j’ai gagné la bibliothèque du salon, des mètres et des mètres alignés le long des murs. Les livres étaient là, immobiles. Comme irrités, ils me tournaient leur dos, peut-être contrariés d’être délaissés dans la journée alors que c’est vrai, ce sont eux qui m’ont construit.

Je me suis approché, j’ai effleuré les tranches… et le papier a frémi. Une fine couche de poussière a couvert le bout de mes doigts, érosion naturelle, signe du temps volatile. Sous mes caresses les dos se sont cambrés, les gouttières se sont tendues, les tranches se sont contractées. Les livres ne m’en voulaient pas, non: ils étaient endormis, je venais de les réveiller.

J’en ai choisi un — presque au hasard — je l’ai ouvert, j’ai parcouru ses pages brisées, cassantes. Une odeur acide s’en dégageait, pas loin d’être désagréable. La vieillesse a ses fragrances. Puis j’en ai ouvert une autre, puis un autre, puis un autre. J’ai parcouru les livres d’art, les bandes dessinées en grand format, les livres d’enfant en pop-ups dégringolants et spectaculaires. Mais j’ai aussi ouvert les poches, les épreuves, les brochés et les reliés, les pleines peaux et les bradels, avant d’en faire des piles et de les étaler devant moi. Une crise, une vraie. Avais-je honte d’en être arrivé à de telles extrémités? Moi, l’éditeur numérique, soumis à mes pulsions les plus animales, les plus primaires, j’avais cédé aux sirènes de mes instincts. Mais ce n’était pas si grave.

Nous sommes tous d’accord: le livre numérique n’est plus un futur possible, seulement une évidence, une évolution logique qui ne sera pas stoppée. Nous gagnons en facilité, en aisance, en accessibilité, en fonctions de partages.

Mais je ne suis pas un extrémiste. J’ose dire — oui j’ose — que le papier est sensuel. J’aime le papier, j’aime ses textures, ses grains, j’aime ses encres et ses cuirs, ses reliures et ses colles. J’aime son unicité aussi, ses particularités, ses irrégularités qui font que deux exemplaires similaires ne sont jamais identiques. Nier l’objet livre, c’est réduire le verre de vin au vin seul.

Pour terminer mon coming-out par ce qui l’a provoqué, une photo: celle d’un livre trouvé chez mes parents, un exemplaire de Salammbo daté de 1886. À l’intérieur, collé sur la garde, un mot: c’est une lettre d’amour datée de janvier 1914, dans laquelle a été glissé un trèfle à quatre feuilles: “Jean-Paul Orléans, à Melle Claire X…, en hommage admiratif”. Un poème en prose, des mots d’affection glissés à la veille de la guerre, ne m’oublie pas, ne m’oublie pas. En bas à droite, une note de ma grand-mère: Jean-Paul Orléans a été tué le 22 août 1914 à la bataille d’Ethe.

 

Pour certains, c’est un livre qui sent mauvais, dont le papier craquelle et donc l’encre sèche tapisse des pages rugueuses et austères. Mais pour une femme, ce livre a peut-être un jour été la source d’un torrent de larmes, et la fin d’une histoire. Ses pages contiennent son histoire, elles la scellent, à jamais, la figent dans l’unique. Ce n’est pas un tombeau: c’est une mémoire.

J’aimerais œuvrer à cette continuité, à ma mesure. Et peut-être un jour, faire du livre numérique quelque chose de profondément humain.

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