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Jason et Robur, épisode 01 : Malheur au vaincu ! - Jacques Fuentealba

Jason et Robur, épisode 01 : Malheur au vaincu ! - Jacques Fuentealba

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À Sébastien Martin, évidemment,
et à son défunt fanzine

 

 

— Alors c’est ça, Algrive ?

Je regardai mon frère, puis admirai la ville nichée dans une étroite vallée luxuriante. Elle devait vraiment être agréable à contempler, sans ces régiments de soldats qui s’amassaient à ses portes, avec ses tours d’un bleu si pur qu’elles semblaient ne faire qu’un avec le ciel, et son château fort si… classique, qui ne manquait néanmoins pas de charme. Et pourtant, durant toutes ses années d’explorations et de reportages sur les dimensions cataloguées ou inconnues, j’en avais vu des bâtisses de type médiéval de toute beauté… Même ainsi, je m’émerveillais devant cette imposante forteresse, comme si j’en étais à mon premier article pour le compte de la revue scientifico-sociohistorique (mais pas que) Mondes parallèles.

Mon frère Robur, quant à lui, ne partageait pas mon enthousiasme et me l’avait bien fait comprendre. Il trouvait le sujet de ce reportage, le siège d’une ville médiévale, sans intérêt. Je lui avais alors rappelé que l’on n’y pouvait rien, puisque notre rédac’chef nous avait expressément demandé de couvrir l’événement.

En grommelant sa résignation, mon frère avait commencé à faire des relevés topographiques de la région et à prendre des 3D. Ce monde ayant une haute teneur en magie, il n’avait pas apporté de matériel trop élaboré, craignant qu’il ne tombe en panne. Lorsqu’il eut fini, je lui proposai qu’on se rende dans la ville pour la suite du reportage.

— Attends un peu, Jason, me dit-il, je vais programmer les imagiers pour que l’on ait l’apparence de vendeurs d’épices banals, on ne peut tout de même pas y aller comme ça…

Je jetai un coup d’œil à sa tenue, chemise aux couleurs criardes, jean déchiré au genou et grosses chaussures de marche, inspectai la mienne, à peu près similaire, et appuyai son idée.

Robur tapota son petit clavier multitâche qui ne le quittait jamais et l’air se mit à ondoyer autour de nous avec un léger bruissement, comparable à celui d’un ventilateur. Quand l’air s’arrêta de trembler, l’accoutrement de mon frère me parut différent du tout au tout : une bure beige descendait jusqu’à ses pieds et il arborait à la ceinture une dague ornée de pierreries. Je portais pour ma part des bottes fourrées, des hauts-de-chausses et une chemise bouffante, ainsi qu’un manteau de laine grossière. S’ajoutait à cela un vieux chapeau à larges bords orné d’une plume noire. Ces déguisements ne correspondaient pas trop aux métiers que nous nous étions donnés, mais cela n’avait pas grande importance…

Je me mis à pianoter sur mon propre clavier multitâche, rentrai les coordonnées approximatives d’Algrive, puis paramétrai la fonction « glissement », pour que nous ne nous matérialisions pas dans un mur ou un arbre, ce qui aurait pu s’avérer assez gênant. Cela fait, nous nous évaporâmes de notre lieu d’observation, un piton rocheux qui surplombait la cité, pour nous retrouver dans une ruelle calme. Mon frère prit tout de suite des 3D de la ville de façon discrète : son appareil ayant pris la forme d’un large médaillon, grâce à son imagier, il n’avait qu’à le diriger vers ce qu’il souhaitait reproduire sous forme d’hologrammes. Nous sortîmes de cette petite impasse, pour déboucher sur l’invraisemblable…

Un champ de blé qui s’étendait sur presque toute la grande place nous faisait face.

— Ça alors, c’est bien la première fois que je vois cela ! dis-je à l’intention de mon frère, ébahi, un champ de blé de cette taille en pleine ville…

— Ils se nourrissent comme ils peuvent. Avec ces envahisseurs à leurs portes, le commerce est impossible, répliqua Robur, en haussant les épaules.

Rien ne l’étonnait plus depuis longtemps, l’ennui pouvait presque se lire sur son visage.

— Une ville de ploucs, assiégés par des ploucs, l’entendis-je murmurer, à la limite de l’audible, pour lui-même.

Je fis celui qui n’avait pas entendu et m’approchai d’un citadin afin qu’il m’explique la situation, non sans avoir auparavant mis en marche la fonction enregistreuse de mon multitâche. L’homme, à n’en pas douter un bourgeois, vu la richesse de sa parure et le coutelas en argent damasquiné qui pendait à son côté, nous adressa ce que je supposai être un salut : il se toucha le front, puis frappa de sa paume droite l’épaule opposée et la cuisse droite d’un geste rapide. Je lui rendis la pareille en imitant ses mouvements. J’essayai ensuite de lui parler en einchlig, un sabir qui évoquait vaguement un anglais abâtardi… À moins que ce soit l’anglais qui est une version abâtardie de l’einchlig. Nous avions déjà travaillé dans cette région et savions d’une part qu’il s’agissait de la lingua franca du coin et d’autre part, que nos traducteurs universels, du fait du niveau de magie élevé dans ce monde et les dimensions avoisinantes, avaient tendance à débloquer sévère et transformer des civilités en chapelets d’insultes. Mieux valait la jouer classique, donc.

Je nous fis passer pour des voyageurs arrivés juste avant le début du siège, qui voulaient comprendre un peu ce qui se passait ici.

Notre interlocuteur nous regarda d’un air bizarre, comme si nous aurions dû être au courant. Son air un peu fermé semblait dire qu’il voyait peut-être en nous des espions à la solde de l’armée adverse. Il jugea sans doute que ce n’était pas un grand mal de nous fournir des informations déjà connues de l’ennemi, car il me répondit, et parut même perdre un peu de sa méfiance :

— Depuis des siècles, nous sommes en guerre contre les gobelins des Plateaux Cendrés, qui se situent à une dizaine de lieues d’Algrive. Ce sont des porcins stupides, qui ne savent même pas vraiment pourquoi ils nous attaquent. Enfin ! Cette haine est ancestrale entre les deux camps… Quoi qu’il en soit, il ne se passe pas dix ans sans que ces idiots tentent de nous envahir, en vain, précisons-le. Cette fois-ci néanmoins, les choses prennent une tournure préoccupante : les gobelins n’ont jamais tenu un siège aussi longtemps. Nous sommes mis à rude épreuve. Nous résistons de plus en plus difficilement, bien que bravement, du fait de nos défenses diminuées.

J’interrompis le riche bourgeois pour lui demander ce qu’il entendait par « défenses diminuées ». Il me toisa d’un air soupçonneux, et mit longtemps à reprendre la parole.

Tandis qu’il me parlait, je jetai des regards discrets en direction des passants. Je me demandai ce que les citadins pensaient d’une telle situation ; même si au fil des générations, les Algriviens s’étaient « accoutumés » à ces déferlements de gobelins, cela devait faire tout drôle de se réveiller un beau matin en état de siège…

— … La malagrite, je vous le dis, geignait le bourgeois, d’une voix qui me sortit de ma réflexion, c’est ça qui l’a diminuée, notre défense, et pas qu’un peu !

Je louchai vers mon frère, en espérant qu’il ait suivi le monologue du vieux marchand, mais il se contenta de hausser les épaules en signe d’incompréhension. Et l’Algravien continuait :

— Tout à fait, messieurs, la malagrite. La plus grande épidémie de malagrite jamais vue, il y a à peine deux ans, vous vous en rendez compte ?

Je hochai vivement la tête, mais il ne parut pas l’avoir remarqué.

— Alors vous pensez, les éleveurs de dragons… Ruinés ! Et les dragonniers royaux, jetés à la rue et réduits à l’état de mendiants… Et attendez, le pire, ce n’est pas encore cela ! Cette saleté de maladie ne s’est pas contentée de tuer les dragons, les chevaux ont été touchés, puis les manticores et pour finir le bétail. Heureusement, cette maladie ne frappe que les bêtes… Enfin, vous pouvez me croire, il y a du gobelin là-dessous.

Alors que je venais de retrouver le fil de notre conversation, elle fut brutalement interrompue par un boucan infernal. Une trombe de pierres s’écroula à quelques mètres de nous.

— Mais qu’est-ce que c’est que ça ? criai-je au marchand, qui époussetait ses vêtements sans paraître plus inquiet que cela.

— Ce doit être le vieux Caphrif qui a raté une expérience, ça lui arrive souvent maintenant, avec l’âge. Eh oui, c’est qu’il n’est plus tout jeune, le pauvre… Vous voyez ce bâtiment ? C’est là qu’il habite et qu’il étudie les domaines mystérieux de la magie, enfin, c’est ce qu’on dit…

Il nous désignait une bâtisse qui aurait sûrement été magnifique, si elle n’avait pas tant souffert des outrages du temps. Ses volets à la peinture écaillée pendaient lamentablement, presque sortis de leurs gonds. Le lierre, insolent, courait sur sa façade au point qu’on n’apercevait plus les parois en dessous.

— Eh bien merci, cher monsieur, de nous avoir éclairés sur ce qui se passe ici, dis-je à notre informateur.

Il nous salua, non sans nous proposer avant de venir à la Taverne du Borgne édenté pour venir voir ses beaux tapis. Nous déclinâmes l’offre et partîmes vers la maison de ce mage. Robur ne manqua pas d’en prendre quelques 3-D.

Puis nous gravîmes les marches escarpées de cette demeure, pour arriver devant une porte basse et fendue en certains endroits. Une gousse d’ail en fer faisait office de heurtoir.

Nous l’utilisâmes pour nous annoncer et une voix haute perchée nous invita à entrer. Un vieillard tout décati nous fit face. Des broussailles de poils lui tenaient lieu de barbe et de moustaches et lui conféraient une expression démente. Son crâne était si dégarni que le bonhomme aurait pu compter ses cheveux à ses heures perdues. Entre ces deux pôles, à savoir, sa barbe et sa chevelure pour le moins clairsemée, se distinguait un visage basané si fripé qu’on aurait pu le croire fait de rides. Et au sein de ce visage aux traits anguleux siégeait une paire d’yeux noirs, pétillants de malice.

Le mage portait une bure mitée et maculée de taches multicolores, qui semblait aussi vieille que lui. Mais ce n’est pas ce qui retint le plus mon attention… Non, mon regard était happé par ce qu’il tenait en main : une fiole emplie d’un liquide fumant, qu’il agitait en même temps qu’il nous parlait.

— Je vous attendais, nous déclara le magicien racorni, vous êtes des sortes de gazetiers qui enquêtent sur les événements de la région, non ?

Nous le regardâmes, abasourdis. Comment était-il au courant ?

— J’ai des sources d’informations intarissables, continua-t-il, si vous voulez tout savoir. Venez, suivez-moi…

Tout en parlant, il posa sa fiole d’acide, dont le contenu s’était déjà déversé sur le parquet, en y creusant des trous profonds.

Je poussai un soupir de soulagement, et nous marchâmes dans ses pas, qui nous amenèrent devant un seau rempli d’eau, posé à côté d’un établi.

— C’est ce que j’appelle mon Puits de Savoir… Il vous suffit de le scruter, de vous concentrer sur ce que vous souhaiteriez connaître, et les images commencent à affluer. Je vous accorde qu’il peut parfois être difficile de diriger vos pensées vers quelque chose que vous ne connaissez pas encore, mais enfin bon, ça marche plutôt bien. D’ailleurs, vous allez voir.

Nous nous penchâmes sur la surface.

Au début, nous ne vîmes que de l’eau tout à fait banale, puis au fur et à mesure que le thaumaturge se concentrait, une scène apparut à la surface de l’eau, comme en surimpression.

Des tentes d’un rouge sanglant se dressaient dans la vallée d’Algrive. Un peu partout dans le campement, des petits feux s’élevaient, où des soldats gobelins armés jusqu’aux dents – certains portant même des armures qui ne laissaient rien entrevoir de leurs corps –, préparaient une nourriture immonde, composée d’un mélange de racines et de lézards, qui gigotaient encore quand ils les trempaient dans l’eau bouillante. Les gobelins avaient une physionomie très proche de l’être humain, si l’on exceptait ce groin immonde qui leur tenait lieu de nez. Quand ils communiquaient entre eux, leur affiliation porcine était évidente, ils n’étaient capables que de produire des séries de grognements et de couinements, semblait-il.

L’image se brouilla alors que notre hôte remuait l’eau.

Lorsque les remous cessèrent, nous vîmes une nouvelle scène. Une jeune femme vêtue d’une robe jaune très simple, tenant une épée à deux mains se battait avec agilité et férocité sur les remparts de la cité, repoussant des Gobelins qui étaient parvenus à franchir les créneaux en remontant les murs à l’aide d’une échelle de corde. La combattante attrapa le premier arrivé en haut de la paroi, l’étranglant à moitié par une prise de fer au niveau de sa gorge, et lui planta deux bons pieds d’acier dans le ventre, avant de l’envoyer sur le deuxième grimpeur. Celui-ci bascula dans le vide en hurlant, un hurlement qui se perdit dans le tumulte de la bataille. Elle évita le sabre courbe d’un troisième et lui fit un croc en jambe, avant de prouver à nouveau, que décidément, les gobelins ne savaient pas voler. Le quatrième gobelin se fracassa le crâne sur le bord d’un créneau en glissant sur une flaque de sang. La guerrière n’eut qu’à l’achever en lui tranchant la gorge. Elle s’accorda un moment de répit pour dégager sa vue des boucles blondes qui la gênaient, et fit face au cinquième grimpeur…

Le mage remua à nouveau l’eau.

Un autre lieu sur les remparts. Un petit homme au nez démesurément long, à l’air sévère et décidé maniait une drôle de lance, qu’il semblait s’être confectionnée avec les moyens du bord. C’était en fait un manche à balai sur lequel était fixé un couteau de cuisine.

Devant lui se dressait un colosse en armure dorée, coiffé d’un heaume étincelant en forme de tête de licorne. Il serrait dans son poing le manche d’une grande hache de guerre à deux tranchants ; qui avait dû beaucoup servir, vu le nombre d’éraflures et de traces de sang. La brute géante produisit un rire strident, rendu métallique par l’armure, puis se jeta sur le défenseur à la « lance ».

Le coup de hache, si puissant, allait sans doute défoncer le crâne du nain. La conclusion de cette passe d’armes ne manqua pas de me surprendre. La lame siffla de haut en bas et frappa le casque à cornes du petit guerrier. Puis elle dévia sur le côté et le fit tomber à terre.

Le nain secoua la tête comme pour se réveiller, et se releva d’un bond. En quelques galipettes, il se retrouva derrière son grand adversaire. Il profita de l’effet de surprise pour faire tomber le géant en balayant ses jambes d’un violent coup de lance. Le combattant en armure s’écroula au sol et tenta de se redresser, sans succès. Son armure ne lui permettait que quelques mouvements des membres. Cette carapace, censée le protéger, allait-elle causer sa perte ?

Un coup de lance au niveau de la main et la hache glissa, hors d’atteinte… Le petit guerrier sauta sur le gobelin immobilisé et, un pied sur chaque poignet, s’apprêtait à lui planter la lance dans les yeux, que le heaume ne protégeait pas.

Mais avant qu’il ait pu frapper, le guerrier nain se retrouva encerclé de gobelins et assailli de toutes parts.

Ayant à faire face à plusieurs attaques à la fois, il ne put achever son adversaire en armure. Ses hommes l’avaient déjà aidé à se relever.

La dernière vision que nous eûmes de ces combats fut celle d’un homme au long nez jurant entre ses dents, et criant à l’adresse du chef gobelin :

— Je te retrouverai, vermine !

Toute image disparut et l’eau du seau retrouva une apparence normale.

Je me retournai vers le mage pour lui demander le sens de ces visions, mais il ne me laissa pas le temps de parler.

— Ces scènes appartiennent déjà au passé : elles datent d’une dizaine de jours. Cependant, leurs protagonistes ont beaucoup à voir avec l’avenir, ainsi qu’avec vous d’ailleurs… et moi. Mais regardez à nouveau l’eau.

Nous obtempérâmes…

Une grande rue à l’agitation constante, où les vendeurs criaient à s’égosiller, où les pavés résonnaient au bruit des sabots des chevaux, tirant des carrioles remplies de marchandises. Puis l’image se précisa. On apercevait un jeune coursier en livrée bleue et blanche, un parchemin à la main, qui filait comme un lièvre, sans s’arrêter. Il remonta presque toute l’avenue, pour tourner à sa droite, dans une petite ruelle.

— Cette scène, en revanche, appartient au futur, je dirais même au futur proche. Restez un peu et vous verrez, nous annonça le magicien hirsute, avec un sourire malicieux.

Le vieux thaumaturge nous invita à partager avec lui son tabac, bourra nos pipes et regarda en silence les ronds de fumée sortant de la sienne. Une bonne demi-heure passa et mon frère intrigué comme moi par ce personnage si pittoresque, lui demanda s’il pouvait prendre une 3-D de lui. Le vieil homme acquiesça une fois qu’il eut la certitude que ce n’était pas dangereux. Robur pianota sur son module multitâche et ajouta à son appareil de 3-D la fonction « développement », qu’il n’avait pas enclenchée, puis il commença à prendre des images 3-D du mage.

Nous n’eûmes qu’à attendre quelques secondes avant de pouvoir visionner les hologrammes. Au départ, le mage parut déconcerté. Il regarda longuement et avec minutie sa copie miniature figée et fantomatique, qui avait elle aussi une pipe à la bouche, mais dégageait une fumée statique. Puis il parut se ressaisir, l’étrange étant habituel pour lui et finit par nous déclarer :

— C’est une magie très puissante, j’en déjà vu de semblables autrefois. Mais elle doit avoir ses inconvénients, je suppose. Ne tombe-t-elle pas – comment dites-vous – en panne ?

— Oui, répliqua mon frère, l’air pincé, mais cela arrive rarement.

Voyant qu’il avait froissé Robur, le mage nous proposa pour se rattraper une décoction de sa préparation qu’il jugeait délicieuse.

— Bien volontiers, répondis-je.

Je me demandai sur-le-champ ce qui m’avait pris de répondre cela, car la vision du mage tenant négligemment une fiole d’acide me revint soudain.

J’espérais juste qu’il ne rangeait pas son matériel d’alchimie avec ses ustensiles de cuisine.

Malgré mes craintes, la décoction s’avéra très bonne. Son goût tenait à la fois du jus d’ananas et du thé, et son odeur rappelait celle du caramel. Néanmoins, je préférais ne pas lui en demander la composition.

Robur porta son pot à la bouche et parut apprécier. Il s’apprêtait à parler, sans doute pour complimenter le mage, mais celui-ci lui fit signe de se taire d’un geste de la main.

Le vieillard s’approcha alors sur la pointe des pieds de la porte, un sourire malicieux aux lèvres, et l’ouvrit en grand. Derrière elle se tenait le jeune messager que nous avions aperçu dans la dernière vision du « Puits du Savoir », sur le point de toquer.

— Allez, entre, lança le magicien au coursier pantelant et interloqué. Que me veut notre bon Roi ? continua-t-il, tandis que le jeune homme s’écroulait sur un banc. Fais voir ton papier.

Le garçon lui tendit le parchemin et le mage le lut d’un œil rapide.

— Hum hum ! fit le vieil homme. Hum, c’est intéressant ! Pour le moins hors du commun et totalement suicidaire ! Il y en a qui ne doutent de rien… Mais enfin ! Pourquoi pas, après tout ?

Puis nous redevînmes l’objet de son attention, et il nous déclara, d’un ton solennel :

— Messieurs, une visite du château royal et la rencontre de son propriétaire, Albéric V, vous plairaient-elles ?

Mon frère et moi acquiesçâmes avec conviction et nous nous mîmes en route sur-le-champ.

— Eh, petit, dit notre hôte avant de partir au garçon qui se massait les jambes, prends garde à ne rien toucher !

La cité était encore plus en ébullition qu’à notre arrivée : des gens peignaient des banderoles que je ne parvenais pas à déchiffrer, d’autres s’affairaient à les accrocher en hauteur en travers des grandes artères, les enfants couraient et criaient joyeusement ou aidaient les adultes à préparer ce qui avait tout l’air d’être une fête somptueuse. Chose étrange, je vis plusieurs gobelins se promener, sans qu’il leur soit fait aucun mal, ou qu’ils aient à supporter des injures. Non, tout se passait dans une ambiance conviviale, dans une atmosphère de fraternité presque… Les haines ancestrales paraissaient n’avoir jamais existé, comme si elles avaient été gommées d’un coup de baguette magique. Certains gobelins aidaient même aux préparatifs. Nous en aperçûmes beaucoup, alors que nous passions par une grande place située à côté du palais royal. Ils assemblaient une gigantesque tribune en vue de Dieu seul sait quel spectacle. Lorsque nous les croisâmes, ils nous saluèrent amicalement d’un signe de la main.

Je demandai à Caphrif de nous expliquer ce qui se passait, mais le vieux magicien était tellement perdu dans ses pensées qu’il ne m’entendit pas.

Ce n’est que lorsque nous arrivâmes au château qu’il sembla revenir parmi les simples mortels.

— Laissez passer, dit-il aux gardes qui nous barraient le passage, à moi et à mon frère. Ce sont mes assistants, ajouta-t-il, en nous adressant un clin d’œil discret.

Le palais surpassait en splendeur ceux que j’avais admirés jusqu’à ce jour. Il n’était pas tellement grand, mesurant tout au plus une dizaine de mètres de hauteur sur une soixantaine de longueur. Très exposé au soleil avec sa multitude de vitraux aux couleurs vives, le palais royal avait un côté joyeux. Mais les corniches aux formes tarabiscotées, les gargouilles sculptées avec tant d’art qu’on aurait pu les croire vivantes, contribuaient à lui conférer majesté et grandeur.

L’intérieur, comme je pus bientôt le constater, valait bien la façade. Le sol de marbre blanc était strié de nervures bleues et violettes. Les murs des salles que nous parcourions étaient recouverts de tapisseries de fils d’argent, d’or et d’une myriade de couleurs qui avaient gardé toute leur fraîcheur. Robur s’empressa d’immortaliser les lieux en en prenant des 3-D. Une représentation stylisée du soleil en relief et tout en entrelacs nous dominait depuis le plafond.

Le souverain nous reçut, non pas comme je l’aurais pensé, dans la grande salle du trône, entouré de tous ses fidèles vassaux, mais dans un petit salon de réunion, en compagnie de la jeune guerrière et du petit homme au long nez que nous avions observé dans le « Puits du Savoir ».

Le Roi Albéric V était habillé très simplement pour quelqu’un de son rang, avec une grande tunique bleu clair, vierge de tout motif. N’eût été son air de profonde gravité, son regard où pesait le fardeau du devoir royal, on aurait pu le prendre pour n’importe lequel de ses sujets.

Les deux défenseurs, quant à eux, étaient vêtus comme dans mon souvenir et paraissaient moins soucieux que leur suzerain.

Caphrif fit une complexe et rapide révérence au Roi que nous imitâmes comme nous pûmes, puis il nous présenta aux personnes présentes en nous faisant passer pour ses apprentis.

La jeune femme se nommait Arielle et était la fille du roi. L’homme à la lance bricolée avec un couteau et un manche à balai, qu’il tenait d’ailleurs en main, répondait au nom de Dolmyr. Il s’agissait du Capitaine de la Garde royale.

Une fois les présentations faites, le vieux magicien, remettant de l’ordre dans sa barbe et la tirant pensivement, demanda d’un air inquiet :

— Qui a pu avoir une idée pareille ?

— C’est moi, répondit la princesse. De toute façon, c’était la seule chose à faire, cela s’est toujours fini ainsi à chaque invasion, et nous l’avons toujours emporté !

— Oui, grommela le mage, mais nous n’avons plus aucun dragon. Je ne pense pas que le Gwallarch tournera en notre faveur…

— Et c’est pour cela, l’interrompit la guerrière, que nous avons fait appel à vous, mage. Vous seul êtes assez talentueux pour nous permettre de le remporter, avec une aide discrète. C’est du moins ce que nous pensons, Dolmyr et moi…

— Je crois que vous allez en avoir besoin, et pas qu’un peu. Je veux bien essayer de vous concocter quelques sorts puissants, mais je ne vous promets rien. De plus, si les gobelins se rendent compte que l’on use de magie, je crains le pire…

— Moi, tout ce que je veux, c’est prendre ma revanche, grogna Dolmyr. Je vais lui faire bouffer ses dents, à ce profanateur de sépulture !

— C’est vrai, intervint le Roi, dont le visage était devenu un masque de sévérité. Le Seigneur Woerlink, Commandeur des gobelins doit savoir qu’on ne pille pas impunément les tombes de mes ancêtres ! Agissez comme vous l’entendez, vous avez toute latitude.

Robur et moi regardions d’un air désespéré Caphrif, attendant de sa part des éclaircissements sur le sujet de leur discussion, mais il ne fit pas attention à nous. Il était en train d’énumérer une liste de sortilèges, dont les noms me paraissaient tous plus loufoques les uns que les autres, comme « la valse à quatre temps explosive » ou « les écoulements de nez intarissables ». Le souverain, sa fille et le capitaine des gardes semblaient avoir de bonnes notions de magie, tout du moins théoriques, car ils n’avaient pas besoin de se faire expliquer un certain nombre de termes barbares surgissant au détour de la discussion. Au bout de quelques minutes, le petit conseil de guerre arrêta son choix sur trois sorts aux titres peu évocateurs : « chaud-froid », « frissons mortels » et « grippe salvatrice ». La discussion prit alors fin rapidement et nous retournâmes chez Caphrif, qui nous invita à dîner et à dormir chez lui.

Dès que nous fûmes sortis du palais, je m’empressai de demander à Caphrif en quoi consistait ce Gwallarch dont ils avaient parlé, si cela avait un rapport avec toute cette agitation citadine, mais il ne sembla pas enclin à parler. Son esprit était ailleurs. Il nous répondit évasivement que nous saurions bien assez tôt ce qui se tramait.

Je le suspectais d’entretenir le suspens, comme nous-mêmes le faisions souvent avec nos lecteurs.

Du peu qu’il nous dit et de la discussion que nous avions observée, je retirai néanmoins quelques informations. Le Gwallarch devait être une trêve décidée par les deux états-majors, lorsque les combats faisaient trop de victimes ou s’éternisaient. J’avais une idée plus précise de ce en quoi consistait le Gwallarch, mais ne préférai pas en faire part à Robur, car je n’étais pas sûr d’être dans le vrai.

Mon frère paraissait être de meilleure humeur qu’au début de notre reportage. Il devait au départ penser que nous avions affaire à un vulgaire siège et à de simples batailles sanglantes, comme nous en avions déjà trop vus en couvrant l’actualité de nombreux mondes. Faire la connaissance d’un personnage aussi insolite que Caphrif, visiter le château royal et assister aux événements du lendemain l’amenèrent sûrement à apprécier ce reportage, en définitive.

Caphrif nous prépara un dîner rapide, avant de se plonger dans l’étude de grimoires.

La nuit me parut bien longue, agrémentée qu’elle était par les incantations et les psalmodies que Caphrif prononçait d’une voix lente.

Nous fûmes réveillés par un Caphrif aux yeux rougis par une nuit blanche, à la barbe plus que jamais en friche, mais à la mine assez réjouie.

— J’ai fait du bon travail, nous dit-il tandis que nous prenions un petit déjeuner de flocons d’avoine au lait et au miel, accompagnés de pains croustillants. Il va y avoir du spectacle !

Puis, une fois que nous eûmes fini de manger, nous nous rendîmes sur la place principale qui donnait sur le palais royal, parcourant des rues bondées de monde, où les humains, les gobelins et même des représentants d’autres races, tels que des sylphes et des trolls, sans doute venus pour l’occasion, se côtoyaient sans accroc. Les gradins en cours de montage la veille étaient déjà prêts et beaucoup s’amassaient dans l’attente du spectacle qui, supposais-je, allait bientôt commencer.

Les places couvertes de plantations de blés, de légumes et de vergers avaient été réaménagées, pour permettre l’installation de ces tribunes ; les gradins ne pouvant pas contenir tous les habitants et visiteurs d’Algrive, certains s’étaient installés sur les remparts et les petites traverses aériennes qui surplombaient les rues, d’autres étaient restés chez eux, accoudés à leurs fenêtres ou à leurs balcons.

Ça criait, ça hurlait, ça chantait aussi, des cors de chasse et des trompes retentissaient, prémices prometteuses d’un spectacle grandiose. On mangeait avec appétit de tout, des fritures des brochettes, des gâteaux secs, comme des soupes de poisson épicées… Mais la cuisine gobeline ne semblait pas remporter un franc succès.

Nous pénétrâmes dans une vieille demeure encore plus délabrée que celle de Caphrif – c’est vous dire son état ! – que les pigeons avaient réquisitionnée. Ceux-ci s’égaillèrent dans un vacarme de plumes et de piaillement mécontents, et rejoignirent l’air libre par la vieille toiture quasiment inexistante.

— Eh bien ! Pour la discrétion, c’est raté ! soupira le mage.

Nous gravîmes l’escalier qui longeait le mur circulaire et nous postâmes à une meurtrière, un peu en retrait.

— Ça sera parfait ici, nous déclara Caphrif en regardant la place une dizaine de mètres en contrebas, puis la façade du château. Situé à notre hauteur, se trouvait un grand balcon avec, au milieu, le trône et quelques sièges confortables de part et d’autre. Aucune de ces places n’était pour l’instant occupée. Caphrif se frappa soudain le front, et nous dit précipitamment qu’il devait voir Dolmyr et Arielle pour apposer un enchantement « avant que ça ne commence ». Nous n’eûmes pas le temps de lui proposer de le téléporter à leurs côtés : il était déjà loin.

Il revint quelques instants plus tard, essoufflé, alors que le Roi avait déjà pris place, de même que quelques chefs gobelins et dignitaires algriviens, de chaque côté du trône. À l’apparition d’Albéric V, la foule se tut. Seuls quelques cors solitaires émirent de faibles bruits. Le souverain porta à sa bouche un porte-voix gigantesque :

— Chers visiteurs, chers habitants d’Algrive, je vous salue tous !

Quelques remous et applaudissements parcoururent la foule, puis s’éteignirent.

Le monarque marqua une pause, puis reprit :

— Je devrais normalement être le champion d’Algrive, mais je ne suis plus très jeune, ni très agile… C’est pourquoi ma fille me remplacera. Elle sera assistée de Dolmyr, le Capitaine de la Garde royale. Le champion gobelin sera le Seigneur Woerlin, qui aura avec lui trois guerriers de son bataillon d’élite. Je rappelle à l’assistance et aux participants les règles : le Gwallarch est un combat aérien. Si une monture ou un combattant touche le sol, il est donc disqualifié, ainsi que son camp. Tous les coups sont permis, mais aucune magie n’est autorisée, son emploi entraîne la disqualification immédiate. L’enjeu de ce combat est le commandement de cette cité (à ces mots l’intonation de sa voix se fit plus grave et son expression devint sombre), il évitera ainsi que trop d’hommes se fassent massacrer inutilement à cause du siège. Je me dois de prévenir les spectateurs que la monture des champions d’Algrive n’est pas un dragon, comme le veut normalement la tradition. Mais bien qu’elle désavantage lourdement les nôtres, elle devrait être suffisante pour l’emporter !

Les chefs gobelins firent tous la grimace en entendant cela, et en voyant le souverain lever le poing pour appuyer ses propos, mais aucun ne se permit de faire de remarques.

— Que le Gwallarch commence ! conclut Albéric V.

Amplifiée, la voix puissante du Roi retentit dans toute la cité. La foule accoudée aux fenêtres, agglutinée sur les remparts, entassée dans les tribunes lui répondit par un grand cri de joie, auquel répondirent les battements de tambours gobelins et le son de cors, trompes et clairons. L’assurance des Algriviens qui, selon Arielle, avait toujours gagné les Gwallarchs, vacilla un instant lorsqu’une grande ombre pénétra dans la ville, remonta les rues et les places vers le château royal, semblant s’engouffrer dans les moindres recoins et refroidir tout ce qu’elle touchait, telle une brise glaciale. Le dragon des gobelins, qui projetait cette ombre sinistre, se stabilisa au-dessus de la place principale. Un frémissement parcourut les spectateurs.

Mon frère et moi étions ébahis et même Caphrif paraissait impressionné.

De notre poste d’observation, nous le voyions en gros plan et pouvions examiner en détail ses ailes noires et membraneuses, légèrement déchirées ou trouées par endroits, son cuir rouge et rugueux, parsemé de taches et d’écailles. Sa tête ressemblait un peu à celle d’un caïman, sauf qu’elle mesurait à elle seule plus de deux mètres. Nous remarquâmes aussi avec effroi les armes naturelles de cet animal mythique ; en plus des crocs saillants et aiguisés qui bardaient son faciès repoussant, il était muni de puissantes pattes terminées par de redoutables griffes. Sa queue fouettait l’air fébrilement.

Sur le dos de ce monstre d’au moins quinze mètres de long étaient juchés quatre guerriers gobelins. Je reconnus celui qui tenait les rênes du reptile volant, le Seigneur Woerlink. « Le profanateur de sépulture » que Dolmyr avait failli tuer sur les remparts.

Quand on contemplait son armure rutilante, couvertes de feuilles d’or, travaillée avec un art inégalable, on devinait sans peine dans quel type de tombeau il l’avait obtenue.

Derrière lui, s’agrippant à la crête dorsale du saurien pour ne pas tomber, se trouvaient trois de ses hommes, arborant quelques peintures de guerre pour faire bonne mesure et portant pour tout vêtement des pagnes en fourrure et des bottes légères.

Woerlink brandit sa hache à deux tranchants et poussa un cri de défi, puis éclata de rire en voyant que les champions d’Algrive ne s’étaient pas encore montrés.

Le portail du palais s’ouvrit alors en grand, et l’ensemble des Algriviens poussa des cris de dépit, de protestation et de colère, pour exprimer leur sentiment d’injustice.

Woerlink continua à s’esclaffer, à gorge déployée, tandis que les chefs gobelins affichaient un sourire de contentement.

La monture de Dolmyr et Arielle était une oie géante, avoisinant les deux mètres cinquante de haut. C’était, appris-je plus tard de la bouche de Caphrif, une des rares espèces n’ayant pas trop souffert de l’épidémie de malagrite et un animal traditionnellement utilisé comme moyen de transport aérien.

Le volatile s’éleva avec lenteur, dirigé par Dolmyr, qui tenait toujours sa lance bricolée avec un manche à balai et un couteau. Arielle se tenait debout derrière lui, sa grande épée à deux mains pointée en avant.

La foule des habitants d’Algrive se ressaisit et se mit bientôt à faire un boucan du diable pour acclamer leurs défenseurs. Les gobelins hurlèrent à leur tour pour ne pas être en reste. Mais un grand cri s’éleva qui couvrit le vacarme, alors que l’oie géante passait à côté d’une fenêtre du premier étage :

— Princesse, je viens vous prêter main-forte !

Je reconnus le jeune page qui avait apporté à Caphrif la missive du Roi. Avec pour toute arme un lance-pierre glissé à la ceinture et des projectiles, il se jeta par la fenêtre ouverte et attrapa de justesse l’oie par la queue. L’oiseau cacarda bruyamment, et se dérouta avec une brusque embardée avant de se stabiliser et s’élever. Arielle, qui avait perdu l’équilibre, se rétablit et jura à l’encontre du passager clandestin.

Un des chefs gobelins assis à côté du monarque commença à protester, prétextant que les règles avaient été enfreintes, à la suite de quoi Albéric reprit son porte-voix, et s’adressant aux combattants, proposa le compromis suivant : les défenseurs d’Algrive devaient garder avec eux l’importun car, si celui-ci tombait, ils seraient tous disqualifiés.

— Quel abruti ! s’exclama Caphrif en parlant du page, ils peuvent très bien se débrouiller sans lui.

Les spectateurs poussèrent des vivats pour saluer ce qui, dans leur esprit, représentait un exploit.

L’oie géante arriva par le côté au niveau du dragon, pareille à une chaloupe voulant prendre d’assaut un navire de guerre, et le combat commença enfin.

Woerlink abattit sa hache vers Arielle, son adversaire le plus proche. La jeune guerrière bloqua le coup avec son épée et donna une brusque pression pour déséquilibrer le Commandeur des gobelins, sans succès. Woerlink éperonna le monstre et ils commencèrent à s’élever. Dolmyr se retourna pour parler à sa passagère. La princesse saisit un large bouclier rectangulaire qu’elle portait jusqu’ici sur son dos et que je n’avais pas aperçu de ma position. Mon frère mitraillait la scène à tout va. J’entendis notre compagnon mage murmurer :

— Pourvu que ça marche ! Si j’ai fait tout ce qu’il fallait comme il fallait, le froid devrait neutraliser le chaud.

Le dragon monta d’une dizaine de mètres au-dessus de l’oie géante avant de redescendre brusquement pour se retrouver face à l’oiseau surchargé.

— Quart de tour, et vite ma vieille ! hurla Dolmyr, en tirant la bride de l’oie avec une telle force qu’il manqua de l’étrangler.

L’animal s’exécuta, et Arielle se retrouva devant la gueule béante et bardée de crocs du dragon.

L’assistance retenait son souffle dans les deux camps… Seul un cor perturbateur retentit joyeusement, accompagnant les glapissements du page suspendu à la queue de volatile, qui avait une vue plongeante sur la dentition de l’immonde reptile.

Le dragon renâcla, inspira… Et un torrent de flammes déferla sur les défenseurs d’Algrive, annonciateur d’une mort rapide et atroce.

Arielle dressa le bouclier, et la fournaise qui s’abattait sur eux perdit de la puissance pour s’anéantir sur cet obstacle. La vague de chaleur passée, la fille d’Albéric V jeta son bouclier et se massa le bras, pendant que Dolmyr exécutait des manœuvres pour s’éloigner du cracheur de feu.

Sans bouclier pour les protéger, leurs chances de l’emporter se retrouvaient presque réduites à néant…

— J’ai sûrement trop forcé sur l’effet d’inversion de température, marmonna pour lui-même Caphrif. En recevant une telle chaleur, le bouclier a dû devenir glacial quand le sort « chaud-froid » a fonctionné…

Je me tournai vers mon frère, une question sur les lèvres, mais il me répondit avant même que je prononce le premier mot.

— Ne t’en fais pas, m’assura-t-il, tout est dans la boîte.

Et il tapota de la main son générateur d’hologrammes.

Le bouclier était tombé dans une tribune en majorité peuplée d’Algriviens, ainsi, même si ceux qui l’avaient saisi s’étaient rendu compte qu’il était couvert de givre, ils n’en firent la remarque à personne.

Les encouragements des Algriviens pour leurs champions s’accrurent, les bannières s’agitèrent avec plus de force et des huées s’élevèrent contre ce coup vraiment vil, vu la position de faiblesse des défenseurs de la cité.

Désormais, les combattants jouaient au chat et à la souris, Arielle, Dolmyr et le jeune page tenant le rôle du pauvre rongeur. L’énorme saurien les pourchassait, montant à une altitude telle qu’on ne pouvait plus les suivre des yeux, cherchant dans les nuages laiteux l’oie géante qui s’y dissimulait. Puis après plusieurs minutes incertaines, durant lesquelles la ville, les visiteurs et les gobelins retinrent leurs souffles, nous aperçûmes l’oie tomber en piqué, prenant de plus en plus de vitesse au fur et à mesure de sa chute, perdant des plumes comme un gibier blessé, s’approchant dangereusement du sol…

Une grande tension prit en otage la foule des citadins. Les instruments se turent, laissant place à un silence funèbre. Les uns serraient une main contre leur bouche, incrédules, les autres se couvraient les yeux, ne voulant plus voir la suite…

Contre toute attente, le volatile se redressa à une dizaine de mètres du sol, décrivant une longue courbe pour se retrouver face au dragon, qui le suivait de près.

Des cris d’admiration et de joie fusèrent et les habitants d’Algrive reprirent espoir.

Le saurien renifla, se préparant à cracher une nouvelle fois son venin destructeur. Le Seigneur Woerlink éclata d’un rire sauvage et fit tournoyer sa grande hache au-dessus de sa tête.

— Maintenant, s’écria Caphrif, en prononçant le mot-clé qui déclenchait son second sort, rendant effectives les longues litanies qu’il avait déclamées la veille au soir.

Le dragon inspira à fond, produisant un son rauque… Et, lorsqu’il expira, il partit dans une quinte de toux incontrôlable, qui secoua son puissant corps, faisant perdre l’équilibre à Woerlink et ses hommes.

Les combattants défendant la bannière d’Algrive en profitèrent pour attaquer leurs adversaires : la princesse s’acharna sur un gobelin désespérément agrippé à la crête de sa monture, les pieds dans le vide. Elle parvint à tracer une légère entaille sur sa poitrine, et le page lui donna un méchant coup de pied au tibia, avant que le dragon change de position, reculant légèrement.

Arielle et Woerlink étaient maintenant côte à côte. La hache du gobelin balaya l’air, fonçant droit vers le cou gracile de la princesse, mais elle para l’attaque. Les armes restèrent comme collées, chaque combattant forçant de toutes ses forces pour faire tomber l’autre. Pendant ce temps, dangereusement penché en avant, une main accrochée au cou de sa monture qui criaillait, Dolmyr essayait de planter sa lance dans l’œil le plus proche du saurien. Le dragon émit un rugissement qui se voulait terrifiant, mais entraîna une nouvelle quinte de toux. Il n’en fallut néanmoins pas plus pour faire battre en retraite l’oie et séparer les champions gobelins et algriviens.

— Trop tard ! lança Caphrif.

Lorsque les lames s’étaient entrechoquées, il avait esquissé un geste de la main et semblait sur le point de parler, peut-être de prononcer le mot-clé de son prochain sort, mais Arielle et Woerlink s’étaient séparés et il avait gardé le silence.

La princesse se massa le bras qui avait porté le bouclier, puis fit signe au capitaine de la garde royale de partir à l’assaut du dragon.

Les spectateurs applaudirent à tout rompre et des exclamations enthousiastes fusaient : « Quelle audace ! », « Cette femme est une lionne ! »…

La hache de Woerlink et l’épée d’Arielle s’entrechoquèrent avec fracas. Le Seigneur gobelin résista péniblement, étonné de la force de son adversaire. Je le vis nettement commencer à vaciller, mais il parvint à se redresser, rompit le contact des armes et frappa de plus belle.

Caphrif observait très attentivement le combat, les yeux plissés, comme s’il attendait quelque chose.

C’était au tour d’Arielle de se retrouver dans une situation délicate. La contre-attaque du gobelin en armure l’avait surprise. Elle peinait à esquiver et parer les coups puissants qu’un Woerlink ricanant lui portait.

Voyant cela, les Algriviens se mirent à crier avec plus d’ardeur encore pour encourager leur championne, accompagnés par des barrissements assourdissants de cors et de clairons.

Soudain, Arielle perdit son épée à deux mains dans le fracas des passes d’armes échangées. La lame tomba au milieu de la place et se ficha en terre. Les citadins poussèrent des plaintes, sûrs désormais que la défaite était proche.

Dolmyr fit reculer l’oie géante, se plaça en position d’attaque et fonça sur le Seigneur Woerlink, qui s’esclaffait toujours. La lance le frappa à l’épaule et le désarçonna un peu, mais, grâce à la protection de son armure, il encaissa le coup et ne tomba point. De son côté, Arielle avait récupéré le lance-pierre du page, toujours suspendu à la queue de l’oie. Pâle comme un linge, le passager clandestin hurlait :

— Je vais bientôt lâcher, je commence à flancher !

Arielle saisit un projectile, tendit le lance-pierre et tira au jugé, n’ayant pas le temps de viser.

Frôlant la tempe de Dolmyr, la bille en acier frappa de plein fouet le heaume du chef gobelin. Au même moment, Caphrif murmura le mot-clé qui concluait le sortilège nommé « frissons mortels ». Le colosse, qui ne s’était pas encore redressé tout à fait, fut pris d’un spasme si puissant qu’il perdit vraiment l’équilibre, se renversa sur le côté et chuta d’une dizaine de mètres, tête la première. Son rire dément ne se tut que lorsqu’il s’écrasa au sol. Pour la forme, Arielle lança un projectile sur la gueule du dragon.

Le dernier sort de Caphrif avait parfaitement eu l’effet escompté. Les spectateurs n’y avaient vu que du feu, persuadés que la bille d’acier était responsable de la chute du Seigneur Woerlink et de la disqualification de tout son camp…

Le Roi se leva de son siège pour acclamer sa fille et ses compagnons, sans retenue. La foule des Algriviens fit un boucan monstre. La joie et l’admiration pure se mêlaient au soulagement : la cité allait couler des jours paisibles, une fois le siège gobelin levé.

Mais un cri strident parvint à couvrir le brouhaha des citadins… Ne tenant plus que par un bras, le page hurlait comme un damné à qui voulait l’entendre qu’il allait s’écraser sur les pavés de la place comme un œuf.

La princesse lui intima l’ordre de se taire et le hissa sur le dos de l’oie, se serrant pour lui faire de la place. Le volatile se posa alors en triomphe au milieu de l’esplanade, non loin de l’épée à deux mains d’Arielle.

La princesse eut juste le temps de récupérer son arme avant que son peuple la porte en vainqueur à travers toute la ville, ainsi que le jeune page et Dolmyr.

Quant à Woerlink, des soldats récupèrent l’armure qu’il avait volée aux ancêtres d’Albéric V, sans ménager son cadavre, et la ramenèrent au palais.

Le dragon et ses cavaliers s’éloignèrent en silence d’Algrive, et en moins d’une heure les rues de la cité furent vides de toute présence gobeline, sans qu’il soit utile de les chasser. Le siège fut levé avant la nuit et les cendres des feux de camp furent bientôt les seuls vestiges de l’armée ennemie aux pieds des remparts.

La cité était libre… Du moins, pendant quelques années.

 

Je regardai mon frère et me demandai s’il pensait, comme moi, à Algrive…

Bien sûr qu’il devait y penser ! On était arrivé à l’apprécier « cette ville de ploucs, assiégée par des ploucs », à l’aimer même. Peut-être aurions-nous dû rester un peu, comme nous l’avait proposé Caphrif… Mais le chemin du retour était long et le prochain numéro de Mondes parallèles devait bientôt sortir. De plus, nous tenions à remettre en mains propres le récit de notre voyage et les 3-D à notre rédacteur en chef, Sébastien Martin.

— Sors de ta rêverie, me lança mon frère, aux commandes de notre Z-Dropper IV, un petit module de voyage interdimensionnel, on arrive !

Je jetai un œil à ce paysage que je connaissais si bien et ressentis un peu d’ennui et de mélancolie.

Les météorites exécutaient un ballet chaotique, comme à leur habitude. Devant nous se dressait un grand astéroïde sur lequel était construite une tour aux couleurs ternes de plus de deux kilomètres de haut, le siège de Mondes parallèles. Autour de lui régnait, comme toujours, une intense activité. Des navettes de petite taille, des cargos interstellaires, toutes sortes de véhicules aériens et spatiaux, gravitant aux environs du gigantesque rocher, se posaient sur les pistes des trois spatioports ou en partaient. La revue scientifico-sociohistorique (mais pas que) n’occupait que les soixante derniers étages de l’immense bâtiment, où les journalistes travaillaient et avaient des appartements à leur disposition. Le reste était partagé par plusieurs entreprises et corporations qui couvraient de nombreux secteurs d’activités, de la traite des mollusques de Belukra aux déménagements planétaires, de l’expertise des spiritueux de Treeblal à la xénologie.

Nous nous posâmes en douceur sur un des spatioports et nous nous dirigeâmes vers la première entrée de la tour que nous vîmes. Puis un ascenseur nous conduisit en une dizaine de secondes au dernier niveau, le 638e étage.

Le bureau de notre rédacteur en chef.

C’était là que M. Martin passait le plus clair de temps à lire les récits de ses reporters, parfois insolites, souvent franchement loufoques et bizarres, qui présentaient des contrées de l’univers inconnues ou rarement explorées, à déchiffrer aussi des théories scientifiques si originales, excentriques dans certains cas, qu’aucune autre revue n’osait les publier.

Il nous reçut le plus simplement du monde, en pantoufles et robe de chambre, venant apparemment de se lever. Il tenait un récit qu’il parcourait des yeux avec attention, même lorsqu’il nous ouvrit de sa main libre la porte. Je me tordis le cou et jetai un œil (que j’espérais) discret au titre. Je parvins à déchiffrer le texte suivant : azartsE leuqaR rap kcalB ni neM erutsopmi,L. Une de mes collègues journalistes avait écrit un papier sur ces mystérieux casse-bonbons ? Tiens donc ! J’étais curieux de découvrir ce que cela pouvait bien raconter…

Au bout d’un moment, Sébastien Martin posa l’article, se rappelant notre présence et nous offrit des sièges. Nous déclinâmes son invitation, car nous comptions partir tout de suite nous reposer. Nous lui tendîmes juste le récit, que j’avais rédigé durant le trajet, et les 3-D, et il nous remercia d’un hochement de tête.

— J’y jetterai un coup d’œil rapidement, soyez en assurés, nous déclara-t-il.

Il marqua une pause en arborant une expression concentrée, comme s’il plongeait dans les tréfonds de sa mémoire pour y extirper un antique souvenir, puis ajouta :

— Mon petit doigt m’a dit – ou plutôt, une gazette du coin à laquelle je suis psychiquement abonné – qu’Algrive subit un nouveau siège, depuis quelques heures. Une sombre histoire de tricherie, selon le camp gobelin. Vous y retournez ?

La nouvelle et l’invitation à reprendre du service nous cueillirent sans prévenir…

— Quoi ? Là ? commençai-je.

— Hors de question, me coupa mon frère. On va pas passer notre temps à faire des allers-retours ! Ils n’ont qu’à se décider une fois pour toutes…

— Hum, fit remarquer le rédac’chef sur un ton distrait, l’air de ne pas y toucher, au moment de décocher une pique. Ce n’est pas très professionnel tout ça…

— On mérite nos congés, ça fait plusieurs fois qu’on les repousse, se justifia Robur, en se montrant un peu moins incisif.

— Très bien, conclut-il en ponctuant sa décision d’un long bâillement. Je mettrai un stagiaire sur l’affaire… Ou, mieux, j’ai une jeune recrue, là. Une certaine Tania Till. Elle a justement envie de faire ses preuves ! Le problème est réglé !

Le nom me rappelait vaguement quelque chose, mais impossible de mettre un visage ni des informations précises dessus… Je haussai les épaules.

Nous saluâmes M. Martin et nous dirigeâmes vers la porte. Arrivée à la hauteur du battant, je risquai un bref coup d’œil derrière moi. Affalé sur une pile de comptes-rendus, notre rédacteur en chef s’était assoupi, vaincu par de trop nombreuses heures de lecture.

Dur métier, vraiment, que celui de journaliste… pensai-je en refermant doucement la porte. Que l’on soit simple reporter ou rédacteur en chef !