L’affaire Team Alexandriz: une histoire d’amour?

Nous travaillons dans le monde de l’édition, et spécialement dans le monde de l’édition numérique: ça n’a pas l’air, comme ça, mais il est quelquefois difficile de se sortir la tête du guidon et de regarder à côté. Nous sommes tous les jours en contact avec nos lecteurs, bien entendu, par Twitter principalement. Je n’ai jamais douté qu’il s’agisse d’un microcosme très actif et impliqué, pas forcément représentatif du lectorat global, un microcosme militant, prêt à payer et à découvrir. Bien sûr, cela ne représente pas tous les lecteurs, loin de là: des lecteurs, il en existe de toutes sortes, notamment des silencieux. Ceux-là sont d’une espèce nombreuse et passionnée, grande consommatrice de pages et particulièrement attachée aux histoires qu’elle garde enfouies en elle. Une masse silencieuse dont je n’avais pas idée.

                  

Un continent souterrain, vaste et inexploré

Pour moi, la Team Alexandriz était une bande de nerds, des geeks sympas (qu’ils sont d’ailleurs sans doute) qui numérisent des œuvres indisponibles en ebook. Mais je n’avais pas mesuré l’impact que l’annonce d’un dépôt de plainte contre le site déclencherait. Les lecteurs de la Team, habituellement silencieux, occupés à lire, sont sortis de leur silence.

D’abord lors des assises du livre numérique organisées par le SNE, que l’on pouvait suivre sur Twitter en s’accrochant au hashtag #aln. Très vite, à l’invitation de la Team Alexandriz, des dizaines, peut-être des centaines de lecteurs ont profité de l’occasion pour manifester leur mécontentement, envoyant leur message de soutien au milieu des débats. Une manif sur Twitter, signe des temps… et belle démonstration de force.

Ensuite, sur le blog d’Hubert Guillaud “La Feuille” où l’article consacré au sujet enregistre à ce jour plus de 100 commentaires, la plupart manifestant leur soutien aux pirates. Les arguments? Des livres trop chers, quand ils ne sont pas tout simplement indisponibles en numérique, et de mauvaise facture (on passera sur la fatuité du dernier argument).

Pirates or not pirates?

L’affaire a au moins eu le mérite d’enclencher le débat. Des éditeurs, petits ou gros (plus souvent gros), ont finalement décidé de prendre le taureau par les cornes et de faire fermer le site en utilisant tous les moyens légaux mis à leur disposition. Est-ce une bonne solution? Sans doute pas. Comme le souligne Hubert Guillaud, la Team Alexandriz est un bon observatoire des pratiques du piratage. De plus, le site permet aux éditeurs de savoir sur quels titres concentrer leur activité, puisque très “demandés”. Reste le problème de la gratuité dans l’illégalité, de la spoliation du droit d’auteur. Je n’ai pas de réponse toute faite à ce problème, trop grave pour être discuté en quelques paragraphes de blog.

Cela me rappelle seulement cette idée commune qui veut qu’un livre, une fois accouché, n’est plus vraiment la propriété de son auteur, mais celle de ses lecteurs. Ils se l’approprient comme une part d’eux-mêmes. Il suffit d’aller lire les commentaires dans les articles consacrés au sujet pour réaliser que ces lecteurs, à l’idée de perdre leurs sources de livres, se sentent amputés. C’est une réaction viscérale que, peut-être, les disques et les films ne parviennent pas à produire. Les lecteurs se construisent en lisant et de fait, ils ne considèrent pas la lecture comme un loisir mais comme un droit inaliénable. Qu’un ebook soit trop cher, ou indisponible, cela donne le droit de le pirater. Car le lire est un droit.

Étrange déontologie, mais significative de l’amour profond qu’ont ces lecteurs pour les livres qu’ils lisent. Un peu de pédagogie suffira-t-elle à les convaincre que les auteurs et les éditeurs ont, eux aussi, besoin d’une nourriture autre que seulement spirituelle? Pas sûr. Je ne sais pas si les lecteurs des ebooks de la Team Alexandriz lisent aussi les ebooks de Walrus, de Publie.net, de Numeriklire et des autres… Je me demande. Sont-ce ceux qui volent sans penser voler qui achètent nos productions? Impossible de savoir. Pirater un livre est-il aussi grave que de pirater un film, une série? Comme je le rappelle en en-tête de ce blog, ceci est un work in progress. Je ne prétends pas avoir la solution à tous les problèmes, et celui-ci en premier lieu. Mais je ne peux qu’être impressionné par la mobilisation suscitée, et par l’amour que les pirates amateurs ont pour la lecture.

Nous ne sommes pas dans le même camp, évidemment… mais ça n’empêche pas de se respecter, et de discuter des solutions possibles.

Et vous? Qu’est-ce que vous pensez de “l’affaire” Team Alexandriz?

Commentaires

comments

1 commentaire

  1. ChrisP sur 4 mars 2013 à 16 h 31 min

    Après avoir lu votre commentaire, étant moins même un junkie de la lecture et ayant déjà téléchargé des ebooks venant de nombreuses sources, tant le domaine public que la team alexandriz, je me permets de faire quelques remarques.

    Le fond du piratage est un problème de pouvoir d’achat. Qui penserai à pirater une œuvre (livre ou autre) alors qu’il a les moyens de se l’offrir? Sur cette question là les deux leviers sont effectivement le prix de l’œuvre et les moyens financiers de l’acheteur. Depuis 20a les prix sont montés et le pouvoir d’achat a régressé. Pour autant l’envie, et pour certains le besoin, de lire n’a pas diminué.

    La problématique du piratage est toujours vu du point de vue moral en reportant la faute sur le pirate. Pour autant peu voire pas d’analyse essayent de comprendre réellement les leviers de ce que l’on doit considérer comme une nouvelle façon de consommer par ceux qui n’ont plus les moyens de le faire. Ces analyses à courte vue, si elles vont bien dans le sens d’une société marchande réactionnaire en définissant le pirate comme un cynique voleur sans foi ni loi, occultent carrément la réalité des choses. Le piratage n’est pas un acte de banditisme mais bien une solution à un approvisionnement difficile dans un contexte de société de consommation. Car dans une société de consommation quand on ne donne plus au consommateur les moyens de consommer celui-ci ne s’arrêtera pas, il trouvera une nouvelle voie, sans autre considération que de se fournir. Le problème du piratage ne repose donc pas seulement sur le pirate qui est l’agent effectif, mais bel est bien sur le système sociétal qui est la cause réelle.

    Hélas je ne trouve jamais aucune analyse intègre du piratage qui aborde cette questions pourtant fondamentales: dans une société en faillite où le pouvoir d’achat périclite et les prix flambent le piratage ne serait-il pas la réponse du berger à la bergère? La faute repose-t’elle donc exclusivement sur le pirate?

Laissez un commentaire