Le Paris Secret d’Émile Delcroix! (bonus)

En numérique, l’histoire ne s’arrête jamais vraiment, et en voilà la preuve!

Jacques Fuentealba a décidé de prolonger l’aventure de son magnifique roman « Émile Delcroix et l’ombre sur Paris » en offrant à ses lecteurs des micro-nouvelles dans l’univers de son personnage principal. Une belle manière de poursuivre sa lecture, d’en sortir en douceur, en attendant la suite du roman! Et nous actualiserons chaque jour la page!

Vous pouvez retrouver ces micro-nouvelles, ainsi que de nombreuses autres, sur le site de la Fabrique de Littérature Microscopique, où d’autres auteurs s’essaient également à l’exercice.

Mais maintenant, place aux micro-histoires!

En leurs temps, les dieux déchus (le Magicien du Sunset Circus en tête), les Juges des Morts, Lucifer et sa clique, les Anges et toute une multitude d’autres forces occultes ont voulu détourner l’usage et la source même de la Magie, la pervertir ou l’annihiler. Et certains sont effectivement parvenus à leur but. Ainsi la Révolution des Mages a laissé place à la Terreur des Sorciers, des Mages de Guerre, ont fait une apparition remarquée sous Napoléon avant de rejoindre l’anonymat. Tout au long du XIXème siècle, on rapportait encore la présence à Prague de Mages légendaires, mais c’était la ville elle-même qui faisait figure d’exception, à plus d’un titre. Ces mêmes forces qui ont fait reculer la Magie ont voulu détruire l’Art… l’autre versant de la Création. Mais comment arrêter un trait de crayon, un coup de burin ou la déclamation d’un Poème enfiévré ? Comment étouffer l’essence même de l’espèce humaine, cette petite étincelle qui la tient un peu à l’écart de la sauvagerie des autres bêtes ? C’est pourtant bien ce qu’il advint. Après sa longue agonie depuis le tournant du siècle jusqu’au cours de la première guerre mondiale, l’Art perdit sa majuscule et ce qui lui restait de magie, à part pour quelques très rares Artistes, tels que l’éternel Orphée ou sa sinistre moitié Eurydice. Les quelques survivants accusèrent le monstrueux Lanceur de Couteaux du Sunset Circus. Le Cirque, quant à lui, rejeta la faute sur Éaque, Rhadamanthe et surtout Minos, ce dernier ayant toujours cordialement détesté les Artistes.
Les Juges des Morts arguèrent que c’étaient les Arsestranges mêmes qui s’étaient suicidés. En devenant de moins en moins réaliste, qu’en s’égarant dans toutes sortes d’expériences dénaturées, déstructurantes ou abstraites, ils avaient menacé la stabilité de la réalité même et l’énergie créatrice qui les habitait s’était étiolée jusqu’à disparaître. Et ils conclurent en disant que, même si depuis le tout premier Artiste, Orphée, la dualité Éros-Thanatos était au cœur de la création Artistique, il fallait bien que cette dualité se résolve, qu’un des deux principes l’emporte sur l’autre. Et l’amour de la beauté, de la vérité, de la bonté, de la curiosité, de la sublimation du réel était, comme tout dans l’univers, appelé à subir l’étreinte finale de la mort.

31/10/2011

 

— Fuis. Fuis sans te retourner. Emprunte le tunnel que j’ai creusé pour les habitants et quitte Hradec Králové, Emma. Ce combat n’est pas le tien, de toute façon.
Le vénérable professeur de Sculpture avait parlé d’une voix calme, comme on énonce un chapelet d’évidences, en étalant son sang sur le mur du bâtiment le plus proche.
Emma fixa son maître, les yeux écarquillés. Le vieillard avait encore gardé toute sa vitalité, malgré ses quatre-vingts ans passés. Fort comme un roc, inébranlable, il ne semblait pas faire mentir la rumeur qui voulait que plus un Sculpteur se montrait Talentueux et plus il était insensible. À « Sculpteur hors pair, cœur de pierre », disait même un diction.
— Mais Zdeněk, je ne peux pas vous abandonner ! s’écria-t-elle, en s’entaillant à son tour la paume pour marquer de son sang une maison.
Il ne lui laissa pas l’occasion de faire un pas vers la petite bâtisse. S’accroupissant, il posa les mains sur la chaussée. Des remous secouèrent la rue de terre battue et les vagues se dirigèrent vers la femme entre deux âges. Un carcan de glaise emprisonna les jambes d’Emma Bloch et glissa à hauteur du sol jusqu’à la traîner, impuissante, vers le tunnel.
— Tu me retardes et tu n’as rien à faire ici, dit Zdeněk alors qu’elle s’éloignait à grande vitesse de lui. Aide plutôt la population à s’enfuir, protège-les. La bataille fait rage sur le plateau de Sadowa et les Prussiens seront bientôt à nos portes !
Puis, sans plus faire cas de sa plus Talentueuse pupille, il s’empressa de verser son sang sur un maximum de bâtiments.
Il n’était plus temps de construire des Sculptures pour défendre la ville, ni de faire dans la subtilité. Les forces autrichiennes et leurs alliés étaient sur le point d’être balayés : Zdeněk voyait au travers des yeux de ses Golems et Gargouilles sur place, et l’issue de la bataille ne faisait aucun doute.
Quand les soldats prussiens entrèrent dans la ville, les portes se refermèrent sur eux pour les empêcher de s’enfuir, puis elles se fondirent dans les remparts, coupant toute retraite. Les avenues, rues, venelles devinrent des impasses. Et, comme un étau se resserrant inexorablement, Hradec Králové se replia sur elle-même dans un épouvantable crissement de pierres qui noya les hurlements et gargouillis des bataillons envahisseurs. Seuls les Golems et Gargouilles prussiens survécurent, comme ils pouvaient s’amalgamer aux briques, mortier et pavés de la cité.
Ils firent ce qu’ils savaient faire le mieux : ils rasèrent la ville jusqu’à n’en laisser qu’un champ de ruines désolées.
En assurant le repli des habitants, Emma avait pu sauver de nombreuses vies. Mais cela n’apaisait pas son cœur : elle se sentait coupable d’avoir abandonné son vieux maître, même si, à dire vrai, il ne lui avait pas vraiment laissé le choix.
Elle revint à Hradec Králové des semaines plus tard. Elle resta de longues heures dans ce cimetière à ciel ouvert. À méditer, sur l’Art, sur la condition humaine. Immobile comme ce champ de pierres funestes.
La rumeur ment et il n’y a rien de plus stupide qu’un dicton, conclut-elle au terme de sa réflexion silencieuse. Les vrais Sculpteurs ont un cœur assez grand pour y accueillir une ville tout entière.
Quand elle prêtait l’oreille, quand elle effleurait de ses doigts une vitre brisée ou un pan de mur écroulé, elle sentait sa présence, son pouls qui traversait, comme l’écho d’une existence enfuie, la ville en ruine.

30/10/2011

Le Cirque du Crépuscule, Grotesco Circo del Ocaso ou Sunset Circus – selon les régions d’Europe qu’il parcourait – était tout à la fois un refuge et une prison pour dieux déchus et monstres fantastiques, où les geôliers et les prisonniers n’étaient pas toujours ceux que l’on aurait pu croire. De temps à autre, au gré des accords ou des conflits des dirigeants du Cirque avec différentes forces occultes, les forains libéraient un fléau sur le monde ou au contraire une bénédiction pour adoucir la peine dans le cœur des hommes. Le plus clair du temps, à défaut de l’adoration autrefois due à leur condition, ils cherchaient dans le regard des spectateurs des campagnes profondes et des grandes villes de l’émerveillement, de la pitié ou de l’amour. Cette lueur prouvant que l’indifférence et l’oubli n’avaient pas encore balayés complètement les âmes des simples mortels. Certains phénomènes ou merveilles s’échappaient parfois du Cirque, et le Grand Veneur, aidé du Centaure et d’autres membres de la troupe, les traquaient, parfois pendant des décennies, afin de les ramener chez eux, dans le Cirque, la seule demeure convenable pour de telles créatures.
Il arrivait que les meneurs de la troupe, notamment le Magicien, le Cracheur de Feu ou la Diseuse de Bonne Aventure, s’éclipsent de la caravane pour quelques années afin de se ressourcer. Plus personne ou presque ne faisaient de libation et encore moins d’hécatombe en leur honneur. Aussi, pour retrouver un semblant de pouvoir, procédaient-ils à un rite mystique aux mécanismes complètement inversés. L’Offrande consistait à être au plus près des gens et à se donner pleinement à eux, en accord avec ses fonctions essentielles. Même les mécréants, les monothéistes et les athées pouvaient alors sentir au fond d’eux que le dieu déchu croisé, qu’ils prenaient le plus souvent pour un vagabond ou un saltimbanque, avait quelque chose de spécial, d’authentique et cette reconnaissance muette, instinctive, nourrissait le pouvoir de la divinité.
La Renaissance, qui devait marquer le renouveau des anciens cultes et le retour des anciens dieux, tourna court pour le camp des déchus. D’une façon ou d’une autre, les théories humanistes empêchèrent une nouvelle suprématie païenne et les expériences menées par le Sunset Circus et d’autres forces en présence échappèrent complètement à leur contrôle jusqu’à conduire aux Lumières et à la Révolution des Mages.
Si les livres d’Histoire ne gardent quasiment aucune trace de la Terreur des Sorciers, les éminences grises jouant à l’époque une sordide partie d’échec en coulisse se rejetèrent par la suite la faute les unes sur les autres, au moment de départager les responsabilités de chacun dans ce carnage. La position même du Sunset Circus n’a jamais été claire sur le sujet. Le Lanceur de Couteaux, incarnation de la Terreur, était-il libre de ses actes lorsqu’il fondit sur la France comme la misère sur le monde ou agissait-il sur les ordres des meneurs de la troupe ? S’était-il échappé, comme il le prétendit après ?
La seule chose à peu près sûre, c’est que même une fois le brutal coup d’éclat du Lanceur de Couteaux contrecarré, même une fois qu’il eût réintégré la caravane, il laissa flotter sur l’Europe le fumet écœurant de sa présence. Il s’était donné en Offrande au continent entier et celui-ci, dans un frisson fiévreux qui se prolongea même après le tournant du siècle, s’offrit à son étreinte à chaque guerre, à chaque révolte réprimée dans un bain de sang.

29/10/2011

Amado Goya Santángel, professeur d’Histoire des Arsestranges à l’Académie de Paris, était redouté à plus d’un titre par ses élèves. Son surnom de « Dernier Inquisiteur » n’avait rien d’un sobriquet pompeux, d’après les rumeurs qui circulaient dans l’établissement. Mais ce qui terrifiait plus encore les jeunes Artistes qui subissaient ses cours, c’était sa canne. En apparence, bien qu’austère, elle n’avait rien de bien redoutable : il s’agissait d’un bâton en ébène, sans fioritures, se terminant par une boule polie… Pourtant, il y avait une très bonne raison pour qu’on l’appelle la « canne-douleur ». Quiconque entrait en contact avec l’objet, à part son légitime propriétaire, était sur-le-champ terrassé par une atroce souffrance.
Enfant, Amado avait récupéré cette canne chez son oncle, alors qu’il passait des vacances studieuses dans la Quinta del Sordo. C’est là que Francisco l’avait initié aux Arsestranges et là également qu’il avait assisté à la mort tragique d’un autre élève, Alfonso de Medina Sidonia.
Toute la nuit, Francisco avait prié pour que l’horreur cesse, pour que tout redevienne comme avant, que le jour se lève et que le petit Alfonso lui sourie, lui dise que tout aille bien, qu’il n’était pas mort, que tout ce qu’ils avaient enduré n’était qu’un mauvais rêve…
Quand l’aube vint, Amado ne put que constater l’inéluctable : Alfonso avait bel et bien succombé à ses blessures. Quelque chose, un reflet sur le bois noir peut-être, attira le regard d’Amado sur la canne posée à côté de la cheminée. Lorsqu’il toucha l’objet, une vive douleur irradia dans tout son corps et la mémoire toute entière de son ami se déversa dans son esprit. La canne était hantée par l’âme d’Amado, comprit-il.
Depuis ce jour, il ne s’est jamais séparé de ce bâton de marche. Pendant toute sa carrière d’Inquisiteur, Amado reçut des avertissements de son ami à travers elle. Dès qu’un danger allait survenir, il lui envoyait une décharge de souffrance pour le prévenir. Cette capacité à transférer la douleur de l’âme en peine faisait également de la canne une arme redoutable.
Toute sa vie durant, chaque jour que Dieu fit, Amado pria pour que le fantôme de son ami monte enfin au Ciel. Et, dans le même temps, le spectre s’accrocha à cette ancre physique, sachant que par-delà la mort, il devait aider son camarade à rendre cette Terre un peu moins impure… même si cela faisait d’Alfonso, paradoxalement, une monstruosité.

28/10/2011

Artiste accomplie, scientifique de premier plan, avec un sens de l’observation aiguë, Caylina Akholinov pensait avoir touché du doigt quelques lois méconnues de l’univers, après quelques décennies de recherche acharnée passées à Paris. Elle était notamment arrivée à la conclusion que le pouvoir du Verbe était incommensurable. Une chose nommée était possédée, figée dans son existence, mesurable et – si on avait une compréhension assez fine des mécanismes de la réalité – modifiable à volonté. Sans le savoir, avec cette extrapolation des principes de la Pictomancie, elle avait redécouvert tout un pan de la théorie des Mages tombée en désuétude après leurs disparitions supposées à la fin du Premier Empire.
Caylina voulut mettre en pratique ses théories et décida que, vu qu’elle habitait rue de la Lune, elle devrait être en mesure d’atteindre l’astre de la nuit beaucoup plus facilement que si elle partait de n’importe quel autre endroit de la Terre. Pas besoin des encombrantes inventions imaginées dans les feuilletons de Jules Verne. Elle construisit un vélocipède léger avec lequel elle se muscla les mollets pendant quelques mois sur les berges de la Seine. Puis, une fois qu’elle se sentit prête, elle équipa le véhicule d’ailes et d’hélices, sans prévenir personne de ses intentions, pour que cela soit plus poétique, plus lunatique, et donc plus en accord avec la destination même de son projet. Caylina attendit le milieu d’une nuit de pleine Lune sans nuages pour s’élancer sur la côte de sa rue, pédalant jusqu’à plus soif vers sa rencontre céleste. Les conclusions de cette équipée scientifique différèrent, selon les rares témoignages que l’on recueillit des uns et des autres. D’après Jocelyn Fontanelle, amoureux transi qui la contempla par la fenêtre du premier, c’était une princesse diaphane, toute en voiles éthérées et immaculées qui monta droit vers la Lune pour y réclamer le trône qui lui revenait. Grégoire Langret, le propriétaire de l’immeuble et donc, au passage, de son appartement, qui l’observa grimper la côte depuis le perron, donnait une version bien différente des événements. Pour lui, Melle Akholinov était juste une mauvaise payeuse complètement loufoque qui avait profité d’un étrange effet d’optique afin de s’éclipser – pour toujours – au coin de la rue… sans régler les trois mois de loyer qu’elle lui devait.

27/10/2011

 

Ce que les journaux à sensations tels que L’Aurore avait appelé l’« invasion des Bêtes » avait débuté vers la fin du XVIIIème siècle, sans certitude aucune quant à la date et au lieu exacts. En fait, aux quatre coins du monde, des représentants de chaque espèce du règne animal avaient commencé à se transformer en bipèdes humanoïdes et à se mélanger aux populations de nos villes et de nos campagnes. Ils se retrouvaient à faire les mêmes activités que nous, mais à leurs façons. Il ne fallait pas demander à un porc-homme de travailler dans une laverie ou à un chat-homme de travailler… tout court !

Ils s’intégrèrent aux différentes cultures sur chaque continent sans le moindre heurt quasiment, ce qui n’empêcha pas les États de s’inquiéter de ce phénomène inédit. Aucun n’obtint de réponse satisfaisante à leurs questions autour de l’origine et la raison de leurs transformations.
En 1820, le roi Louis XVIII commanda à une équipe de savants français, dirigée par le baron Étienne Félix d’Henin de Cuvillers, spécialiste du « magnétisme animal », une enquête sur ces animaux-hommes. Il leur fournit tout le matériel nécessaire, des fonds impressionnants, un institut entièrement équipé pour y mener leurs expériences. Les mois passèrent, sans avancées significatives. Les cobayes ne donnaient aucune réponse intéressante et les scientifiques en vinrent bientôt à la conclusion que les animaux étaient dans l’incapacité d’expliquer le pourquoi et comment de leurs métamorphoses. Ils ne savaient rien. Seules les dissections permettaient d’en apprendre plus sur leur étonnante anatomie.
D’Henin de Cuvillers se cassait les dents sur l’énigme que présentait l’esprit de ses « patients ». Il n’arrivait pas à les hypnotiser convenablement. Dès qu’ils atteignaient l’état de transe, ils ne parlaient plus, mais se mettaient à japper, hennir, croasser ou siffler selon leurs espèces d’origine.
Mais au cours de cette orageuse nuit d’automne, alors que les verrières de la volière, frappées par la foudre avaient éclaté, qu’un incendie s’était déclaré et que tous les oiseaux-hommes s’étaient échappés… cette nuit, alors que la panique avait envahi les couloirs et les cellules de cette annexe de la Salpêtrière et que la peur avait changé de camp… cette nuit, Étienne Félix entendit les secrets convoités de la bouche même de la fouine-femme qu’il hypnotisait. Des secrets qu’il ne répéta jamais à personne, de peur de passer pour un fou.
— Nous sommes l’expression ultime de la volonté d’archétypes totémiques liés à chaque grande famille d’animaux, lui révéla-t-elle. Nous observons, enregistrons dans une partie de notre cerveau animal puis reportons, pendant notre sommeil, à nos totems chaque instant vécu parmi vous ici-bas. Une fois ce temps d’observation terminé – quelques décennies, quelques siècles peut-être – les totems se réuniront et prendront une décision : détruire l’humanité ou l’épargner, selon qu’elle représente, ou pas, une menace sérieuse pour l’équilibre de la Nature ?

26/10/2011

 

Lorsqu’il se mit à interpréter Napoléon 1er au Théâtre, cinq soirs par semaine, Edmond Corvin ne put, au bout d’un moment, se défaire de la Peau de ce personnage si charismatique et resta persuadé jusqu’à la fin de ses jours qu’il était l’Empereur. Sans son Talent d’Acteur, on aurait relégué cela au rang de simple folie (quel dément ne s’est pas, un jour ou l’autre, pris pour Napoléon ?) et on l’aurait traité dans un institut adéquat. Mais à cause de ses dons d’Acteur, son interprétation ininterrompue de Bonaparte devint une affaire d’État et conduisit même à une crise diplomatique avec la Prusse, lorsqu’Edmond entreprit d’envahir ce pays… à la tête d’un groupe de plusieurs milliers de suivants fascinés par son port impérial et embrigadés au gré de ses représentations.
Quand d’autres interprètes de Napoléon, tels que Lionel Vernoir, Maxime Ledaim, Jérôme Charnay ou Benoît Gilquin menacèrent d’attaquer avec leurs troupes improvisées qui la Galice, qui le Pays basque espagnol, qui la perfide Albion, qui le comté de Nice… Fouché intervint en personne sous la pression des différents chefs d’États du continent. Il mit au cachot les militaires en herbe et les Acteurs possédés par leur Personnage finirent dans une maison de santé privée pour aliénés, entourés d’infirmiers insensibles à l’Art. Il interdit également toute représentation avec Napoléon parmi les personnages.
C’était ça ou les Prusses mettaient à exécution leur menace : contre-attaquer en adaptant en pièce de Théâtre l’œuvre symphonique de Ludwig van Beethoven La Victoire de Wellington.

25/10/2011

 

REAL TEARS FOR SALE
De tous temps, l’origine de l’arrépentine fait l’objet de débats houleux. D’où vient vraiment ce pigment et vernis fabuleux qui permet de pérenniser des Œuvres dont la puissance Artistique resterait autrement éphémère ? Il y a bien une légende qui circule parmi les Artistes, mais l’explication qu’elle offre est loin d’être satisfaisante. Cette miraculeuse substance transparente serait rien moins que les larmes d’Orphée versées à la mort d’Eurydice, puis après avoir échoué à la ramener dans le monde des vivants. Comment expliquer qu’en ce XIXème siècle finissant, la mystérieuse compagnie des Marchands de Couleurs, qui fournit aux Artistes de l’Europe entière tous les articles nécessaires à leurs Arsestranges, puisse en posséder et en vendre, si ce mythe s’avère avoir un fond de vérité ? Les pleurs du premier Artiste devraient avoir séchés depuis bien longtemps, à moins qu’ils recèlent une magie particulière… Mais même ainsi, reste à expliquer comment de telles quantités peuvent être en circulation. En toute logique, Orphée n’a pas poussé tant de sanglots que cela… Si ?
De loin en loin, il se trouve toujours un pratiquant des Arsestranges pour émettre l’hypothèse farfelue selon laquelle l’arrépentine serait obtenue à partir d’un procédé de distillation de larmes d’Artistes, procédé connu des Marchands de Couleurs seuls. Cette compagnie tentaculaire n’hésiterait pas à enlever des Peintres, des Acteurs, des Sculpteurs et autres Archigéomanciens afin de leur tirer des larmes, par la torture physique ou psychologique.
Mais invariablement, les tenants de cette théorie n’ont pas le loisir de la diffuser plus que cela autour d’eux. À peine commencent-ils à la soumettre à leurs proches qu’ils disparaissent de la circulation. Purement et simplement.

24/10/2011

 

— Il ne manque à Paris que la mer, avait coutume de dire Ignacio Hornet Folch, illustre Artiste barcelonais à Martine, sa femme française, et à ses enfants.
Il faut dire que depuis qu’il s’était installé dans la Ville Lumière, en 1854, pour enseigner la l’Archigéomancie à l’Académie des Beaux-Arsestranges, il ne passait pas un jour sans penser avec nostalgie à sa Méditerranée chérie.
Afin de mettre un terme à son obsession, il finit par acheter une maison sur la butte de la Bergère, dans une ruelle grimpante et finissant, après un tournant, en un cul-de-sac. C’était une de ses voies parisiennes qui vous font entretenir l’illusion que vous pourrez bientôt voir la mer, toute proche, une fois la montée passée. Et c’est sans doute pour cela qu’Ignacio avait choisi cet endroit pour s’installer.
Il dépensa une fortune pour acheter toutes sortes de pigments, afin de Peindre le mur du fond de son jardin. Il parvint à accomplir des miracles, grâce à sa maîtrise de l’Archigéomancie, l’Art de la Perspective qui ployait l’espace-temps selon le bon vouloir du Peintre, pour peu qu’il soit assez talentueux. Au bout du compte, il transforma la paroi en une plage donnant sur une version idéalisée de la Méditerranée. De jour comme de nuit, le sable fin et la mer bleue comme l’azur étaient gorgés d’un soleil étourdissant.
L’histoire d’Ignacio Hornet Folch et de sa famille s’achève-t-elle sur un drame ? Un dénouement heureux ?
Tout ce que l’on sait, c’est qu’il ne se présenta jamais à l’Académie pour la rentrée 1861, et que le doyen Gustave Courbet dut le faire remplacer au pied levé par l’Anglais Walter John Campbell.
Les nouveaux occupants de la demeure s’étonnèrent simplement de trouver un énorme tas de sable très fin au pied d’un mur du jardin bariolé de taches jaunes et bleues… et que leur sommeil était parfois troublé par le ressac d’une mer qu’ils ne virent jamais.
Peut-être sont-ils perdus dans un monde factice, sans espoir de retour ? Peut-être vivent-ils désormais des vacances permanentes dans un paradis sur mesure ?

23/10/2011

Afin d’obtenir un poste à la prestigieuse Académie parisienne, Goya Santángel proposa de rédiger une hagiographie sur saint André des Arsestranges, pour en faire ensuite don à l’établissement. L’idée ravit le Doyen Gustave Courbet : on ne savait quasiment rien du saint patron des Artistes, à part qu’il se serait présenté en personne pour baptiser, dans l’église portant son nom, d’illustres personnages tels que Voltaire ou Éliphas Lévi…
En sortant du bureau de Courbet, Amado tomba nez à nez avec Madame Confetti, professeur de Couleurs, qu’on disait également oracle.
— Renoncez à votre projet, lui souffla-t-elle en le fixant de ses yeux dorés à l’éclat insoutenable, ou vous pourriez bien perdre plus que votre vie !
Mais Amado n’était pas homme à se laisser impressionner facilement. Il pensait avoir été préparé à tout, après plusieurs décennies passées à combattre le mal et à étudier le surnaturel. Mais malgré cela, rien ne l’avait préparé à ses découvertes. Le nom de cette figure religieuse venait à la base tout simplement du domaine sur lequel avait été bâtie l’église ainsi dénommée, le clos Laas… qui avait donné avec les siècles, Arts, puis Arsestranges. Ainsi, il n’y avait jamais eu de saint de ce nom. Son hagiographie ne pouvait avoir la moindre base historique… Et pourtant, pour l’avoir lui-même expérimenté, du temps où il pratiquait encore les Arsestranges, Amado savait qu’il existait un patron des Artistes ou… une force, une entité, une puissance quelle qu’elle soit… qui répondait aux prières que l’on adressait à saint André des Arsestranges. La révélation fut un coup pour lui : la croyance générait la réalité… et, en ce cas, peut-être que Dieu lui-même n’était que la création des hommes.
Amado Goya Santángel faillit donner raison à la prophétie de Mme Confetti : il manqua de perdre sa foi, jusqu’alors inébranlable. Mais au final, après des mois d’une nuit de l’âme atroce, il choisit de remettre ses doutes et son impuissance à Dieu. Peut-être que le Très-Haut répondait directement aux suppliques des Artistes, si aucun patron ne leur était dédié. Il décida de reconnaître, une fois pour toutes, que toutes les réponses à ses indénombrables questions ne lui seraient pas données de son vivant, et que les voies du Seigneur étaient décidément impénétrables.

22/10/2011

 

Ce jour de printemps 1863, Édouard Montherlant, un des anciens élèves de Luzarch, lui aussi Verrier, vit une des nombreuses boules de cristal de son atelier s’allumer d’une aveuglante lueur orangée. Il avait un message de la Ligue des Libres-Penseurs ! Il se précipita et plongea son regard dans ses profondeurs tournoyantes. La mission que la société secrète lui donnait était d’une cruciale importance.

Il déchiffra les instructions dissimulées dans les volutes brumeuses, qui s’agitaient au cœur de la boule. Fébrilement, il se mit à compulser tout ce qu’il put trouver sur la famille Redcairn, faisant appel à tous les membres de la Ligue à travers l’Europe, grâce à son réseau de boules de cristal, pour qu’ils glanent souvenirs, rumeurs, registres paroissiaux et arbres généalogiques sur la lignée noble anglaise.
Une fois qu’il eut réuni suffisamment de matière à réflexion, il souffla une boule de cristal qu’il emplit d’une vision kaléidoscopique de tous ces éléments. Puis il étudia son nouvel artefact pendant des semaines, regardant comment les informations s’entremêlaient, se complétaient, faisant surgir de nouveaux indices sur les – en apparence – respectables Redcairn. Première découverte : un certain nombre de leurs cousins étaient installés à Salem et avaient fait parler d’eux à la fin du XVIIème siècle. Les soupçons se confirmèrent, les révélations successives convergeant vers un ancêtre commun. Lorsque le nom se dessina en lettres de feu dans la boule de cristal, Édouard, surpris, se protégea le visage trop tard, les caractères avaient déjà marqué ses rétines au fer rouge. Le nom infâme, qui confirmait bien l’appartenance des Redcairn aux Sorciers, du moins par le sang, circula sur le réseau de sphères de verre de la Ligue, juste avant que celle d’Édouard Montherlant n’explose, le tuant sur le coup et propageant un feu impie dans son atelier et, bientôt, dans tout le quartier de la butte de Montmartre.
Quatre-cent-vingt-trois ans après sa mort, Gilles de Rais – ou du moins ses épouvantables diableries – faisait une nouvelle victime.

21/10/2011

 

D’aussi loin que la mémoire des Parisiens remontait, le Conservateur régnait sur la bibliothèque Sainte-Guenièvre, enclave dédiée au savoir fiché dans le cœur de la capitale. À toute époque, à travers tous les régimes, révoltes et révolutions, il avait fait perdurer l’auguste institution. Les Sorciers venus s’emparer de ses trésors occultes pendant la Terreur avaient été foudroyés sur son seuil. Au lendemain de la Restauration, les golems envoyés pour raser le bâtiment étaient retournés à la poussière avant de pouvoir toucher ses murs… De jour comme de nuit, le Conservateur recevait les hommes et les femmes vivant pour l’amour de la connaissance et de l’Art, ses seules interventions dans les affaires politiques et ésotériques du pays se limitant à assurer la protection de sa place forte. À ceux qui avaient sa confiance et son oreille, il révélait quelques mystères d’antiques traditions orales, et ses auditeurs découvraient, émerveillés, que le vieil homme était un puits de science aussi riche que les écrits de la bibliothèque elle-même.
Parmi ceux qui l’avaient un peu fréquenté, certains disaient qu’il attendait le moment propice pour venir (ou revenir) sur le devant de la scène. D’autres, qu’il espérait le retour de son roi ou de sa reine, pour les conseiller, comme lors d’un brumeux passé mythique.
Quand on lui demandait directement ce qui l’amenait à rester de tous temps là, dans sa bibliothèque, il répondait, un brin narquois, qu’il gardait toujours un œil sur le dehors et qu’il avait le meilleur point de vue pour assister à la mise en bière des « grands » de la Nation dans le Panthéon tout proche.

20/10/2011

 

Son nom était plus qu’un indice. Madame Confetti, professeure de Couleurs à l’Académie des Beaux-Arsestranges de Paris, qui portait toujours des tenues réunissant toutes les nuances de l’arc-en-ciel, avait des dons d’oracle, d’après la rumeur. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle était voyante. Très voyante, même !

(merci à Vincent Corlaix du Bulletin de l’Insondable – notamment – pour m’avoir sorti le jeu de mots final, qui m’a par la suite inspiré cette micronouvelle)

19/10/2011

 

C’est avec d’infinies précautions que je me rendis à la messe de 11 heures à la cathédrale Nostradamus de Paris. Le mois d’octobre de cette année 1861 venait tout juste de commencer, ce qui augurait un réel danger pour tous les paroissiens et riverains du lieu de culte jusqu’à la mi-novembre au moins. J’entrai dans l’imposant édifice en gardant le nez en l’air et en priant plus que de coutume encore.
À la fin de son sermon, le père Martinet nous mit en garde et nous rappela de bien faire attention en quittant les lieux.
Même ainsi, ses avertissements ne suffirent pas à empêcher le premier drame de la saison. Alors que je sortais précipitamment du bâtiment pour m’éloigner de sa façade, une vieille dame pas assez agile pour s’écarter à temps mourut sur le coup, écrasée par un œuf énorme, qui devait bien peser son quintal. Combien y aura-t-il de victimes encore, dans les semaines à venir ? Dire que nous ne sommes qu’au tout début de la saison de ponte et de couvée des gargouilles parisiennes !

18/10/2011

 

C’est à Paris que l’on parla pour la première fois de fosse d’Opéra, une fois cet Art lyrique assez implanté en France, lorsque les Poètes, Musiciens et Dramaturges de la capitale commencèrent vraiment à s’intéresser au genre. Lorsqu’ils se mirent à créer, à la fin du XVIIème siècle, plutôt que de simplement adapter des œuvres italiennes. Ils se rendirent bientôt compte que cet Arsestrange, qui transportait les spectateurs dans les lieux mis en scène et en musique, était plus efficace quand il était adapté, justement, d’une œuvre littéraire préalable. Comme si elle prenait plus de force dans cette répétition et ce glissement d’un genre à un autre. Le Barbier de Sévillereste, dans l’histoire du Théâtre et de l’Opéra, l’exemple le plus flagrant. Chaque représentation suffisamment travaillée de cette Œuvre est un succès indéniable : au moment où le rideau tombe, à la fin du dernier acte, les spectateurs, tous sans exception, finissent de s’évaporer de leurs fauteuils pour réapparaître dans les rues de cette ville andalouse. Mais il exista également des ratés, malgré cette précaution initiale d’adapter les Œuvres pour renforcer la puissance de leur Art.
L’échec le plus « retentissant » (il fut en fait gardé secret par la clique d’Artistes parisiens qui travaillèrent dessus sur ordre du Roi) résida dans l’adaptation d’Utopia de Thomas More.
À la fin de la seule et unique représentation de cet Opéra, qui avait pour grotesque but de plancher sur la disparition pure et simple d’opposants politiques, les embastillés qui servirent de spectateurs s’évanouir effectivement dans les airs… Et tout le devant de la scène avec. Un grand trou remplaça l’endroit où l’on avait disposé l’orchestre. À la réflexion, le Compositeur de cet Opéra se dit qu’il aurait aussi bien fait, pour d’autres Œuvres, de mettre les musiciens dans cette… fosse, qu’il y gagnerait sans doute au niveau du son. Le nom resta.
Pour être tout à fait complet, ce fiasco se solda par le retour des embastillés dans les rues de Paris. Ils déblatéraient des discours séditieux à qui voulait bien les écouter, décrivant les mille et une merveilles du pays qu’ils venaient de quitter. Leurs idées démentielles se répandirent comme une traînée de poudre… tout ce qu’il y avait d’explosif pour la pensée politique de l’époque. La Police de Fouché eut toutes les peines du monde à rétablir l’ordre.
Il paraît qu’en 1891, cette organisation apprit que les Anglais s’escrimaient à adapter de News from nowhere de William Morris en Opéra, sans doute pour essayer de faire disparaître dans le néant quelques indésirables. Sans surprise, ladite Police n’aurait pas entrepris la moindre action pour empêcher cela.

17/10/2011

 

Le Joyau du Déchu fait partie de ces lieux mythiques de la Ville Lumière qui marquent les esprits. L’établissement sis rue Le Peletier a tour à tour été perçu selon les époques comme l’antre de la débauche ou un formidable salon littéraire où fourmillent les idées les plus avancées ou saugrenues. Ses murs ont été témoins de plus de merveilles qu’aucun badaud, Mage, Sorcier, Artiste, Spirite ou Enfant de la Fée Verte ne verra jamais. Des trouvailles scientifiques de génie, des poèmes épiques à nul autre pareil, des sérénades belles à se damner ont éclos dans ses alcôves et ses terrasses. D’aucuns disent que le maître des lieux, qui n’apparaît jamais en public, a offert son Joyau à l’humanité même, le ciselant pour obtenir un endroit propice à la création et l’Inspiration, afin de se faire pardonner tout le mal qu’il a par ailleurs infligé aux hommes. D’autres racontent que ce joyau de sa couronne, le plus volumineux et le plus magnifique, lui a inspiré au travers des éclats de la lumière jouant sur ses contours de folles idées révolutionnaires, qui ont entraîné sa Chute. Les mêmes idées qui traversent depuis toujours l’esprit des habitués – penseurs et Artistes. Mais si vous écoutez les élucubrations des adeptes de la Fée Verte qui fréquentent l’établissement ou les délires des poètes maudits qui viennent y soigner leurs cœurs blessés, vous aurez du mal à faire la part entre la vérité et le mensonge. Il vous faudra bien, un jour, y rentrer, et vous faire votre opinion vous-mêmes. Quoiqu’il en soit, pensez toujours à régler ce que vous y consommerez. Même si vous ne laissez qu’un sonnet aux pieds boiteux, le croquis d’une machine extraordinaire mais bancale ou une déclaration d’amour spontanée à la serveuse arc-en-ciel… La maison ne fait pas crédit, et je vous souhaite de ne jamais avoir à régler votre addition auprès du maître des lieux.

16/10/2011

 

La dernière heure de la journée. La nuit balayait de sa noirceur jusqu’à l’intérieur du grand amphithéâtre de la Sorbonne. Les élèves s’étaient égaillés lorsque la Voix avait annoncé la fin du cours de Mort. Émile était resté seul dans la grande salle vide et désormais presque entièrement envahie par les ténèbres, afin de parler à son professeur, sans savoir vraiment comment formuler toutes les questions lui brûlant les lèvres.
— Vous qui connaissez Minos… Qu’est-ce que la Cour Chthonienne ? Réellement ? Vous n’en parlez jamais en cours…
La Voix prit un certain temps à se faire entendre et, un moment, Émile pensa que, peut-être, l’enseignant invisible et immatériel était tout simplement parti.
Mais finalement, le murmure androgyne lui apporta une réponse. Était-ce la vérité ? Était-ce un jeu rhétorique sans réelle consistance ? Était-ce un chapelet d’énigmes, de mystères et de symboles à décrypter ?
— Minos est le labyrinthe lui-même, ainsi que le minotaure : l’architecte, le geôlier et le prisonnier tout en un. Il vit dans un dédale de miroirs et d’illusions, et celui qui va à sa rencontre verra ce qu’il s’attend à voir. Minos déploie des images issues des plus sombres recoins de l’âme de ses visiteurs, qui acquièrent alors une réalité particulière dans son Domaine. La Cour Chtonienne pourra être tour à tour la réplique sinistre des rues à la surface, un océan d’obscurité ou un champ de bataille éternel. Il sculpte à sa convenance les corps et esprits des morts qui habitent la Cour Chthonienne… À moins qu’il soit tout seul au centre du labyrinthe et que tout ce qui l’entoure, tout ce sur quoi il pense régner n’est que cendres et poussières.
La Voix s’éloigna et Émile sut que son professeur quittait la pièce, le laissant seul avec ses pensées :
— À moins que la vérité, comme souvent, se situe quelque part entre les deux. Tu n’auras peut-être assez d’une vie entière pour la découvrir…

15/10/2011

 

Amado Goya Santángel, le Dernier Inquisiteur, avait vécu les plus horribles et les plus merveilleuses expériences qui soient, avec les Arsestranges. Entouré des Œuvres monstrueuses de la période noire de son oncle, il avait été traumatisé par son séjour dans la Quinta del Sordo, qui l’avait arraché au tendre âge de l’enfance. À l’inverse, le ravissement qui l’avait saisi en visitant la chapelle Sixtine était semblable en tout point à l’extase du mystique. Alors, les Arsestranges étaient-ils d’origine divine ou au contraire démoniaque ?
Il avait beau développer les théories les plus diverses lors de ses cours d’Histoire des Arsestranges à l’Académie de Paris, le Dernier Inquisiteur ne parvenait pas à se faire un avis définitif en son for antérieur. Depuis des décennies, il observait avec attention le travail de tous les Artistes qu’ils croisaient en espérant trouver une réponse, refusant de voir simplement dans leurs Œuvres l’expression ultime, magnifiée de la vie… S’empêchant, dans le doute, le moindre emploi de la Peinture ou de la Sculpture, malgré son Talent indéniable.

14/10/2011

 

Eustache le chat-homme avait beau être un Artiste doué, certains de ses professeurs jugeaient qu’il gâchait son Talent en triviaux amusements. Une lubie l’occupa par exemple pendant de nombreux mois. À partir du moment où il parvint à animer ses œuvres, il passa son temps à dessiner des souris, de toutes les tailles et de toutes les couleurs, pour le plaisir simple et enfantin de leur donner la chasse ensuite dans les couloirs de l’Académie des Beaux-Arsestranges même, à la Sorbonne, dans les rues ou sur les toits de Paris. S’il en croqua bien une ou deux au début, il s’en lassa bien vite, car il leur trouvait quand même un goût d’encre prononcé. Émile et Floriane, qui s’étonnaient qu’Eustache n’ait pas de Muse, lui demandaient parfois s’il ne l’aurait pas ainsi créée par inadvertance, pour l’avaler ensuite dans la foulée… Ce qui expliquerait qu’il n’ait pas perdu son Talent avec la perte de sa Muse, puisqu’elle serait toujours quelque part, là, dans son estomac. Pour toute réponse, le chat-homme se contentait à chaque fois d’afficher son sourire mystérieux.

13/10/2011

 

À l’aube de l’égyptomanie, quiconque – Anglais, Français, Allemands… – essayait de quitter la Terre du Nil avec une momie se voyait frappé d’une malédiction mortelle. Seuls Champollion et quelques autres Mages parvinrent à surmonter le mauvais œil. Puis, au bout de quelques décennies, la situation sembla changer, une sorte de familiarité pacifique s’était établie entre les morts égyptiens et les pilleurs européens. Ces derniers ne payaient plus leurs larcins en succombant dans d’immondes souffrances, mais voyaient simplement leur sommeil troublé par des cauchemars. En 1857, le chercheur Léon Dorval, assailli par d’incessantes visions nocturnes souleva un pan de ce mystère, mais se garda bien d’en dire quoi que ce soit, de peur qu’on le prenne pour un fou. Les momies communiquaient entre elles malgré les barrières de l’espace et de la mort, à travers un gigantesque réseau psychique. Dans son sommeil, Léon les entendait s’entretenir – milliers, millions de murmures s’entremêlant jusqu’à former une rumeur continue. De temps à autre, il parvenait à isoler une conversation… et c’était toujours plus ou moins la même invitation qui revenait. Afin de briser la monotonie de siècles passés sous le sable, les momies qui avaient franchi la Méditerranée conviaient leurs consœurs à venir les rejoindre, car l’Europe était une contrée vraiment exotique à découvrir de toute urgence.

12/10/2011

 

Jules Verne, le célèbre feuilletoniste vulgarisateur, est souvent attaqué par la communauté scientifique pour ses théories inexactes, qui vont peu en profondeur, et sa tendance à donner au grand public une vision rétrograde de la science, avec ses inventions poussives et désuètes.

11/10/2011

 

Les Faussaires, génies virtuoses des Arsestranges, adoptent le style d’autres Artistes, afin de mieux détourner leurs propos, souillant leurs réputations, souvent de façon irrémédiable. Mais comment les arrêter lorsqu’ils sont infiltrés dans les plus hautes sphères de la police, de l’administration, du pouvoir ? Ils miment les puissants, singent les piliers de l’Empire, copient la vie même, en somme, pour mieux s’en moquer.

10/10/2011

 

Le fantôme de l’Opéra tente de percer les ultimes secrets des Arsestranges en général, et du Théâtre et de la Musique en particulier. À l’instar d’Orphée, le tout premier Artiste, il poursuit un rêve cher à ses semblables comme au reste de l’humanité. Il cherche à vaincre la mort. Dans sa loge secrète, lors des représentations de Faust et de Don Juan, il fredonne les passages les plus significatifs pour lui, ceux qui l’approcheraient de la délivrance. Ce sont ces moments-clés de ces deux œuvres, lorsque le diable fait son apparition. Il sait, comme tout Artiste suffisamment versé dans le Théâtre, que lorsqu’un Acteur entre dans la peau d’un personnage, il est en partie possédé par quelque chose – un aspect de son caractère, une partie de sa conscience, un fragment de son essence – dudit personnage. S’il a gardé l’air, le fantôme de l’Opéra a changé les paroles de ces passages, qui sont devenues des supplications adressées à Lucifer, pour qu’il lui rende vie.
Mais son entreprise est vouée à l’échec, même dans le cas où le diable, qui a toujours une oreille qui traîne, entend ses jérémiades. En effet, le fantôme de l’Opéra est un « vivant » paradoxe, qui ne peut se résoudre. Pour revenir à la vie, il faudra déjà qu’il admette, au plus profond de lui, qu’il est bel et bien mort.

09/10/2011

 

En visite à Paris, pour y exposer ses théories scientifiques révolutionnaires, Victor Frankenstein souhaite plus que tout au monde rencontrer la Voix de la Sorbonne, ce professeur réduit à une voix androgyne, qui dispense des cours de Mort à l’Université. Il n’y a personne au monde, paraît-il, qui ait de plus amples connaissances sur sa matière que cet illustre enseignant. Le savant a même apporté un cadeau pour le professeur. Un corps, sans âme, qu’il a à grand-peine animé, afin que la Voix puisse s’incarner. Mais, avant même que l’enseignant refuse poliment l’offrande nauséabonde, le mort-vivant s’écroule non sans avoir fait quelques pas dans son amphithéâtre. Le savant s’émeut et peste : sa théorie n’est décidément pas encore tout à fait au point.

08/10/2011

 

On les disait malléables, on les disait par nature dociles et soumis. Mais les Golems de la Commune ne se rendirent jamais. Nul, au nom d’une raison d’État ou d’une doctrine politique, n’allait parvenir à leur reprendre cette liberté si chèrement acquise. Alors que les révolutionnaires tombaient comme des mouches autour d’eux, alors que les Artistes tiraient leur révérence ou s’essayaient à une dernière Œuvre sans doute inachevée, les Golems défendaient férocement chaque rue, chaque maison, chaque pavé de la butte Montmartre. Ils n’arrêtèrent de combattre qu’une fois réduit à l’état de tas de cailloux et de mottes de terre, qu’une fois tous leurs restes noyés dans la Seine.

07/10/2011

 

SPLEEN
Sans ombre, sans reflet, réduit à l’état de brume, Drussel en vient à douter qu’il existe. Mais il se réapproprie son identité et renoue avec sa nature monstrueuse, au premier coup de sang.

06/10/2011

 

La longévité incroyable de Fouché ne manque pas de susciter de nombreuses interrogations tant dans les hautes sphères du pouvoir que dans la population. Comment le dirigeant de la Police qui porte son nom a-t-il pu survivre à la Révolution des Mages, à la Terreur des Sorciers, à la Restauration, aux différentes Républiques, pour être encore là de nos jours, à un poste-clé du Second Empire ? Comment peut-il avoir cent-quatre ans et n’en paraître que la moitié ?
Certains voient en lui un des rares Mages encore actifs en France, mais ceux qui le connaissent de près ou de loin sont persuadés qu’il s’agit plutôt d’un Sorcier. Il correspond bien à l’imagerie populaire de ces damnés assoiffés de pouvoir. Ainsi, il aurait signé un pacte avec le diable en personne pour avoir des pouvoirs et obtenir l’immortalité. Ce qui laisserait une question de taille en suspens… S’il n’est pas censé mourir, c’est donc qu’il n’a pas donné son âme à Lucifer en échange. Qu’a-t-il bien pu lui promettre ?

05/10/2011

 

Les voyageurs visitant la capitale ne manquent pas de s’esbaudir devant la prouesse architecturale du passage couvert de Montmartre, réaménagement d’une voie autrefois à l’air libre. De grandes toitures construites dans un alliage transparent, particulièrement résistant, surplombent la voie sur plusieurs centaines de mètres. Le plus souvent, les visiteurs émerveillés ne remarquent pas les traces de brûlures et d’impacts sur la surface des verrières, ils notent à peine les mines désabusés des riverains.
S’ils s’arrêtaient cinq minutes pour discuter avec eux, les habitants du passage leur raconteraient leur calvaire. En été, il fait chaud comme dans un four sous cette serre improvisée… Mais c’est la seule solution que la mairie a proposé pour les préserver de la folie du Dr Le Grandin. Ce savant qui travaille pour l’armée de l’Empire a son laboratoire dans le quartier et y mène ses dangereuses expériences. Avant cela, il n’était pas rare que des pluies d’acide ou des blocs de pierres projetés par des explosions tombent en plein milieu de la chaussée.

04/10/2011

 

Les Établissements Ramier & Ramier avaient conçu de gigantesques aspirateurs atmosphériques pour éradiquer le smog de Paris, Londres et autres capitales européennes « phares » de la révolution industrielle. Malheureusement, les aspirateurs s’avérèrent assez inefficaces, puisqu’ils fonctionnaient à l’énergie à vapeur.

03/10/2011

 

En visite à la Sorbonne pour une série de conférences, Darwin perdit une partie de son crédit, alors même qu’il pensait pouvoir ajouter une pierre à sa théorie de l’évolution. Il parut en effet sous les ors de l’illustre grand amphithéâtre accompagnés d’un grand nombre d’animaux : singes, perroquets, crocodiles, ours… tous doués de la parole.
Le fait que les sujets d’étude du scientifique prennent sa défense en des termes dithyrambiques fut trop pour les spectateurs, qui les jugèrent excessivement manipulables. Après tout, n’était-ce pas Darwin qui pourvoyait à leurs subsistances ?
Même ainsi, le scientifique repartit plutôt content de la ville Lumière. Il parvint en effet à vendre à très bon prix ses monstres de foire au Cirque Olympique de la famille Franconi.

02/10/2011

 

À deux pas de l’église St-Germain-des-Près, dans une ruelle passant inaperçue de tous ou presque, une petite grille rouillée donne sur un square sans nom. Les parents désespérés, incapables d’élever une progéniture trop nombreuse, y emmènent jouer leurs enfants. Nul ne peut dire où disparaissent exactement les gamins qui s’amusent et se noient dans ce bac à sables mouvants, ramenés par Champollion de son expédition en Égypte.

01/10/2011

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