Les librairies signent un pacte avec le diable

On sait mon attachement pour les librairies. En tant qu’ancien libraire, je porte un regard à la fois admiratif et inquiet sur la profession. Pour l’admiration, il y a la manière dont ces professionnels se battent pour sauvegarder un métier et la manière dont ils résistent à une uniformisation ambiante. Mais l’admiration se transforme en inquiétude quand je vois des libraires se tirer des balles dans le pied, voire comme le disait Actualitté à propos de Darty, carrément des obus… même si Darty n’est pas à proprement un libraire historique.

Quand la librairie se tourne vers Amazon pour vendre des livres

C’est un comble: les librairies se tournent vers des prestataires extérieurs pour vendre des livres numériques. Il y a bien sûr Darty, qui après avoir ouvert une boutique de livres numériques en ligne, annonce qu’elle vendra le Kindle, se privant par la même de l’occasion de vendre ces livres lui-même, puisque comme nous le savons tous, le Kindle en tant qu’appareil est un écosystème fermé qui ne permet pas d’acheter ses livres à l’extérieur du store consacré.

Bien sûr, on peut acheter un fichier mobi ou KF8 chez d’autres libraires en ligne, Immatériel le propose par exemple… Mais il faut faire l’effort de réaliser l’achat sur son ordinateur, à l’extérieur donc… Et il faut dire qu’Amazon, comme Apple, soigne son interface pour la rendre la plus facile possible. L’achat “interne” est favorisé, et il n’y a guère que les clients avertis, voire militants, qui iront ensuite acheter des ebooks ailleurs que sur le store propriétaire. L’achat en 1-Click est diabolique pour cela.

Virgin a ouvert la marche en vendant, en plus de la gamme Booken, le Kindle dans ses murs, misant sur le trafic en magasin que générerait cette disponibilité. Je ne sais pas si cette fréquentation a été au rendez-vous. Pour ma part, la dernière fois que je suis allé au Virgin, je suis juste allé voir le stand Kindle pour constater sa présence, et je n’ai pas été faire un tour ailleurs. On peut imaginer que les gens qui veulent acheter un Kindle réagiront de la même manière, stand-caisse-dehors.

Une stratégie désastreuse à long terme?

Car quand bien même cette présence en magasin accroitrait la fréquentation, c’est ensuite que les choses se gâtent. Le client, intéressé par le numérique, est désormais un client perdu pour le libraire, qui a vendu le pistolet avec lequel il allait se faire abattre. Chose étrange que ce comportement marketing, qui marque bien le manque de stratégie à long terme des entreprises concernées. En l’état, c’est condamner leurs propres librairies en ligne au profit d’un concurrent direct, qui doit se frotter les mains. Cela ressemble davantage à une capitulation qu’à une alliance.

La Fnac seule (peut-être aussi France Loisirs, avec son Oyo relié à Chapitre.com) a peut-être su tirer son épingle du jeu: son alliance avec Kobo a clairement débloqué la situation qu’avait créé cette aberration technologique qu’était le FnacBook (une sorte de minitel portable créé par Sagem, si je ne me trompe), et qui était une insulte même à l’idée de lecture numérique. Seul réel avantage: la 3G offerte, qui a disparu avec l’arrivée de Kobo. Mais ce que les clients ont perdu en connectivité, ils l’ont gagné en ergonomie et qualité.

L’annonce hier de l’arrêt de la vente de musique en ligne par la Fnac a néanmoins de quoi susciter des interrogations. Le site de la Fnac est, on peut se le dire entre nous, une horreur de navigation, d’interface et de classement. C’est un maelstrom numérique cyclopéen qui n’est ni fait, ni à refaire. Alors avant de prétendre avoir une stratégie à long terme, peut-être faudrait-il simplement sortir la librairie du site originel. Créer une entité externe et indépendante, à l’ergonomie revue, plus rapide et mieux connectée serait une bonne idée. La Fnac, avec sa force de frappe, pourrait si elle le voulait créer une véritable exception française dans le paysage numérique mondial… si elle s’en donnait les moyens.

En attendant, l’alternative de la librairie native Kobo pourrait, à long terme, faire de l’ombre à leur magasin partenaire. J’ignore comment se répartissent les bénéfices de cette collaboration. Ce qui est certain, c’est que lorsque vous achetez un livre depuis votre tablette Kobo, c’est à Kobo que vous l’achetez. Pas à la Fnac. De toute façon, il était bien entendu hors de question pour la Fnac de s’allier avec Amazon… du moins, pas tout de suite… Mais la qualité des tablettes et liseuses Kobo, couplée à l’expertise des libraires, pourrait faire la différence si la volonté de l’indépendance culturelle et économique est clairement affichée.

Que penser de la stratégie des autres libraires?

Comment croire qu’une librairie puisse imaginer qu’Amazon est la solution à ses problèmes? Le titre de l’article n’est pas innocent et rappelle le mythe de Faust: à un problème qui semble insoluble, on applique une solution temporaire en espérant qu’elle soit exempte de conséquences. Mais dans l’impitoyable monde du business de la vente de livres, et plus spécialement de contenus en ligne, je doute qu’Amazon fasse des cadeaux à ses partenaires. À termes, le diable se changera en grand méchant loup, qui dévorera les enfants crus et sans remords.

Et voilà maintenant qu’à Milan, la librairie indépendante Hoepli se met à vendre le Kindle (voir l’article sur Actualitté). Après 140 ans de liberté, l’établissement se lie donc au géant américain avec cet espoir fou qui anime tous les libraires qui tombent dans ce piège: ne pas rester à la traîne, ne pas tomber du wagon et prendre le train du numérique, à n’importe quel prix. Je doute que cette stratégie s’avère payante à terme. En réalité, les librairies qui tombent dans ce piège creusent, selon moi, leur propre tombe.

Pourtant, des alternatives existent.

De très bonnes liseuses et tablettes existent, et devinez quoi: certaines ne sont liées à aucun autre magasin. Je pense à Bookeen, bien sûr, aux allemands de Trekstor, et il y en a d’autres… Ces liseuses peuvent être vendues sans crainte de voir partir les clients dans des écosystèmes fermés (même si l’on peut lire son livre acheté à l’extérieur sur son Kobo ou son iPad, je considère néanmoins ces systèmes comme semi-fermés dans la mesure où ils encouragent l’achat sur leur propre plateforme).

Couplées à des bornes de téléchargement DANS les librairies, peut-être liées directement à un stock numérique appartenant au libraire en question, ces tablettes sont peut-être la clef de l’indépendance numérique pour les librairies. Des initiatives isolées existent déjà, ça et là. Ces ventes permettraient de réaliser des marges honorables sans se couper de la clientèle numérique.

Et par la même occasion, ces initiatives — même imparfaites — sont un premier pas en direction d’un numérique intéressant pour les libraires, qui devront impérativement s’adapter pour ne pas sombrer dans l’oubli.

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