Lire en numérique: savoir se concentrer et le rester

C’est un problème sur lequel on passe souvent: la question de la concentration lorsqu’il s’agit de lire un livre numérique.

La plupart du temps on élude la question, au prétexte (selon moi fallacieux) qu’il s’agit d’un «faux problème»: si le lecteur est un «authentique lecteur», il saura alors faire la part des choses, demeurer dans sa lecture sans céder à la tentation de jeter un oeil à ses SMS, à ses mails ou bien de regarder une vidéo sur YouTube. La vérité, toujours selon moi, est un peu plus nuancée.

Crédits photo: Thokrates on Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

Une solution simple: les liseuses studieuses contre les tablettes perturbatrices

Evidemment il y a une solution simple: préférer la lecture sur liseuse type eInk au détriment de celle sur tablette type iPad. La première, contrairement à la seconde, n’offre pas la possibilité de surfer sur le web (ou de manière si sommaire que cela en devient inutilisable), de regarder une vidéo ou d’écouter de la musique. C’est un appareil mono-usage qui n’autorise que l’action de lire.
En apparence, nous tenons notre solution. Mais c’est ne considérer qu’un seul aspect d’un problème plus vaste. D’une part, la plupart des acteurs s’accorde (enfin) à dire que la lecture sur tablette est à plus ou moins court terme une fatalité, et que les appareils multi-usages gagneront à la fin. Les consommateurs souhaitent des appareils hybrides, au rapport qualité/action/prix élevé. Le boom des ventes de tablettes en témoigne ces derniers mois.

D’autre part on peut aussi bien lire sur tablette, sur liseuse ou sur papier, nous ne sommes pas moins propriétaires de smartphones toujours vissés à notre poche, qui sont une source de tentation inévitable. Je lisais hier soir un livre papier, ordinateur et tablette éteints et hors de portée, mais j’entendais l’appel du smartphone qui essayait de me tirer du fleuve de lignes: et si tu regardais ce qui s’est passé sur Twitter? sur Facebook? et tes mails, tu as regardé tes mails?
Impossible de se concentrer sérieusement, puisqu’une partie de mon esprit était utilisée pour lutter contre ces mauvais penchants. J’ai tenu bon, et passé un certain temps, je me suis suffisamment enfoui dans la lecture pour oublier tout ça. Mais ce fut au prix d’une haute lutte.

Je suis un cas extrême? Peut-être. Mais vous vous êtes tous au moins une fois reconnu dans ce type de comportement, qui ne s’applique pas seulement à la lecture mais à toutes les activités hors écran.

Le syndrome du chaton et de la baballe

Nous vivons une époque de sur-stimulation: les images défilent à toute vitesse sur nos écrans, nous zappons continuellement, nous recherchons l’info, le tweet, le post, nous ambitionnons d’accumuler RT, Like et Share, nous repensons nos carrières en temps réel, changeons de métier, de passions, d’amours et d’amis comme de chaussettes. Nous avons habitué nos cerveaux à recevoir ces décharges d’adrénaline, d’endorphine plutôt, qui se déclenchent à chaque fois qu’une notification apparaît, qu’un SMS sonne, qu’un mail surgit. Notre cerveau est drogué, il recherche ces stimulations. La plupart d’entre nous n’est pas plus capable d’attention qu’un chaton face à une balle: il faut que ça bouge, si possible dans tous les sens… et quand ça s’arrête, passons à autre chose. Ce n’est pas la lecture numérique qui a induit ces comportements, plutôt la télévision et la multiplication des chaînes au départ. Mais maintenant que le problème touche la lecture, considérée par certains comme le dernier havre de paix à l’abri des phénomènes de sur-stimulation, nous sommes face à nous-mêmes, obligés de nous battre contre le monde, contre la vie.

La solution: la volonté?

Oubliez ça: la volonté n’a qu’un temps. Les anciens fumeurs sont des fumeurs en sursis, les alcooliques repentis se battent toute leur vie… et nos cerveaux sont en quête du prochain shoot d’information. Nous cédons tous, finalement. Et avec quel délice…

Alors quoi? Je ne sais pas. Depuis plusieurs jours, j’observe mon propre comportement. J’essaye de l’analyser et plus je me regarde, plus je me fais l’impression d’un drogué en repentance. Une absence de 3G et c’est le monde qui s’éloigne. Pas de wifi: scandale terrible.

La solution, c’est peut-être de conscientiser une chose, et une seule: le mouvement perpétuel est une illusion, et l’objet en transit finit toujours par s’arrêter, en tout cas sur cette Terre. La baballe finit par arrêter de rebondir, les chaînes cessent d’émettre (en tout cas d’émettre des programmes dignes d’intérêt), les radios se calment… Les utilisateurs de Twitter vont se coucher, les blogs cessent de rugir. Facebook descend derrière l’horizon. On pose le smartphone, on éteint la tablette et l’ordi pendant deux ou trois heures, et on constate le résultat ensuite.

Que s’est-il passé sur Twitter? Rien. Rien d’important. Sur Facebook? Pas plus. De la vie scénarisée, de l’info qui n’en est pas et quand bien même, quelle info mérite de nous “breaker”? Une fois tous les dix ans, peut-être, quelque chose d’important… Et encore.

La solution, c’est peut-être de conscientiser que si tout se passe effectivement sur Internet aujourd’hui, il ne s’y passe rien de si important.

Commentaires

comments

Laissez un commentaire