Quand un auteur tend la main (contraint) à la Team Alexandriz

L’histoire se répand sur le net comme une trainée de poudre: Thomas Geha — auteur de SF notamment chez Rivière Blanche et Critic, et éditeur chez Ad Astra — ayant remarqué qu’un de ses livres avait été mis gratuitement (et donc illégalement) à la disposition des lecteurs sur le site de la Team Alexandriz, celui-ci a décidé de réagir en mettant en place un bouton Paypal sur la page même de téléchargement, en “collaboration” avec la Team Alexandriz. Ce bouton permet d’effectuer directement un don à l’auteur, sans autre intermédiaire que Paypal, pour le remercier de cette mise à disposition. Voilà donc le synopsis. Regardons maintenant le scénario en détail.

Des réactions très positives

D’une manière très étonnante, beaucoup de réactions de soutien à Thomas Geha et à son initiative ont vu le jour, que ce soit sous la forme de commentaires ou de tweets, et j’imagine que beaucoup d’articles vont suivre le mien. Je dis “étonnante”, oui, car l’initiative est à mille lieues de celle de ces grandes maisons d’édition qui avaient décidé, souvenez-vous, de porter plainte contre ce même site de partage pour mise à disposition illégale de fichiers soumis au droit d’auteur et au copyright.

Un même événement, deux réactions aux antipodes.

Le soutien est vite venu de la communauté des auteurs de SF, bien sûr habituée à envisager les choses sous l’angle de la prospective et de l’ouverture aux expériences. Selon beaucoup d’entre eux, ce qu’a fait Thomas Geha était la chose à faire. La réaction est d’ailleurs partagée puisque c’est l’avis dominant pour le moment sur les réseaux, et qu’il a été aussi le mien hier soir.

Mais la nuit est passée dessus. Oui, j’aurais mieux fait d’écrire cet article hier soir. Parce que j’ai dû me lever du mauvais pied, mais je ne suis plus tellement d’accord. Je me suis réveillé avec un goût de cendre dans la bouche… comme si j’avais goûté au contenu d’une urne funéraire.

Un constat d’échec évident

Thomas Geha est le premier à le reconnaître sur Twitter: dans son initiative, il y a une part de constat d’échec. De toute façon, le livre avait DÉJÀ été mis à disposition: autant réagir de la manière la plus intelligente qui soit, et c’est ce qu’il a fait, tout le monde en convient. Il faut dire que c’était même assez culotté.

Mais tout est dans l’énoncé: il s’agit non pas d’une action — une volonté délibérée de mettre à disposition gratuitement son livre en échange de dons — mais d’une réaction. En somme, on n’a pas laissé d’autre choix à l’auteur que celui de réagir face au méfait. Ce n’est donc pas une demie victoire, comme le clament certains, mais une demie défaite (oui, c’est aussi l’histoire du verre à demi plein). D’aucuns avancent déjà l’hypothèse de poursuivre l’expérience, en généralisant les boutons Paypal et pourquoi pas, de faire de la Team Alexandriz un support de diffusion alternatif des œuvres.

Un acte militant?

Une œuvre indisponible a besoin de vivre, et le numérique est pour cela le support parfait. Qu’une œuvre, indisponible pour une raison X ou Y, se retrouve en téléchargement illégal sur un site de partage, je comprends la démarche. Si on ajoute à cela un bouton pour faire des dons à l’auteur, c’est encore mieux. Mais dans le cas d’œuvre disponibles (ou bientôt disponibles, car comme le souligne Geha, son livre reparaîtra prochainement), c’est une autre histoire. Le livre est un écosystème fragile, dont le premier acteur — l’auteur — est sans doute le plus faible d’entre tous, alors qu’il est par essence le plus indispensable. Le spolier du droit de disposer de sa création au nom de l’accessibilité me semble être contre-productif.

Cela me rappelle l’initiative de Radiohead il y a quelques années: pour la sortie de son album In Rainbows, le groupe avait proposé de télécharger l’album pour n’importe quelle somme: un don en somme, et une expérience, puisque Radiohead est à la pointe des distributions alternatives et que ses membres sont probablement suffisamment riches pour se le permettre. J’avais d’ailleurs acheté l’album à un très bon prix. Mais nous sommes très loin de l’initiative volontaire.

Imaginons un instant un peintre, dont le contenu de l’atelier est cambriolé. Ses toiles disparues, il découvre qu’une galerie les copie et les distribue gratuitement à ses visiteurs. Première réaction: faire en sorte d’arrêter ce massacre, non? Et bien non: le peintre résigné s’assoit sur les marches de la galerie, dépose une coupelle et attend l’obole de ceux qui repartent avec ses toiles sous le bras.

Transposée dans un contexte réel, l’expérience fait frémir, non?

Une étrange pensée me vient soudain: est-ce que les créateurs se mettent du côté du piratage parce qu’ils ont peur? Car c’est certain, ils ont peur de voir leurs oeuvres piratées. Et oui, cela arrivera: rien n’empêchera des pirates de mettre à disposition des oeuvres soumises au copyright, c’est un fait. Mais de là à courber l’échine, à l’accepter… J’ai quelquefois l’impression de voir certains ployer devant un grand et puissant seigneur: un autocrate qu’ils craignent plus qu’ils ne le respectent, et qu’ils préfèrent caresser dans le sens du poil plutôt que de s’exposer à son courroux (coucou).

Les auteurs aussi doivent manger

Pas possible pour moi d’envisager le métier d’auteur de cette façon. Et même si au final tout cela n’est qu’une expérience, aussi bien médiatique qu’artistique, elle en dit long sur l’impuissance des créateurs face aux distributions numériques non souhaitées. Un auteur ne peut pas se contenter de dons gracieux: cela revient non seulement à paupériser cette corporation déjà malmenée, mais aussi à pérenniser et asseoir un système — jusqu’à preuve du contraire illégal. Quand nous choisissons, en tant qu’éditeur numérique, de proposer nos livres à un prix bas et sans DRM (en général aux alentours de 3€ pour une nouveauté), ce n’est pas spécialement la réaction que nous attendons.

Encore une fois, la réaction de Thomas Geha a été la bonne: c’était même la seule valable. Mais j’aurais préféré que le premier pas — celui de la mise à disposition gratuite — vienne de lui, et pas de la Team Alexandriz contre laquelle je n’ai aucun grief particulier cependant. Mais nos métiers (si tant est que celui de pirate en soit un) sont différents: à ce titre, ils doivent selon moi rester séparés. Chacun son truc, comme on dit. Car si l’auteur décide de mettre à disposition l’une de ses oeuvres gratuitement, cela doit venir de sa propre initiative: pas d’une contrainte extérieure. 

Je réclame donc une minute de silence à la mémoire du droit des auteurs à disposer de leur œuvre comme ils le souhaitent.

Je sais que ce billet risque de déclencher des réactions contradictoires, des insultes, des menaces de mort et autres malédictions d’outre-espace: néanmoins restez polis dans vos commentaires, pensez à vos mamans qui vous lisent, où qu’elles soient (oui, c’est vrai, elles vous lisent).

Alors… Que pensez-vous de tout cela? Thomas Geha a-t-il eu la bonne réaction? Pensez-vous qu’un tel système de distribution alternative puisse se pérenniser?

C’est à vous.

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