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Repenser la narration face au numérique

Walrus, une fois n’est pas coutume, se propose de laisser la parole à l’un de ses auteurs, Jiminy Panoz. Nous travaillons depuis plusieurs semaines avec lui et force est de constater que s’il est un auteur qui a parfaitement compris les enjeux du livre numérique, c’est bien lui. Acteur depuis des années sur le secteur du partage virtuel, il nous fait partager son avis sur le livre numérique, et en particulier sur le livre enrichi. Nous lui offrons donc cette tribune.

« L’e-Book est une révolution en puissance. Nous n’osons malheureusement pas la faire, cette révolution. Enfin, disons que certains essayent, mais pas avec les bons livres…

S’il apparaît quasiment normal d’enrichir les livres techniques et de « non-fiction », très peu sont capables d’imaginer casser les codes traditionnels de la narration pour utiliser les possibilités techniques que l’e-Book met à portée de clic.

Aujourd’hui, les auteurs et éditeurs s’évertuent à convertir des livres existants. D’autres vont payer des fortunes pour « enrichir » un livre et le publier en tant qu’application. Ils font fausse route : pourquoi les lecteurs iraient-ils payer aussi cher (voire plus) pour une simple transcription électronique ? Pourquoi dépenser des sommes astronomiques, en développement, pour poser des animations sur certains passages — animations qui ne raviront guère que les chats daignant poser leur patte sur l’iPad de leur maître ?

Une fois de plus, nous tergiversons devant l’irrémédiable numérique. Les artistes des sixties et seventies, eux, n’auraient pas hésité un instant. Nous n’avons pas perdu toute créativité, certes, mais nous la consacrons à des détails insignifiants.

Aujourd’hui, il nous est très facile d’ajouter des vidéos, de l’audio, des images à nos œuvres. Certains iront me dire que cela coûte de l’argent, je leur répondrais que des réalisateurs ont tourné des films cultes pour une poignée de dollars, que des milliers de musiciens produisent des albums pour quasiment rien, et que des illustrateurs de talent seront ravis de voir leur dessins choisis et leur travail récompensé. Evidemment, la débrouille demande du courage et de l’investissement personnel.

Certains m’opposeront alors que d’ajouter ce genre de chose n’est qu’un cache-misère, un artifice pour voiler la pauvreté des mots. A bien des égards, ils pourraient avoir raison. Comme partout ailleurs, il faut manœuvrer avec parcimonie.

Imaginons qu’un chapitre repose sur un dialogue, sur la percussion, sur le rythme de celui-ci. Pourquoi s’interdire de le filmer pour le rendre au mieux ? Un chapitre filmé peut immerger le lecteur dans l’histoire, bâtir un rythme de narration fabuleux et offrir une valeur ajoutée sans commune mesure. Qui plus est, je trouve toujours les dialogues de livres mal écrits… à l’écran, pourtant, ils peuvent rendre leur sublime.

Et que faire de ces descriptions, souvent longues et maladroites, que le lecteur aura à relire une deuxième fois pour comprendre réellement ce que l’auteur lui explique ? Ne pourrions-nous pas lui offrir une visualisation directe à l’aide d’une illustration ? Cela fonctionne pour les affiches de films, les publicités, les personnages, les voitures et tant d’autres choses encore.

Un message radio retranscrit dans un roman ? Pourquoi ne pas l’enregistrer, l’enrober d’un vrai-faux jingle ? Voilà bien ce que des mots ne pourront jamais prétendre rendre aussi bien.

Jusqu’ici, les auteurs étaient limités par le papier. Au bout du compte, ils devaient retranscrire des choses au mieux. Maintenant, ils peuvent bâtir un univers simplement, sans empiéter sur les mots qu’ils s’évertuent à accoler dans leur style particulier. Il me semble que la pauvreté, ici, s’applique aux retranscriptions qui limitent la créativité de l’auteur. Le livre numérique lui permet d’exploser tous les carcans et d’explorer de nouvelles voies !

La débrouille, encore une fois. L’écrivain sans le sou (souvent auto-publié) pourra très bien prendre contact avec des gens, à l’autre bout du monde, pour enrichir son livre. Internet le permet, pourquoi s’évertuer à cloisonner son esprit ? Il est très facile de dénicher des talents et de partager nos compétences. Profitons-en !

Laissez-moi prêcher pour ma paroisse l’espace d’un instant. Walrus, mon éditeur, s’est déjà engagé dans cette voie. « Je suis Rage », leur première édition, explore ces nouveaux usages et le résultat est appétissant. La couverture vidéo plonge le lecteur dans l’univers de l’auteur. Mieux encore, son travail tout entier est présenté : passages avant réécriture, scans de son cahier de travail, fins alternatives, etc. Cela ne paraît pas grand-chose de prime abord, mais ce sont des choses qui rendent justice au travail d’écrivain, qui rendent justice au lecteur qui accepte de payer au lieu de télécharger illégalement.

A bien des égards, le livre numérique permet une révolution que la dématérialisation de la musique et du cinéma ne pouvait pas permettre. Il nous suffit simplement d’accepter de repartir d’une feuille blanche et d’être inventifs.
Le livre numérique est une nouvelle terre, un espace de découverte. A nous de choisir : voulons-nous y poser nos sempiternels buildings archaïques ou voulons-nous prendre en considération les spécificités de ce nouvel environnement ? « 

Jiminy Panoz est un auteur publié par Walrus. Il a écrit Spirit of ‘76 (sortie en mai 2011) et American Gonzo (bientôt réédité). Ancien rédacteur en chef du site AppleDifferent.com, il a décidé de se consacrer à l’écriture et à la littérature en particulier.

Commentaires

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6 Responses

  1. jean-francois says:

    Bon, au moins, je ne vous traiterai pas de conservateur archaïque mais plutôt d’utopiste contemporain, cela vous va ? Je suis en train de lire « Je suis Rage » et franchement, j’adore ce texte, son écriture et le personnage d’Hermann. La couverture-vidéo m’a bien plus. J’adore justement ce texte 100% numérique parce que justement il n’est pas pollué outre-mesure par des artifices inutiles. C’est un roman écrit et non un roman filmé.
    Tous les auteurs n’en sont pas rendus là où vous en êtes rendu dans votre cheminement, prenez-le en considération avant de vous emballer de la sorte, ça serait bien. Ce que je dénonce dans mon post dans lequel vous commentez que je suis un quoi déjà ? Ah oui, un conservateur archaïque, c’est de faire croire aux éditeurs qui ont déjà de la difficulté à se lancer dans la réalisation de fichiers numériques, que le livre enrichi va faire vendre du livre comme on a pu l’entendre dans les conférences des salons du livre. Et si tout le monde revenait un peu sur terre, ce serait bien, non ?

    Signé le conservateur archaïque masqué

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  2. JiminyPanoz says:

    As usual, tout se fait dans les détails :

    « Comme partout ailleurs, il faut manœuvrer avec parcimonie. »

    Voilà.

    L’idée n’est pas d’enrichir pour enrichir à tout prix, mais d’écrire des romans qui soient prévus pour ces expérimentations-là.

    Quant aux romans enrichis présents sur le marché, ils amusent plus les chats que leurs maîtres. Et je suis tout à fait d’accord sur le fait que ces romans-là ne feront pas vendre du livre numérique parce qu’ils se contentent de poser des animations futiles qui désolidarisent le lecteur du texte.

    Mais désolé, je n’ai jamais essayé de faire comme les autres, j’ai toujours souhaité me dépasser (quitte à tomber de haut). Donc, excusez-moi de profiter de ce nouveau marché pour essayer des nouvelles pistes (avec Walrus).

    Après tout, des auteurs de talent ont écrit des scénarios (Erich Kästner). D’autres ont adapté leur propre livre à l’écran (Johnny Got his Gun). Et qui pourrait dire qu’une voix-off qui pose son râle sur de jolies images ne met pas le TEXTE en avant ? Qui pourrait dire qu’une scène de dialogue ne tient pas sur le TEXTE avant tout ?
    Que le texte soit écrit ou filmé (ou enregistré), il n’en demeure pas moins que le texte tient toujours la place principale et que ce n’est pas de l’appauvrissement, au contraire.

    Reply
  3. Jules says:

    Ah ben mince, je ne connaissais pas Walrus et je suis sur le cul.
    Ce post est le résumé exact de mon mémoire de master.

    Défricher le terrain de nouvelles techniques de narration - ou la « réinvention » des existantes - est un défi incroyable, et il n’y a pas si longtemps encore je pensais qu’il serait très difficile d’engager les auteurs dans cette nouvelle voie. Je vois, avec bonheur, que j’avais tort.

    J’espère que vous ferez des émules… Quant au succès, ce n’est pas la peine de vous le souhaiter puisqu’il sera forcément au rendez-vous.

    Et sinon, vous embauchez ?

    Reply
  4. Joseph Béhé says:

    Je viens d’un monde, la bande dessinée, un art déjà hybride qui a l’habitude d’utiliser des outils en provenance de différents arts (texte/scénarios/dialogues) / (arts plastiques, graphismes, dessins, couleurs, compositions) / (arts du spectacle, éclairages, cadrages, angles de vue, mise en scène, décors, costumes)
    Je peux vous affirmer pour pratiquer ce langage texte/image depuis plusieurs dizaines d’années et pour l’enseigner aux arts décos de Strasbourg, qu’il est sacrément difficile à maîtriser. (ne serait-ce que pour assurer la fluidité de la lecture)
    En conséquence, ajouter plusieurs couches d’hybridation ne relève pas d’un supposé instinct créatif.
    Scénariser (car il y a là indéniablement une grande partie de scénarisation) n’est pas « écrire au fil de l’inspiration ». Scénariser, qui plus est en prévoyant de changer plusieurs fois de médium, c’est organiser un voyage, construire un tunnel narratif, prévoir des accidents qui ont l’air naturels, gérer des montagnes d’informations qui vont provenir de différents canaux…
    Il est donc parfaitement normal que les auteurs soient plus que réticents à y mettre leur nez, parfaitement normal que beaucoup des productions actuelles se fourvoient dans une surenchère d’animations (l’ivresse de la découverte). Il faut beaucoup de temps pour que les créateurs, les producteurs, les éditeurs et les lecteur s’habituent à un nouvel « entre-deux ».
    La bande dessinée a gagné ses lettres de noblesse (formule pour aller vite) avec des créations comme Maus d’Art Spiegelman ou les oeuvres de Tardi en France. Je pense qu’il va nous falloir beaucoup de patience et de travail pour produire des oeuvres puissantes qui montrent, à l’instar de la bande dessinée, toute la pertinence du médium.

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