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L. Williams

Née sur Terre à la fin du siècle dernier, L. Williams a toujours adoré raconter et écrire des histoires. Ses études l’emmènent voguer sur la mer des langues étrangères et de la littérature, avant de finalement la débarquer sur les rivages de la linguiste et de la traduction.

Avec une large préférence pour les genres de l’Imaginaire, l’autrice aime nourrir ses textes de réflexions sur la société et l’humanité, et poursuit aujourd’hui l’écriture de plusieurs projets de romans et de nouvelles.

10 – A

 

J’avais dix ans quand tout a commencé. Pourtant, je crois n’avoir jamais eu peur, déjà à l’époque. C’était seulement quelque chose de nouveau que ma soif de curiosité voulait découvrir à tout prix.

Par chance, j’habitais à la campagne, et mon petit village se trouvait à quelques kilomètres de l’endroit où le premier vaisseau s’était posé.

Ma mère avait eu un rire nerveux lorsque les informations du gouvernement sur cette chose nous étaient parvenues. Quand je m’étais enquis de savoir pourquoi, elle s’était lancée dans une explication qui laissait transparaître son incrédulité :

— C’est que… Tu sais, dans les films, on fait tout un cirque des ovnis. Immenses, longs, fuselés, à la pointe d’une technologie fantastique et inimaginable, et ça… Disons qu’un seul vieux film, The Arrival, n’était pas trop trop à côté de la plaque. C’était il y a quoi… cinquante ans déjà ?

Ma deuxième maman, qui partageait sa gêne, n’avait rien ajouté. Je n’avais compris que plus tard que leur réaction tenait surtout d’une anxiété exacerbée. Alors, un soir, malgré le périmètre de sécurité, puisqu’on avait interdit à la presse non gouvernementale de diffuser une quelconque image et que les autorités traquaient les photos volées sur le net avec un zèle sans précédent, j’étais allée voir la chose de plus près.

Il m’avait semblé injuste, à l’époque, de ne pouvoir poser les yeux sur ce vaisseau juste parce que le chemin de l’école partait dans la direction inverse. Comme l’espionne que je rêvais alors d’être, j’avais enfilé un long sweat noir, puis rabattu la capuche sur mes lourdes boucles rousses.

Le froid et l’humidité des champs normands me revigoraient, et les deux petits ruisseaux qui barraient ma route n’avaient pas résisté à ma détermination.

La nuit de pleine lune avec moi, le cheminement fut aisé, et ma frimousse déboucha bien vite sur les hautes grilles de métal plantées à la va-vite. L’électricité grésillait. Mais plus que ça, le ballet aérien d’hélicoptères et autres engins militaires que j’entendais depuis chez moi me pétrifia une seconde. Les énormes panneaux lumineux éblouissaient les environs, tant pour aider les soldats dans leur traque que pour aveugler les curieux qui, de loin, tentaient encore et toujours de voler quelques clichés. Au milieu de l’effervescence, un ou deux ordres déchiraient la nuit.

Dans le fond, je savais que ce que je faisais était interdit, que je prenais des risques. De gros risques.

Peu importait, à ce moment-là, parce que l’objet de mes questionnements se tenait devant moi. La petite fille téméraire que j’étais n’avait eu qu’une seule pensée. Oh, on dirait un gros caillou.

Un très gros caillou, en réalité. De la taille d’une baleine bleue. Et à la forme particulièrement ressemblante, nageoire caudale incluse. La deuxième chose que je remarquai alors était sa couleur, ou plutôt son absence de couleur.

Ça s’apparentait à du noir, mais pas tout à fait. Du coin de l’œil, on aurait dit que ça bougeait, mais en face, la teinte se figeait comme de la glace. Noire sans être noire. Comme là sans être là. Une réalité que mes yeux humains ne pouvaient appréhender, appris-je plus tard.

Ce soir-là, toutefois, mon univers s’était ouvert, et j’en avais à peine eu conscience. Émerveillée, frissonnante, le cœur battant, mes petites mains serrées l’une contre l’autre, j’avais contemplé mon premier objet volant non-identifié.

 

15 - L

 

Le lycée que je fréquentais accueillait ses premiers extraterrestres.

Depuis cinq ans et l’arrivée de cette nouvelle forme de vie pacifique et avide de connaissances, le monde avait évolué. Débarqués au nombre recensé de mille individus dispatchés de par le monde, nous avions la chance, dans la ville normande où j’étudiais, d’avoir enfin mis en place notre premier programme mixte.

Jusqu’ici, il faut dire que ces petits « êtres » avaient surtout été les sujets volontaires de quelques expériences menées par les différents gouvernements terrestres, soudain très amicaux. La peur de la menace vite écartée, la Terre, dans toute son hypocrite bienveillance, les avait adoptés avec l’espoir qu’ils s’intègrent assez pour nous révéler un peu plus de leur technologie et de ce que certains appelaient leurs pouvoirs.

Pour autant…  Nous ne savions toujours pas ce que c’était. Ce qui était descendu de ce premier vaisseau, dont tous les secrets de fabrication nous restaient inconnus, se révélait impossible à identifier.

Des ovnis dans l’ovni ; des mini navettes rondes, que l’on avait fini par qualifier d’exosphères, à défaut d’un terme plus pertinent, et qui contenaient une forme de vie inaccessible. La couleur de ces globes en lévitation dépassait l’entendement – ou du moins tout ce que nous avions toujours connu –, tout comme son caractère vivant, plus ou moins semblable à celui des vaisseaux-baleines. La nuance, à la frontière entre toutes les couleurs du monde, évoluait dans une dimension que nous ne saisissions pas, semblait se dérouler ici, s’enrouler là, se replier ou s’envoler. Les mouvements, fluides, me faisaient presque penser à de l’eau.

Malgré leur apprentissage écrit de notre langue, qu’ils utilisaient en projetant un texte sur toute surface à portée, rien ne nous permettait de percer les mystères de leur civilisation ou de la matière de leur vaisseau, soit parce qu’ils refusaient de s’exprimer à ce sujet, soit parce que nos capacités cognitives ne parvenaient pas à appréhender leur réalité.

Les infos en avaient fait des caisses et les quelques labos privés qui les avaient, en douce, « engagés » comme sujets d’expérience s’étaient planqués derrière maints écrans de fumée. L’incompétence n’avait toujours pas droit de cité dans notre monde supposément évolué. La communauté scientifique se fustigeait de ne pas réussir à percer les mystères des extraterrestres.

J’attendais pourtant, en classe, que ces petites exosphères débarquent enfin pour apprendre à notre rythme les fondements de notre éducation.

Les boules de matière vibrante passèrent la porte pour se poster face à nous. Elles n’étaient que quatre, mais déjà je sentais certains de mes camarades trembler d’appréhension.

Intriguée, j’avais postulé au programme, histoire de prendre l’une d’elles sous mon aile. Sûrement car ils ne m’effrayaient pas. Ça, et le fait que je n’avais pas beaucoup d’amis. Et parce que j’étais aussi armée d’une infinie curiosité.

Mon nouveau camarade de classe avait décidé de se nommer Hélios-dua. Il m’avait expliqué plus tard qu’il s’agissait d’un mélange issu de ses connaissances terriennes et de sa propre culture. Assise à ses côtés, j’allumai l’écran de verre souple devant moi d’un clignement de l’œil et accueillis le visage de mon enseignant. Un écran un peu vieux, rigide, au-dessus de l’ancienne estrade vide, afficha la même tête à l’expression ravie.

Aux QG des professeurs, à la capitale, l’homme chargé d’apprendre l’Histoire à toutes les terminales du pays ne masquait pas sa joie d’être le premier à instruire humains et extraterrestres.

J’avais rarement été aussi excitée à l’idée de débuter une nouvelle année.

25 - I

 

Dix ans plus tard, je m’apprêtais à prendre la tête d’une cellule de recherches bactériologiques avec l’aide des exosphères dont l’intelligence s’était révélée, au fil des années à nos côtés, cent fois supérieure à la nôtre. Au moins. Beaucoup de leurs détracteurs tentaient de prévenir le monde de la potentielle menace que les ovnis représentaient. Parce que, disaient-ils, « aucune forme de vie aussi intelligente ne perdrait le temps de rester à nos côtés sans arrière-pensée ». C’était assez amusant, puisque personne ne savait ce qu’était le temps pour eux, si c’était même une notion qu’ils possédaient, ni comment se formait réellement leur pensée. De celle-ci, on savait juste qu’elle rivalisait de rapidité avec les plus perfectionnées de nos IA.

Avec leur aide, nous avions déjà fait disparaître quelques maladies, notamment du côté de la cellule virologique. Mes recherches se focalisèrent cette année sur la destruction d’un nouveau danger pour l’humanité : nous n’eûmes que cinq ans pour créer de quoi en finir avec la bactérie AH125, que les mutations liées à la prolifération des métaux et matériaux électriques rendaient plus mortelle pour l’Homme.

Les premières victimes souffraient des mois avant de mourir d’hémorragies internes, et même nos technologies de pointe ne pouvaient rien pour elles. La présence de l’intelligence extraterrestre s’apparentait à un miracle pour beaucoup d’entre nous. Si leurs détracteurs grognaient toujours, beaucoup les voyaient maintenant comme les sauveurs de l’humanité.

Ma position au sein de la société médicale la plus reconnue au monde n’avait pourtant pas que des avantages. Quelques rumeurs courraient sur les exosphères. Des rumeurs dangereuses. Et de là où je me trouvais, je craignais leur potentielle véracité.

Mon binôme de lycée Hélios-dua et moi discutions de ces informations avec la plus grande prudence dès que nous avions un instant à nous. Je n’avais pas pu me séparer de cette petite sphère, et il semblait que ma présence lui plaisait. À tel point qu’il avait commencé à m’enseigner sa langue.

Impossible de la prononcer, cependant, car l’amplitude vocale résonnant à l’intérieur des boules ne pouvait être reproduite par les cordes vocales humaines. Mais par des schémas, l’utilisation de ma langue natale et des mouvements précis dans l’espace, Hélios-dua m’avait appris les bases du fonctionnement non-verbal de leur dialecte. Si je devais le décrire, je dirais qu’il partageait quelques points communs avec notre langue des signes, sauf qu’ici, tout le corps était sollicité. Il ne s’agissait pas de mouvoir les membres un à un, mais bien du positionnement d’un corps dans un espace défini et ses différentes inclinaisons et orientations.

J’avais cru comprendre, durant ces dix dernières années, que les choses à l’intérieur des ovnis possédaient des appendices que je n’avais pas, et qui me limiteraient toujours grandement dans l’apprentissage de leur langue. J’en savais assez, cependant, pour communiquer sur les sujets les plus utiles, les plus basiques. J’avais des notions, comme qui dirait.

Passer de ma langue orale à la leur, gestuelle, nous aidait avec Hélios-dua à garder une part de complicité. Personne ne devait savoir que j’avais acquis cette connaissance, me répétait-il souvent. Il en allait de ma survie, précisait-il parfois, généralement après avoir appris de nouveaux débordements de la part des détracteurs.

Étonnamment, je le croyais.

Je lui faisais confiance.

Et j’avais conscience que la menace ne venait pas de son peuple.

 

45 - E

 

Ma vie avait été bousculée, ces dernières années. Après avoir mis au point la bactérie miracle, l’on m’avait affectée à un projet plus faramineux encore. Pas forcément parce que j’étais experte du sujet, cette fois, mais parce que j’avais les bonnes fréquentations.

Extraterrestres, bien évidemment, les fréquentations.

À quarante-cinq ans tout juste passés, j’embarquais à bord de l’Atlas Ier. Construit d’un alliage alien et terrestre, le vaisseau ne se destinait qu’à une seule chose : rejoindre la planète des exosphères pour découvrir de l’intérieur leur culture, leur civilisation.

L’équipage, seulement composé de trente-sept astronautes, n’osait penser à ce qu’il découvrirait sur place. La peur de poser le pied sur une planète trop hostile pesait sur les esprits. Si les vaisseaux affrétés permettraient de revenir sur Terre, il restait le danger que l’atmosphère de ce nouveau monde ne ronge certains matériaux.

Une fois à l’extérieur, leur vaisseau-baleine, comme j’aimais toujours le nommer même à mon âge, allait s’avancer vers nous, se lier à nous pour nous guider à travers l’espace. Voilà pourquoi tant de tension : nos vies reposaient entre les mains des extraterrestres. La tour de contrôle terrienne n’était aux commandes que jusqu’à ce que nous quittions l’atmosphère de la Terre. Après…

Si j’avais une confiance aveugle, peut-être naïve, en Hélios-dua, je ne pus retenir un frisson lorsque l’appareil s’ébranla. Dans quelques minutes, nos caissons de cryogénie allaient s’activer, et il ne nous resterait plus qu’à dormir jusqu’à l’arrivée, quelque six années plus tard. Une bagatelle, si l’on imaginait le temps que cela aurait pris sans l’aide alien.

Un nouveau monde à explorer… J’en mourrais d’excitation. Mon ami non-humain m’avait révélé quelques informations sur sa planète. Beaucoup d’eau, m’avait-il dit, l’environnement même où ils évoluaient. Et quelques terres émergées. Principalement des montagnes, où une faune riche et apparemment pacifique vivait en harmonie avec la nature. Rien comparé à la multitude d’espèces qui se disputaient les zones marines et sa flore aux variétés infinies.

Et puis, je me libérerais enfin de toutes les pressions sociales et familiales qui me pesaient de plus en plus sur le moral : personne, autour de moi, n’acceptait mon asexualité. Mes partenaires amoureux se lassaient d’une union uniquement sentimentale, mes proches me culpabilisaient de ne pas désirer physiquement autrui. Comme si c’était une incapacité honteuse, comme si j’étais étrange, anormale, sale. Comme si je n’avais pas le droit de m’épanouir ainsi, sans correspondre à leur vision du bonheur. Alors quoi de plus logique que de me rendre là où toutes ces attentes n’existaient pas, où elles ne me condamneraient jamais ?

Des images plein la tête, je fermai les yeux lorsque le processus de cryogénisation de ma capsule s’enclencha.

 

65 - N

 

Demain, je fêterai mes soixante-six ans. Du moins le devrais-je.

Aujourd’hui, cela fait presque six ans que le lien qui unissait la Terre et la planète T2, comme les humains l’ont nommée selon leur taxinomie, a été rompu. Cela fait, à un jour près, le même nombre d’années que les aliens n’ont plus de nouvelles des leurs, chez moi. Les aliens… ou les flasgabsht!.  Avec un « ! » à la fin, oui. Je crois qu’Hélios-dua a fait son possible pour tenter de transcrire phonétiquement un bout de leur langue, un soir où nous discutions sous la voûte étoilée de son monde. J’imagine donc une accentuation sévère sur la fin du mot, dans sa bouche à lui… s’il a bien une bouche au sens terrien du terme. Il semblerait que l’alliance de ces communications verbales et non-verbales leur permette une rapidité de transmission inouïe, à peine imaginable pour nous. Je me doute donc que ma lenteur à signer leur étonnante langue n’a d’égale que leur vitesse d’exécution. Tout comme je soupçonne que les orifices qu’ils utilisent, là-dedans, pour se nourrir ou boire, comme j’ai cru le comprendre lors des rares confidences de mon ami, leur servent aussi pour s’exprimer.

Nos mini-exosphères ne nous tiennent pas rigueur de ce souci. Ils comprennent que nous n’y sommes pour rien, ou pour pas grand-chose. Personnellement, j’ai des doutes. Je crois qu’une partie de l’équipe savait. Ceux qui ont été les moins surpris de ce silence radio de la Terre, quinze ans après notre arrivée sur T2.

Je soupire.

Incapable de supporter l’atmosphère aqueuse avec ou sans nos combinaisons, et comme les flasgabsht! ne survivent que très mal en milieu terrestre, l’édification d’une base entre ces deux environnements, la partie basse immergée et le haut à l’air libre, a vu le jour peu après notre arrivée. Il s’agit d’un formidable laboratoire d’études pour mes recherches en exobactériologie, sur la réaction des micro-organismes terriens dans ce nouvel environnement ou face aux nombreuses bactéries aquatiques et aériennes récupérées durant toutes ces années. Nos découvertes auraient sans doute permis de guérir certaines maladies présentes ou à venir sur Terre. Si seulement la situation était différente…

Aujourd’hui, je crois que je suis la seule réellement bienvenue ici. Derrière le dôme transparent, d’une matière plus souple et moins lourde que le verre, je contemple le ciel, étrangement cerclé de violet.

Derrière la frontière atmosphérique, d’immenses formes sombres se dessinent.

Au fond, je savais que ça allait arriver ; mes collègues aussi, même si l’effroi a laissé place à la résignation. Sans doute ne s’attendent-ils pas à ce qui est réellement en train de se produire, à ce qu’il adviendra d’eux dans la manœuvre, à ce qu’on les abandonne là parmi les bombes. Il est évident que rien ne transparaissait dans les dernières transmissions avec la Terre. Tout semblait se dérouler comme prévu : analyses et autres tests faisaient la navette entre nos deux mondes, et nous commencions à envisager le débarquement d’un nouveau contingent d’astronautes.

Alors que j’ouvre la bouche, mon micro s’allume pour se préparer à retranscrire mes mots sur l’interface murale de la pièce. Mais Hélios-Dua anticipe mon état d’esprit.

— Regrettez-vous d’être venus ?

— Je ne sais pas.

L’écran reste noir un moment.

— Pour un premier contact avec une autre espèce, c’est vrai que ça n’était pas ce à quoi on s’attendait.

— On est pas les plus pacifistes.

— C’est surtout que vous ne luttez pas utilement. Nous aussi, nous avons dû affronter quelques disputes territoriales, là-dessous… mais quand il le fallait, seulement.

— Te justifie pas.

La sphère s’agite et ses petites extensions robotiques cessent de pianoter sur son communicateur.

— Ça va aller. Ils n’auront que ce qu’ils méritent, poursuivis-je.

— Ce n’est pas ça.

— Alors qu’y a-t-il ?

— Je ne veux pas que tu le prennes mal.

— Promis, ça ira.

— D’accord. Eh bien… Je me demandais surtout pourquoi tant de méfiance. À ce point. J’ai étudié votre Histoire, vos civilisations, leurs apogées et leurs déclins, les déclenchements des plus terrifiantes de vos guerres. Quelque part, du point de vue humain, si on se place d’un côté ou de l’autre, j’imagine qu’on peut parler de lutter contre un ennemi, une menace, même si elle est fantasmée. Mais en quoi en sommes-nous une, nous ?

— Sans vouloir enfoncer des portes ouvertes, on s’est aussi opposé de manière assez musclée et avons oppressé des personnes qui n’avaient rien à voir avec la choucroute, qui ne présentaient aucune menace particulière, et encore moins matérielle ; on a combattu contre des orientations sexuelles et amoureuses « déviantes ». Et je te parle même pas des différences de couleur de peau…

— Ah ! J’ai lu ça, oui. Je crois que je n’arrive pas à comprendre. Et de quoi les tiens ont-ils peur, à l’heure actuelle ?

Embarrassée, je gratte les accoudoirs de mon fauteuil du bout du doigt. Si ma chevelure n’était pas emprisonnée par la combinaison, j’en aurais tiré une mèche pour la mordiller. Je finis tout de même par lui répondre :

— Toujours pareil : de la différence. C’est juste que ce ne sont plus les mêmes critères. Par exemple, en ce qui me concerne, j’ai surpris bien des regards gênés, dans ma famille, lorsque je leur ai annoncé que j’étais asexuelle. Les couples à plusieurs, ça passe très bien, et heureusement, mais l’absence d’attirance sexuelle, faut croire que ça dérange.

— Pourquoi ?

— Parce que ça sort des normes établies.

— Mais ce n’est pas vous qui les avez établies de manière totalement arbitraire à un moment donné et qui les modifiez avec l’évolution de conscience de votre société ?

Je ne peux m’empêcher de rire, malgré le sujet. Je sais pourquoi il ne m’avait jamais posé la question avant : la peur de ne pas comprendre. Le pauvre risque d’être déçu.

— Si. Mais ça, tout le monde s’en fout.

— Mais… pourquoi ?

— Si je le savais…

Voilà, la sphère vacille et sa couleur liquide se pare de nuances toujours plus profondes et indéfinissables tandis qu’elle semble bouillonner.

— Ça va aller.

— Et là, maintenant, ils vont vous attaquer aussi ?

Je m’apprête à répondre quand un escadron de mini-exosphères flasgabsht! débarque pour s’entretenir avec Hélios-dua de l’avancée de l’ennemie et des offensives prévues. Si je ne saisis qu’une infirme partie des informations, contempler le ciel me suffit pour comprendre le reste.

La flotte de vaisseaux humains est désormais clairement visible dans l’atmosphère de T2. Je devine un nombre d’engins explosifs à bord ne laissant planer aucun doute sur leurs intentions. Soumettez-vous, ou mourrez.

Cristallisation parfaite de la peur de l’inconnu, de la technologie extraterrestre, et de l’intelligence supérieure forcément dominante.

La frayeur de devenir des animaux parqués jusqu’à leur mort, dévorés par les soi-disant plus puissants.

L’égo de l’humanité fragilisée au-delà du supportable par des entités infiniment supérieures.

Je soupire. Encore.

Libéré de ses compères, Hélios-dua s’approche de moi. Je comprends alors que si leur riposte échoue, je n’aurai jamais assez de temps pour gagner ce qu’il me manque de confiance pour percer le dernier mystère de cette petite exosphère. Son vrai lui, l’être derrière la carapace. Celui qu’il prévoyait de me faire découvrir dès que la première exosphère pour humain serait prête. Il voulait m’en faire la surprise, mais j’avais capté quelques mots au détour de conversations avec ses congénères.

— Si tu ne veux pas regarder, je comprendrai.

Je secoue la tête. Au contraire : je veux les regarder crever, ai-je envie de lui balancer. Mais il ne comprendrait pas ça non plus.

Vivre en harmonie au sein de sa race comme il le fait l’empêchera à jamais de concevoir la répulsion que j’éprouve à cet instant. Ici, il n’existe pas de notion flasgabsht! équivalente à la misanthropie. Leurs constructions sociales rejettent si fort la simple idée de haine envers autrui que ce sentiment leur est totalement inconnu. Un mal pour un bien, j’imagine.

Sauf peut-être lorsqu’il s’agit de faire naïvement confiance à une civilisation perdue dans une autre galaxie.

Je m’étends sur le fauteuil et contemple la voûte céleste. En plissant les yeux, je parviens désormais à distinguer les détails à la surface des monstrueux vaisseaux terriens.

Il fait nuit sur T2. Le ciel s’est paré d’un voile mauve.

Je pourrais disserter mille ans sur les découvertes fantastiques que j’ai faites ici.

Tout de suite, il est plutôt temps de voir un monde voler en éclats. Je souhaite très fort pouvoir fêter mes soixante-six ans demain, avec l’assurance qu’une victoire nous doterait de plusieurs années de répit.

Les vaisseaux s’écrasent contre l’atmosphère cerclée de violet et de technologie flasgabsht!.

Mon cœur fait un bond lorsque les détonations débutent. Je ne sais pas qui est à l’origine de quoi, si les boucliers seront suffisants pour retenir et détruire les ogives ou si celles-ci viendront perforer la surface aqueuse et les quelques crêtes rocheuses alentour. Le cœur battant, je croise les doigts, comme quand j’étais gamine.

L’un des bombardiers se positionne au-dessus de notre centre de recherche. L’affirmation d’Hélios-dua résonne lugubrement en moi :

— Ils vont également vous attaquer.

Oui.

Le reste de l’équipage résigné, et moi. Surtout moi, qui ai choisi mon camp.

Moi, qui ne suis plus tout à fait humaine à leurs yeux, qui suis devenue différente.

La traîtresse. L’alliée des extraterrestres.

Pire encore : l’alien.

 

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2 commentaires

  1. Elodye H. Fredwell sur 23 avril 2018 à 13 h 10 min

    Un texte très intéressant sur la vanité de l’être humain. Ces êtres pacifiques sont très intriguants car on n’en voit que ces exosphères ce qui est difficile pour se projeter. L.Williams a une plume très agréable, on se plonge rapidement dans l’histoire. J’ai beaucoup apprécié, merci 😀

  2. AppleCherrypie sur 4 mai 2018 à 17 h 49 min

    Une superbe plume ! J’avais déjà eu la chance de lire d’autres textes de L. Williams, et comme tous les autres, celui-ci m’a beaucoup touchée. Une belle exo-analyse de l’être humain tout en douceur et en subtilité (sauf pour les bombes de la fin, niveau subtilité on repassera)! L’héroïne m’a beaucoup touchée, son ami exosphère aussi (il m’a exotouchée pourrait-on dire héhé). À la fin de ma lecture, comme l’héroïne, j’aurais voulu plus découvrir la planète et ses exohabitants !
    D’ailleurs, c’est TRÈS agréable d’avoir autant de représentations dans un texte court.
    En bref, j’ai trouvé ce texte très joli et très agréable à la lecture, j’en ressors tout émue de cette amitié et de cette réflexion sur la différence.
    Un grand exomerci à L.Williams! 😀 Des exobisous.

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