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Arnaud Soulie

Arnaud est un geek, un vrai. Quand il n’est pas en train de bidouiller sur son PC, de lire, ou de se plaindre qu’il n’a rien le temps de faire, il écrit un peu. Des nouvelles, parce qu’il est pressé…

Le Spectre avançait, noyé dans l’abîme sombre de l’espace. Le journal de bord indiquait trente années terriennes depuis le décollage initial. Jom leva les yeux de son écran et se tourna vers la baie diaphane pour contempler la noirceur oppressante qui l’entourait. Cela faisait bien longtemps que ce genre de spectacle ne l’émerveillait plus. Son sentiment avait été tout autre les premiers mois. Quand le vaisseau avait quitté la terre, et qu’il s’était vu s’éloigner de plus en plus de la boule bleue qui l’avait vu naître, Jom avait d’abord eu l’estomac noué. Puis il s’était ouvert à la magie et à la beauté de l’espace qui l’entourait alors. Parfois, il se souvenait encore de ces moments pleins d’espoir et de confiance alors qu’il s’élançait dans l’immensité glacée.

 

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La théorie de Tixell avait vu le jour au vingt-et-unième siècle. Ce brillant chercheur originaire du nord de l’Angleterre était obsédé par les expériences de mort imminente. Son obsession faisait suite à un malencontreux accident de voiture qui l’avait plongé trois jours dans le coma. Totalement obnubilé par ce qu’il venait de vivre, il avait consacré les vingt années suivantes à percer les mystères entourant ce genre de cas. Après quelques expérimentations à la moralité douteuse, il était parvenu à mettre au point un système primitif qui lui permettait d’emmener un patient aux portes de la mort puis de le réveiller. Cette première version était alors simplement un cocktail de drogues finement dosées associé à un défibrillateur évolué. Tixell avait réalisé ses premières manipulations sur quelques illuminés. Ces derniers, liés par leur appartenance à divers mouvements sectaires, étaient tous volontaires. À cette époque, les masses se tournaient déjà vers la foi pour alléger leur quotidien morne et l’absence de perspectives. Entrevoir la fameuse lumière blanche était une motivation suffisante pour eux. Cela faisait parfaitement l’affaire du chercheur. Ces expériences avaient produit au cours du temps des résultats divers. Chacune faisait l’objet de mesures et de rapports très précis, Tixell instrumentait et enregistrait absolument tout. Après plusieurs années de pratique, en recoupant la totalité de ses notes, il avait fait la découverte suivante : dans les trois secondes précédant la mort clinique, les cobayes perdaient systématiquement une fraction de leur masse, de l’ordre de la dizaine de grammes. Il avait rapidement mis en place des manipulations automatisées durant lesquelles il menait ses sujets jusqu’à ce seuil fatidique, pour mesurer la variation de poids qui s’ensuivait. Il disposait ainsi d’un temps référence à partir duquel il savait disposer de trois secondes pour ramener son patient.

 

Ainsi, à force d’essais, et après quelques malheureux décès habilement maquillés, le scientifique avait pu déterminer des règles de dosage suffisamment fines pour mener un individu au seuil de la mort et l’en ramener à coup sûr.

 

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Pendant que Jom s’installait dans le caisson Tixell, Larna préparait la programmation sur le panneau holographique. Après des années de pratique, l’acte était devenu routinier et ses doigts s’agitaient machinalement.

Paramètres vérifiés. Processus de charge enclenché. Pendant qu’elle surveillait son compagnon de voyage, la jeune femme laissait vagabonder son esprit. Le processus du caisson était bien rôdé, et nul incident n’était à déplorer depuis le départ. Bien des années auparavant, Larna avait passé le lourd processus de sélection qui lui avait permis d’embarquer avec Jom sur le Spectre. Les candidats avaient été légion et les élus bien peu nombreux. Chaque vaisseau avait été conçu pour emporter un couple homme-femme. Larna s’était soumise durant plus d’une année à toutes sortes de tests moteurs, psychologiques, et pratiques. Sa personnalité avait été décortiquée de même que sa relation avec Jom. Au terme de ce tri éprouvant, la sanction était tombée et le couple avait été choisi parmi les milliers d’autres candidats. Préparés pendant une année supplémentaire à leur voyage au milieu des étoiles, les deux amants n’avaient finalement eu que peu de temps pour bien réaliser ce qui les attendait par la suite, seuls, perdus dans la froideur de l’espace.

 

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A la fin du vingt-quatrième siècle, les tensions grandissantes entre les différentes nations à travers le globe avaient inévitablement mené à l’utilisation des armes nucléaires. La rareté des ressources disponibles pour une population croissante n’avait pas laissé d’autre issue. Chacun se sentant rapidement décomplexé après le premier tir du voisin, la surface de la Terre s’était transformée en grande partie en un désert radioactif. La population survivante s’était massée dans les dernières zones dites “vertes” de la planète. Le mal était malheureusement déjà fait. Les ravages de la guerre nucléaire avaient privé le restant de l’humanité d’une grande part de sa source de nourriture. La majorité des régions de culture et d’élevage intensif avaient été irradiées. Jamais dans toute l’histoire humaine le futur ne s’était annoncé aussi sombre. C’est alors que s’était formée la Coalition. Ce groupe au départ composé de quelques esprits en marge avait rapidement pris une ampleur inattendue. Le concept qui les fédérait : envoyer des humains essaimer dans toute la galaxie. Cela faisait plusieurs siècles que les hommes envisageaient la conquête de l’espace. Les contraintes technologiques avaient limité l’exploration au système solaire, et les maigres tentatives de colonisation de Mars étaient restées infructueuses. L’obstacle du voyage restait surmontable, mais la terraformation représentait un tout autre défi autrement plus délicat.

 

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Alors que le couvercle du caisson coulissait, Jom ouvrit les yeux. La lumière de la pièce s’adaptait doucement à sa vision après son réveil. Le jeune homme ne tenait plus le compte du nombre de fois où il s’était réveillé ainsi, allongé dans le cylindre transparent, reprenant ses esprits après avoir frôlé sciemment la mort. Malgré les effets de dilatation du temps liés à la vitesse prodigieuse du Spectre, cela faisait maintenant six années que les deux explorateurs passaient quotidiennement dans le caisson. Six années écoulées pour eux, mais qui en représentaient déjà trente sur Terre. Jom préférait ne pas imaginer à quel point son ancien foyer avait pu se dégrader en autant de temps. Alors qu’il se redressait lentement pour s’extraire du caisson, ses yeux se portèrent sur la jeune femme qui s’affairait à l’arrière pour les vérifications suite au protocole de réveil. Absorbée dans ses manipulations, Larna ne perçut rien du regard troublé de Jom. Elle ne vit pas que pendant un long moment, ce dernier resta perdu, l’air absent, comme s’il ne la reconnaissait pas. Retrouvant ses esprits et mobilisant sa volonté, il finit par s’extraire complètement. Sa compagne sortit de la pièce, les yeux rivés sur les affichages que l’ordinateur de bord déployait devant elle.

« Toutes les constantes sont satisfaisantes. Ton mélange nutritif t’attend sur la table. »

Après s’être rhabillé, Jom vérifia que sa session dans le caisson avait bien rempli les réserves d’énergie du vaisseau. Satisfait il sortit de la pièce.

 

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En combinant les derniers travaux connus sur l’énergie nucléaire et les anciennes théories de Tixell, les scientifiques de la Coalition avaient mis au point les premiers moteurs luminiques en moins de dix ans. L’utilisation d’un caisson de Tixell permettait de récupérer l’énergie dégagée durant les fameuses trois dernières secondes et de la stocker dans des batteries ultraperfectionnées. Nul ne savait précisément expliquer la provenance de cette quantité phénoménale d’énergie, mais le fait d’arriver à la stocker et à l’utiliser représentait déjà un espoir considérable. Les problèmes musculaires, les radiations, la psychologie humaine en confinement prolongé, tout avait déjà été étudié et analysé en vue des vaines premières tentatives de colonisation du système solaire. Dès lors que le problème de la propulsion fut résolu, le projet fou de la Coalition concentra les espoirs d’une partie grandissante de la population terrienne.

 

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La lame dessinait un sillon vermeil sur l’avant-bras de Larna. Une ligne de plus parmi les dizaines qui ornaient déjà le reste de son corps. La pratique au début occasionnelle était devenue quotidienne. La jeune femme se rendait bien compte que quelque chose n’allait pas, mais incapable de mettre des mots sur son mal-être, elle n’avait trouvé d’autre solution que de mutiler sa propre chair. Cela faisait des mois que sa relation avec Jom se dégradait. Malgré la préparation psychologique, les cocktails de stimulants fournis par les spécialistes de la Coalition, elle sentait son couple se désagréger et ses sentiments à l’égard de son compagnon se muer en une froide indifférence. Il lui semblait que le mur de glace qui lui enserrait le cœur s’épaississait un peu plus à chaque passage dans le caisson. Au début, elle avait simplement mis tout ça sur le compte d’une déprime passagère. Les enjeux du voyage, l’abandon de sa planète natale, le quotidien à deux, elle avait été préparée à tout cela. Le découragement et l’abattement étaient inéluctables durant ce long périple si spécial et ils avaient été anticipés. Pourtant, son monde se ternissait inexorablement et seule la douleur permettait d’y redonner furtivement quelque éclat.

 

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Jom avait bien vu les coupures sur les bras et les jambes de sa compagne. Elle ne faisait même plus rien pour les cacher. Il n’avait rien dit, incapable de s’en émouvoir.

Parler était devenu pour eux un acte surprenant de rareté. Les quelques mots échangés ne concernaient que la routine mécanique qui rythmait leur quotidien. Jom était conscient de l’apathie profonde dans laquelle il s’enfonçait jour après jour. Il avait saisi depuis plusieurs semaines le lien entre ses passages rythmés dans le caisson, et l’atonie qui s’ensuivait. Son humanité semblait le déserter un peu plus chaque jour, à chaque fois qu’il se réveillait sous l’action salutaire du défibrillateur du caisson. Malgré la compréhension qui faisait jour dans son esprit, il ne pouvait réagir. D’une part les passages dans le caisson étaient indispensables à la propulsion du Spectre à travers l’espace. D’autre part, il n’arrivait même plus à mobiliser la volonté nécessaire pour réagir. Il s’enfonçait inexorablement dans une torpeur maladive, coulant à pic sans trouver la volonté de se débattre.

 

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Quatre-vingt-trois vaisseaux avaient été lancés. Les ressources disponibles ne permettaient plus d’en produire davantage. Les lancements s’étaient étalés sur deux semaines et avaient été suivis par la totalité de la population clouée au sol. Chaque vaisseau embarquait un couple cristallisant les derniers espoirs d’une humanité condamnée. Chacun était braqué vers un système différent, à des distances défiant l’imagination. Les vitesses relativistes rendaient impossible toute communication une fois les coquilles de métal arrachées à l’attraction terrestre. Les hommes avaient envoyé cent soixante-six d’entre eux à travers la galaxie, espérant un miracle. La conviction qu’un havre les attendait au milieu des étoiles avait stimulé aussi bien les heureux élus que tous ceux qui participaient aux différentes phases de préparation. Le temps seul leur avait fait défaut.

 

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Jom verrouilla le sas. Ses pas imprimaient des traces sombres au sol. Après s’être déshabillé et avoir jeté ses vêtements dans l’incinérateur, il se dirigea vers la chambre de propulsion qui abritait le caisson Tixell. La vision du corps exsangue de Larna deux heures plus tôt ne l’avait pas vraiment choqué. Tout au plus avait-il été déconcerté par la quantité de sang déversé au sol. La jeune femme s’était éteinte dans son lit. La vie s’était déversée en flots sombres de ses poignets tailladés. Jom avait nettoyé comme il avait pu, puis il avait scellé la porte de la pièce, laissant là le corps de celle qui devait partager avec lui le nouveau monde qui leur avait été promis. Alors qu’il s’allongeait, il songea à tous ces inconnus qui comme lui volaient perdus dans l’espace. Combien iraient au terme de leur voyage ? Le couvercle du caisson se referma au-dessus de son visage. Le Spectre filait au milieu des étoiles.

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