— Au nom du silence —

Stéphane Arnier

Si vous aimez la fantasy et lisez des auteurs autoédités, vous connaissez Stéphane Arnier. Avec son cycle des « Mémoires du Grand Automne », il a remporté le concours « Osez la publication » du MOOC « Écrire une œuvre de fiction » 2015, ainsi que le Prix Fantasy des Booktubers 2016. Entre deux ouvrages pour son univers, il écrit des nouvelles pour divers appels à textes en SFFF. Auteur architecte, il parle narration et dramaturgie sur son blog d’auteur. On le retrouve aussi sur Twitter, Facebook, ou la page de sa série.

L’intro de Wake up démarra et le mur de la chambre vibra en sourdine sous la puissance des basses. Fred gémit et se retourna dans l’obscurité tandis que l’album Rage against the machine martelait la cloison. Les chiffres rouges de son horloge numérique indiquaient 01:48. Zach de la Rocha hurla son refrain et lui intima de se réveiller. Humide de sueur, Fred roula sur le matelas. Un riff de guitare pulsa au rythme de la grosse caisse, et malgré la canicule, il se fourra la tête sous l’oreiller.

Pitié, que quelqu’un l’abatte ! Un peu moins lâche, il se serait levé depuis longtemps pour frapper à la porte d’en face sur le palier. Le développeur informatique qui logeait dans l’appartement d’à côté n’était qu’un gamin, un petit con qui flottait dans ses tee-shirts XL : pas de quoi avoir peur.

Je veux juste me reposer en paix ! Vœu pieux : il savait très bien que le gosse passerait toute la nuit à taper du code, le son à fond. Soit Fred restait à prier un hypothétique archange du silence, soit il se confrontait au boutonneux. Nouvelle chanson : une guitare pleura dans le noir, puis gratta le mur comme une infiltration de rats. Take the power back : l’album lui parlait de nouveau. Fred se leva, enfila un bermuda en deux coups de pieds et sortit dans le couloir. Il prit une profonde inspiration, traversa le corridor, et tambourina du poing.

— C’est pas bientôt fini ? voulut-il s’offusquer.

Mais le battant pivota et sa voix mourut avant le dernier mot : c’était ouvert. La musique s’amplifia à mesure que la porte tournait sur ses gonds et révélait l’intérieur du studio. Sa toute première vision fut le visage du gamin, la bouche en cul de poule et les lunettes brisées en V. Fred pencha la tête et fronça les sourcils. Le corps gisait sur le carrelage éclaboussé de rouge. Un creux sanglant enfonçait la tronche du jeune homme. Une batte de base-ball reposait non loin, l’extrémité carmin.

Fred releva alors les yeux vers l’autre silhouette, debout devant l’ordinateur, et sa bouche s’entrouvrit. Le colosse, intégralement nu, lui tournait le dos. Il avait une stature de bodybuilder et semblait aussi imberbe que Schwarzenegger dans Terminator. Deux ailes blanches miniatures dépassaient de ses omoplates. L’une d’elles frétilla, et le gars se gratta distraitement le cul. La chanson se termina, la suivante débuta. L’inconnu saisit la souris de l’ordinateur et déplaça le curseur pour fermer le lecteur audio. Fred eut le temps de reconnaître l’introduction de Killing in the name, puis il y eut le silence.

Le type se retourna. Une couronne de lierre ceignait son front. Son pénis se révéla minuscule, du genre qu’un mec normal ne peut avoir qu’en se baignant dans un lac gelé. Le visage impassible, il ramassa sa batte puis marcha vers Fred. Ce dernier tremblait sur ses jambes, voulait tout à la fois hurler, poser des questions, courir, mais ne fit rien d’autre qu’un petit pas en arrière. Quand le mastodonte parvint à sa hauteur, il lui tapota l’épaule comme une mère réconforte son enfant après un cauchemar. Il lui adressa un hochement de menton puis s’éloigna dans le couloir.

***

Au petit matin, la sonnette de l’entrée réveilla Fred en sursaut. Malgré le soleil qui forçait les stores, il peina à émerger. Il avait mal au crâne d’avoir trop dormi. Il douta de ses souvenirs nocturnes et fronça les sourcils, mais lorsqu’il se décida à ouvrir, il tomba nez à nez avec deux flics. Son sang ne fit qu’un tour.

— Bonjour monsieur.

La porte d’en face était barrée d’un imposant ruban rouge « Scellé judiciaire —Ne pas ouvrir ». Le premier agent lui fit décliner son identité, tandis que le second examinait le T2 par-dessus son épaule. Fred peina à détourner son regard de l’entrée opposée.

— Que se passe-t-il ? osa-t-il demander.

— Vous étiez chez vous cette nuit monsieur ?

Il marqua un temps d’arrêt puis hocha le menton.

— Oui. Que se passe-t-il ?

— Fréquentiez-vous votre voisin ?

Fred détestait les gens qui répondaient à des questions par d’autres questions. Et quand les flics refusaient de répondre, ça n’augurait rien de bon. Il nia de la tête.

— « Bonjour bonsoir », rien de plus.

— L’avez-vous croisé hier ?

Fred hésita. Dans son esprit, le crâne défoncé du gamin maculait le carrelage froid. Le souvenir lui sembla grotesque : cela n’avait pas pu être vrai. La police était là pour autre chose. Piratage ? Il pensa aux centaines de fichiers illégaux sur son propre ordinateur.

— Non, répondit-il.

— Avez-vous vu une personne extérieure à la résidence dans les couloirs de l’immeuble ? Dans le hall ? Un individu suspect dans la cour peut-être ?

Fred se frotta la tempe et refoula l’image du bodybuilder nudiste et de ses ailettes : il passerait pour un dingue. Il voulut sourire. Échoua. Secoua la tête pour faire signe que non. L’agent qui prenait des notes vérifia quelque chose sur une page précédente de son carnet à souches.

— Il paraît que votre voisin avait coutume d’écouter de la musique à un niveau sonore élevé…

Il haussa les épaules.

— On s’y fait. Il a reçu une plainte pour tapage nocturne, c’est ça ?

C’est ça, Fred : et comme c’était la troisième ce mois-ci, les flics lui ont décoré la porte avec un joli ruban rouge. Il s’essuya le front. Cette fois encore, le policier refusa de répondre.

— Il y avait de la musique chez lui la nuit dernière ?

— J’étais crevé, je me suis couché tôt, éluda-t-il. Vous ne pouvez vraiment pas m’expliquer ce qu’il se passe ?

Il pouvait tout entendre, mais il était à bout : il devait savoir. Qu’ils lui disent, nom de Dieu ! « Votre voisin s’est fait éclater la gueule avec sauvagerie » : était-ce si difficile ?

— Une dernière question, lui demanda plutôt l’officier.

La porte d’en face s’ouvrit, et un homme en combinaison blanche intégrale s’en extirpa en s’insinuant sous les scellés. Il prit soin de masquer la vue, mais entre ses jambes Fred aperçut des éclaboussures pourpres sur le carrelage. Une mallette de prélèvements en main, il s’éloigna dans le couloir. Dans son dos, une inscription disait « Police technique et scientifique ».

— Monsieur ? répéta l’agent face à lui.

Fred lui présenta un regard perplexe.

— Pardon ?

— Possédez-vous une batte de base-ball, monsieur ?

Son oreille gauche le démangeait. Il déglutit.

 

Ce soir-là, il se coucha à 21h bien qu’il fît encore jour. Lorsqu’il ferma les yeux, le visage déformé du gamin vint le hanter, mais il le repoussa d’une grimace et d’un geste de la main, comme on chasse un moustique. Il soupira d’aise, savoura le silence de sa chambre, et trouva le sommeil en un temps record.

Il se réveilla en sursaut, dans le noir.

Les éclats de voix étaient plus stridents encore que le caquètement du scooter. Là dehors, juste sous son balcon, le pot d’échappement non réglementaire pétaradait et les adolescents beuglaient — Fred ne sut estimer s’ils s’engueulaient ou riaient. En tout cas, ça ne parlait pas français. Le radioréveil indiquait 23:54. Sérieux ? On ne pouvait vraiment pas le laisser dormir une nuit tranquille ? Il patienta quelques minutes, espérant que sa barre d’immeuble ne soit qu’une étape dans une longue virée nocturne. Allez, cassez-vous ! Mais quelqu’un coupa le moteur de la bécane et les mecs décidèrent de squatter dans la cour. Fred se leva. Il se glissa sur le balcon, en boxer, et se pencha au-dessus du vide. Les ados étaient trois. Fred douta qu’ils aient tous l’âge de conduire un scooter. L’un jouait sur son smartphone, tandis que l’appareil émettait un RnB indistinct. Ses deux comparses gueulaient et riaient aux éclats. Sûrement des Ivoiriens des quartiers nord. Fred serra les dents, hésita à les insulter un coup avant de rentrer, mais se dégonfla.

Ses doigts blanchirent sur la rambarde et sa nuque se raidit : au coin de la rue apparut le colosse nudiste de la nuit précédente, batte de base-ball sur l’épaule. Impassible, il marcha vers les mômes, micropénis en goguette et couronne de lierre de travers. Dans son dos, ses ailettes brassaient l’air avec mollesse. Il leva le regard vers Fred, qui déglutit. Les blacks chahutaient toujours, inconscients du danger. L’exhibitionniste se trouvait pourtant au milieu d’eux, mais Fred semblait être le seul à le voir. Le colosse tourna la tête de droite et de gauche, hésitant entre les deux gueulards. Il arrêta son choix et se planta devant l’un des adolescents. Ce dernier riait aux éclats sans remarquer la montagne de muscles qui prenait la pose du batteur sur sa base, arme levée au-dessus de l’épaule.

— Oh, mon Dieu ! susurra Fred.

Comme s’il l’avait entendu, l’archange sourit dans la pénombre et lâcha son coup alors que le môme jappait comme un chien fou, la bouche grande ouverte. Le bois frappa exactement entre ses dents. Dans un son de planche qui se fracasse, la mâchoire inférieure lui tomba sur la poitrine, à la Tex Avery. Ses yeux se révulsèrent dans leurs orbites, le rire mourut et le corps s’effondra sur le bitume dans une pluie de dents. Le silence si chèrement acquis ne dura que deux secondes.

— Oh putain ! OH PUTAIN ! OH PUTAIN ! répéta l’autre gamin crescendo, sautillant sur place.

Le tueur changea aussitôt la prise sur son manche, l’empoignant comme un javelot. En deux pas d’élan, il fut sur sa cible. Malgré son diamètre, la batte pénétra la bouche ouverte et transperça la gorge. Elle ressortit par l’arrière comme un pic apéritif embroche une olive dénoyautée.

Le troisième gosse, les yeux exorbités, se recroquevilla en position fœtale contre le mur, fixant les cadavres de ses potes sans voir l’agresseur, sans comprendre… et sans un son. Le monstre nudiste le jaugea quelques instants. D’un geste brusque, il libéra sa batte, et le corps de sa seconde victime s’écrasa à côté du scooter. Le rescapé sursauta, mais persista à ne pas crier. La brute haussa les épaules. Sans le regarder, il tendit vers Fred un pouce levé puis s’éloigna dans la rue avec une démarche de justicier nocturne.

***

Le lendemain, Fred n’ouvrit pas aux flics et simula son absence. Roulé en boule dans son lit, il se trouvait le front chaud. Quand il se leva pour pisser, son reflet dans le miroir arborait des cernes et son jet d’urine vacillait dans la cuvette. Il se fit porter pâle au boulot. Plus courageux, il aurait pris son téléphone pour se confier à un ami, aurait appelé le secrétariat médical de son généraliste, ou recherché sur le web le psychologue le plus proche. Devenait-il dingue ? Était-ce cela, un burn-out ? Mais il ne s’agissait pas de simples hallucinations : du vrai sang avait coulé. Ou avait-il aussi rêvé la visite des enquêteurs ?

Exténué, il tenta toute la journée de faire la sieste, en vain. Depuis le canapé, il contempla par la fenêtre l’ombre du bâtiment courir sur celui d’en face, au rythme du soleil. Le crépuscule transmuta le crépi sale en or flamboyant, flou comme un mirage dans le désert, puis la nuit tomba. Fred appréhendait l’obscurité autant qu’il l’attendait : tout ce qu’il voulait, c’était dormir. La police avait dû comprendre que le bruit était en cause dans les deux tueries. Elle avait sans doute averti la population, demandé d’y aller mollo. Ce serait calme ce soir, n’est-ce pas ? Les gens n’étaient pas si cons, si ?

 

Oh putain, si, réalisa-t-il en ouvrant les yeux, peu avant minuit. Un râle rauque s’intercalait en cadence entre des gémissements langoureux. Cela aurait pu passer pour un match de tennis mixte, mais Fred n’était pas assez porté sur la raquette. Les échanges ne firent pas illusion.

Las, il se leva et marcha jusqu’à la porte-fenêtre. Sur le seuil, il soupira : il savait que, comme la veille, il ne se contenterait pas de fermer le battant. Il sortit sur le balcon. Sous ses pieds, le carrelage extérieur était encore chaud. Il s’appuya à la rambarde et se mordit la lèvre inférieure : cela se jouait dans le bâtiment juste en face. Le rideau était tiré et Fred ne voyait la scène qu’en ombres chinoises. Les silhouettes se contorsionnaient, en anthracite sur un fond orange. Les stores des appartements étaient orange. L’éclat des réverbères était orange. Tout n’était qu’orange et noir, ténèbres ou lumières, poisseuses et torrides.

— Oui, baise-moi ! cria la femme.

L’homme ne répondait qu’en onomatopées toujours plus tapageuses. Une main se leva, s’abattit sur la courbure d’une fesse. Leur baie vitrée était grande ouverte et Fred perçut distinctement le son de la claque.

Alors, il apparut.

Il descendit du ciel comme suspendu à un filin de théâtre ou de cirque, ses petites ailes s’agitant aussi vite que celles d’un colibri. Il se posa sur le balcon d’en face, batte de base-ball au poing. Il tourna à demi son visage vers Fred, et ferma brièvement les paupières en hochant le menton, d’un air de dire « ne t’inquiète pas, je gère ».

— Plus fort ! réclama la femme.

L’ombre d’une main agrippa celle d’un sein, retourna la silhouette cambrée à quatre pattes sur le matelas. Un coup de reins, et les contours se mêlèrent en une seule créature. L’archange s’insinua derrière la tenture orange et devint lui-même un protagoniste du petit théâtre.

Fred se courba en avant pour mieux voir, comme si sa concentration pouvait faire disparaître le rideau. Sur ce dernier, le profil du tueur glissa d’un côté puis de l’autre, et Fred l’imagina tourner autour de ses proies. Les éclats de plaisir montaient chez les deux partenaires, plus stridents à chaque va-et-vient. La silhouette du colosse se positionna face au visage de la femme. Alors, là où se trouvait d’ordinaire son micropénis, un chibre énorme se déploya en vibrant, comme un diable jaillit d’une boîte. Il plongea dans la bouche ouverte, et les glapissements de la femme cessèrent aussitôt. Elle agita une main et fouetta l’air sans parvenir à rien. L’homme poursuivait ses borborygmes : à chacun d’eux, la batte de base-ball se relevait un peu plus.

— Oui… grogna le type. OUI… OUI !

L’archange lui catapulta l’ombre de son arme dans l’ombre de sa gueule, et l’ombre de son sang éclaboussa le rideau en une giclée dégoulinante. L’ombre d’un corps sans tête bascula à bas du lit, tandis qu’une ombre féminine s’affalait, le cul en l’air et la nuque cassée sur l’édredon.

Fred se retint d’une main à la rambarde tandis que ses genoux dansaient le twist. L’autre réapparut sur le seuil de la baie vitrée opposée. Sa poigne attrapa le rideau pour s’essuyer un sexe redevenu poupin, puis il tendit l’oreille à la nuit, le sourcil froncé. Comme après tout orgasme, un silence sourd et bienfaisant emplissait désormais l’atmosphère. Il se tourna vers Fred, pouce levé.

***

La porte de la pharmacie coulissa, et une vague de fournaise heurta un mur d’air conditionné. Fred plissa les paupières sous le soleil de midi. Malgré sa grasse matinée, il tremblait. Il n’était pas certain que les anxiolytiques qu’on lui avait donnés au comptoir y changeraient quelque chose. Il ne savait pas quoi faire. Il avait juste voulu la paix : une bonne nuit de sommeil, calme et silencieuse. Normale. Son voisin avait été un petit con, mais il n’avait pas vraiment souhaité sa disparition ; ni celles des ados ; ni celles du couple d’en face. Et pourtant, ils étaient morts. En était-il responsable, d’une façon ou d’une autre ? Il semblait être le seul à voir l’énergumène : son esprit hallucinait-il pour masquer ses propres actes, comme dans Fight Club ? Se pouvait-il qu’il soit le tueur ?

Terrifié à l’idée d’être un fou meurtrier bon à enfermer, il rentra chez lui d’un pas rapide, grimaçant à chaque vrombissement de voiture, à chaque coup de klaxon, à chaque aboiement de chien. Lorsque la porte du sas en bas de l’immeuble se referma sur lui, le coupant des bruits de la rue, il soupira d’aise… puis se crispa au vagissement perçant d’un enfant. Au bout du couloir, devant l’ascenseur, le jeune couple sympa du troisième se penchait sur un landau. Le nourrisson geignit à nouveau et Fred écarquilla les yeux d’horreur. La nouvelle maman l’accueillit d’une expression joviale.

— Salut Fred ! Voilà, notre petite princesse est née ! Désolé d’avance, j’espère qu’elle ne pleurera pas trop la nuit !

Fred bougea les lèvres, mais resta sans voix. Miséricorde ! Dans son esprit, l’archange lui souriait déjà.

 

Quand il rentra dans son appartement, il verrouilla la porte. Réflexe. Puis il arpenta son salon, la tête entre les mains.

— Oh putain, OH PUTAIN ! gémit-il comme en écho au jeune black de l’autre soir.

Il se tut, se figea un instant, puis plongea sur le sac plastique de la pharmacie. Il déchira l’emballage de la boîte de médicaments, avala deux comprimés d’affilée, et s’affala sur le canapé.

 

Lorsqu’il rouvrit les yeux, hagard, il ne vit rien. Il paniqua à l’idée de ce qui l’avait réveillé, tendit l’oreille. En quête de repères, il tourna sur lui-même dans l’obscurité. Les diodes de la box internet ; les réverbères derrière la baie vitrée ; l’horloge numérique du four. 22:52. À nouveau, le bébé vagit sous le plancher, et il imagina l’autre timbré à poil avec sa batte de base-ball au-dessus du berceau.

— Merde. Putain de merde !

Sa vessie brûlait, il avait envie de pisser. Il se leva, trépigna, fit un pas vers les toilettes, se retint : les pleurs s’accentuaient. Il paniqua. Il ne pouvait quand même pas rester là en attendant qu’un boum sourd lui confirme qu’il pouvait se rendormir tranquille ! Il imagina l’archange tendre vers lui son poing victorieux, pouce dressé.

— Fait chier !

Il ouvrit la porte de l’appartement à la volée, jaillit dans le couloir et se rua dans les escaliers. Il y avait de la lumière au troisième étage : face à l’entrée des jeunes parents, un index énorme prêt à écraser la sonnette, le mastodonte tourna la tête et lui adressa un hochement de menton confiant. Fred écarquilla les yeux.

— Non ! Non non non ! chuchota-t-il, les paumes en avant. C’est bon mec, ça ira pour cette nuit !

Comme par miracle, les pleurs cessèrent. Le doigt disproportionné se figea en l’air à un centimètre de l’interrupteur. Fred retint son souffle. La brute fronça le sourcil, comme déçue, avant de baisser le bras… puis le hurlement du bébé reprit, plus strident et déchirant que jamais. Le molosse montra les dents.

— NON !

Surpris de la puissance de son propre cri, Fred rentra le cou dans les épaules. L’énorme tête tourna vers lui avec la vivacité d’un prédateur. Dieu, il allait se pisser dessus ! Pourtant, pas moyen de laisser faire, obnubilé qu’il était par les taches brunes incrustées dans le bois de la batte. C’était juste un nourrisson, bordel ! Il revit le jeune développeur et sa tronche défoncée ; le black et sa mâchoire sur le sternum ; la voisine étouffée par une bite angélique.

— LA LA LA ! LA LA LA ! gueula-t-il soudain dans le couloir, à tue-tête, à s’en faire vibrer les cordes vocales.

L’autre grimaça, porta la main à son oreille et se détourna de la sonnette.

Qu’est-ce que tu fous, Fred ? Il ne savait pas trop, mais cette chose était liée à lui. S’il faisait plus de bruit que l’enfant, il l’attirerait. S’il l’entraînait assez loin des pleurs, il n’aurait plus qu’à se taire, à faire silence et à se tenir ensuite à l’écart du bébé.

Le monstre s’engagea de deux pas dans sa direction.

— LA LA LA ! répondit-il en faisant volte-face vers les escaliers.

L’adrénaline fusa dans ses veines et il se sentit soudain pousser des ailes. Il en sourit. Plus vivant que jamais, il dévala les premières marches. À mi-palier, il regarda par-dessus son épaule pour estimer son avance sur son poursuivant.

— LA la…

Merde. Il n’y avait personne derrière lui.

Fred s’arrêta, puis sursauta : il s’était matérialisé juste devant lui. Ils se jaugèrent. Un ange passa. Au loin, le bébé pleurait toujours. La brute mit sa main derrière son oreille, l’interrogeant sans un mot : Fred avait le choix. Oh putain. C’était lui ou le nourrisson. Plus tous les autres meurtres qui suivraient.

— PUTAIN ! hurla-t-il, de toutes ses forces.

En réponse, à l’étage du dessous, une voix étouffée se plaignit.

— Oh, on ne crie pas dans les escaliers ! Y’en a qui dorment ici !

Il frissonna. Face à lui, l’archange du silence sourit en soupesant sa batte. Fred sentit alors un liquide chaud s’épancher dans son boxer. Il hoqueta, contracta les muscles de sa vessie. De honte, de rage, de frustration, il ferma fort les yeux et les poings. Il prit une inspiration, et s’égosilla :

— Je voulais juste me reposer en paix, BORD…

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2 commentaires

  1. SpaceFox sur 15 septembre 2017 à 22 h 47 min

    Merci pour cette nouvelle, bien trouvée et traitée.

    Est-ce que Raoul (http://www.bouletcorp.com/2007/02/14/reservoir-loves/) aurait été une source d’inspirations ?

    • Stéphane ARNIER sur 19 octobre 2017 à 15 h 58 min

      Merci SpaceFox. Ton commentaire me fait très très peur : parce que non, je n’y ai pas songé à l’écriture, mais oui, dès que j’ai lu ta supposition je me suis souvenu sur le champ de qui était Raoul, et j’ai compris ! J’ai compris que OUI, bien sûr que OUI ! 😀

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