— Dark Fantaisie —

Fabien Rey

« Jeune » auteur d’une quarantaine d’années ayant sur le tard trouvé la clé pour écrire, Fabien a un penchant assumé pour les littératures de l’imaginaire, science-fantasy en tête. Ses idoles ont pour nom Jack Vance, Franck Herbert ou encore Isaac Asimov. Il ne dédaigne pas non plus la littérature blanche, étant persuadé que le cloisonnement des genres nous appauvrit. On peut le lire également dans « Tombé les Voiles », aux éditions du Grimoire, « Comme un poisson hors de l’eau », chez Rooibos Editions ou encore dans « Nutty Wolves » à paraître chez Nutty sheep. On le croise, assez rarement, sur Facebook.

Le camp était empli de fantômes. Chacun pleurait un compagnon de voyage ou d’épopée, ravalant sa douleur et ses larmes, parce que ça ne se fait pas. D’autres cherchaient encore, persuadés qu’ils retrouveraient des corps. Ils n’y parviendraient pas bien entendu, parce qu’on ne retrouvait jamais les corps, pas même un bras, une jambe ou un crâne. La rumeur disait que les restes étaient dévorés, crus ou cuits, ou encore jetés dans le grand brasier de l’Absence.

De grands feux éclairaient le camp, brûlant dans d’immenses vasques de métal. Les hommes s’étaient réunis autour des flammes, mais leur cœur était impossible à réchauffer.

Lothar errait parmi les tentes, pas moins désœuvré que tous les autres, pas moins surpris, pas moins choqué. L’assaut avait été un désastre, et encore c’était un euphémisme. Du sang dégoulinait le long de son bras, d’une profonde entaille infligée par un avaleur. La douleur était intense, mais il la repoussait tant bien que mal au-delà de sa conscience. Se soigner viendrait plus tard. Le moment présent était celui des larmes. Et des questions : pourquoi n’étaient-ils pas parvenus à prendre l’avant-poste ? Leur force et leur ardeur avaient décliné tout au long du combat, au lieu de croître. À qui la faute ? Avaient-ils failli par manque de courage, de rage ou de discipline ? Ou fallait-il se tourner vers ceux qui n’avaient pas apporté le soutien attendu : ces salauds de mages, qui restaient à l’abri, au loin, dans la Tour ?

Il avait faim, et soif surtout. Pas mal de bière serait nécessaire pour pleurer Byron, un peu trop sans doute. L’image l’obsédait : lui, trop loin, ravalant sa rage tandis que la tête de son ami roulait sur le sol, la bouche encore déformée par un dernier cri (Ahhh, ou Ohhh, il n’avait pas très bien entendu).

Certains trouvaient encore la force de lui adresser un signe de tête, en un geste de partage et de compréhension. Rester digne et de ne pas montrer son trouble, voilà comment se comporter. À la vérité, il aurait voulu se saisir de l’un de ses hommes pour lui hurler la vérité au visage : « On s’est fait marcher dessus mes amis ! Réveillez-vous ! Fuyez, merde, fuyez ! Le monde est de travers et moi je n’y comprends rien ! »

Il arracha à un soldat un tonnelet de bière du Sud un peu entamé et le vida d’un long trait. Il assomma d’un coup de coude un assoiffé qui lui collait au train, ne s’excusa pas vraiment, puis s’allongea à même le sol. Il ne méritait pas meilleure couche, pas aujourd’hui.

Dans les brumes éthyliques, des images de sa vie :

Combattre, trancher, décapiter à l’occasion. Franchir de grandes distances à pied, en courant ou à dos d’esclave ou de serf, se nourrir seulement de ce que l’on pouvait voler quémander auprès des paysans. Dormir dans des maisons qu’on brûlerait par précaution le lendemain, accepter de coucher avec des gens qui se débattent un peu, ne rien emporter qui ne brille pas comme de l’or. Frugale mais digne, voilà quelle était son existence.

Une vie de sacrifice, pour le bien commun. Une vie d’errance et d’honneur. Sans aucune femme, si ce n’étaient celles des autres.

L’ennemi disposait d’une puissance bien supérieure et durant des décennies, la lutte avait été déséquilibrée, les hommes étaient tombés en nombre, aspirés par une guerre avide, une grande bouche sans fond qui hurlait sa faim. Bien entendu, les hommes avaient pour eux « l’inteligeance » et le nombre. Malheureusement ceux qui se reproduisaient le plus vite étaient les gueux, qui ne servaient au mieux que de chair à canon.

Puis étaient venus la Tour et les Mages. Ils s’étaient finalement décidés à consacrer leur temps à autre chose qu’à des tours de cartes. Le rapport de forces s’était équilibré.

La Tour. Un lieu de pouvoir, où les sorciers concentraient leur puissance dans des artéfacts choisis, puis la projetaient jusque sur le champ de bataille, démultipliant l’ardeur et les capacités des combattants. Une puissance qu’ils tiraient de l’essence même de leurs ennemis, cela grâce à un sortilège mis au point par le grand enchanteur Noon, le meilleur et le plus habile d’entre tous.

Plus aucune bataille ne s’était déroulée sans le soutien de la Tour et de ses thaumaturges. Bien sûr, les charmes ne duraient qu’un temps, une certaine coordination était nécessaire. Les pigeons s’étaient avérés de bons auxiliaires, jusqu’à ce que l’ennemi ne comprenne et ne se mette à apprécier leur chair, très goûteuse une fois correctement assaisonnée.

La paix était quand même venue et le silence avait pris possession des plaines.

Un silence qui n’avait duré qu’un temps. Un matin de printemps, le coq n’avait pas chanté, et les hordes étaient revenues.

À présent, les hommes perdaient du terrain. Toute la côte à l’Est de Briin avait été conquise. Pourtant, longtemps leurs armées avaient été en mesure de repousser la menace, d’empêcher qu’elle ne prenne pied sur Ennéade.

On avait cru que ce serait facile, que leur réveil ne serait qu’une courte brèche dans le cours d’une réalité confortable et adipeuse. Mais les ports de la province de Kurrk… enfin de kuûrqq, ou Kurqquk peut-être ? Bref de là-bas, étaient brusquement tombés, malgré l’importance des garnisons en poste et après des années à résister sans difficulté aux escarmouches.

Quelque-chose était allé de travers, forcément.

Briin avait été prise, et à présent, leurs efforts pour la reconquérir se brisaient sur des murailles de pierre qu’ils avaient eux-mêmes bâties. Demain, ils tenteraient de nouveau de reprendre la forteresse, demain… Il sombra, le nez dans l’herbe humide et l’estomac en vrac.

***

Lutin aurait juré qu’il faisait encore plus froid que la veille. Le jour d’avant, il pensait de même qu’il faisait plus froid que la journée précédente. Comme si la Tour s’enfonçait dans un hiver de plus en plus profond, un tunnel de temps ralenti où la glace serait l’unique composante de la réalité, où le gel serait la norme dirigeant une réalité figée, où tout se cristalliserait dans un mouvement entropique irrémédiable. Pour résumer, on se les gelait.

Pourtant, au-dehors, la chaleur de l’été accablait les champs et les hommes. On suait, on n’en pouvait plus de se dessécher, asphyxié par la sécheresse et brûlé par le soleil.

Curieuse sensation en vérité. Pas que ce soit surprenant, tant la Tour était un lieu à part dans ce monde, avec ses propres lois, mais le phénomène était nouveau. Difficile de savoir si cela méritait de nourrir une véritable inquiétude. En tant que novice, ses sensations pouvaient n’être que de mauvaises interprétations, comme le disait Maître Pshiiitt. Malgré tout, la nervosité de ses maîtres n’était pas feinte, de cela il était certain.

Maître Noon en particulier, le grand érecteur de l’ordre, semblait particulièrement tourmenté. Ses cours auprès des apprentis n’étaient plus assurés et plus grave encore, on ne le croisait que rarement au réfectoire. Et encore dans ces cas-là ne reprenait-il qu’une fois ou deux du dessert, quel qu’il fût.

***

Lothar tranchait à l’aveugle. Sans rage particulière, mais avec application. Il avait fendu une première vague d’avaleurs, qui avaient déboulé de la porte principale du fort, comme un vomissement de fin de ripaille. Sang et tripes volaient alentour en une joyeuse chorégraphie.

Les arbalétriers lâchaient volée sur volée et les carreaux fauchaient les avaleurs, qui ne parvenaient pas à choisir entre se défendre et s’abriter.

Ils allaient enfin entrer dans la place, après trois jours. Trois jours et autant d’engagements. Entre l’épuisement des valides et le nombre important de blessés, de morts et de disparus, il n’y aurait sans doute pas de quatrième tentative.

Et puis soudain, comme un bruit de bulle qui éclate.

À partir de ce moment-là, tout alla de travers : les chevaux commencèrent à hennir, les hommes à frémir. Le courage fondit comme neige au soleil, l’ardeur se vit réduite à peau de chagrin. En face, une fois dissipés les charmes, la peur avait quitté les esprits et la rage redoublait. Les coups portés par Lothar devenaient moins puissants et moins précis, les estafilades reçues s’avéraient être de vilaines blessures et les fiers guerriers qui l’épaulaient révélaient leur nature véritable : des paysans arrachés à leur terre, terrifiés et incompétents.

La magie de la Tour n’opérait plus, seules restaient la fatigue, la peur et la douleur. Les quelques relents de courage qui surnageaient dans l’esprit des rares vétérans s’éteignaient dans le crépuscule. Les mages avaient coupé le courant, volontairement ou pas, et c’était à eux, les soldats, de payer la facture.

Au loin, dominant l’horizon, apparurent des éclairs noirs, un cancer d’ombre déchirant le visible pour métastaser la réalité. Les portes étaient réactivées, de nouveau prêtes à vomir, à établir la connexion entre ici et ailleurs.

Pour Lothar, dès lors, la suite était limpide : cela allait être une nouvelle branlée.

Il n’eût pas tort.

***

Compter les morts était une tâche désagréable, mais cela faisait partie de ses attributions.

Le pire, c’était de rendre visite aux blessés : toujours un pour réclamer qu’on lui tienne la main pendant qu’on lui amputait l’autre. Entre deux cris de souffrance, Lothar prit sa décision : il devait agir ou rien ne resterait, ni surtout personne. En tant que Capitaine de la Garde d’Ennéade, ce fardeau lui incombait.

Il se soûla, longtemps, à l’aide de tout ce qui était disponible puis se battit encore un peu, avec d’autres guerriers qui ne voulaient pas comprendre que son avis était le bon. Ce n’était pas méchant, on s’arrêtait à la première fracture, et puis ça permettait de se défouler après cette journée ratée d’où la gloire était absente.

De toute façon, autant se rendre à l’évidence : les portes de l’Enfer étaient grandes ouvertes — on avait choisi ce terme après des mois de massacre et de nombreuses discussions. Certains intellectuels avaient proposé « les Soupiraux de l’Horreur », d’autres « les Portes Suppliciées ». Pour choisir, on avait tranché, au sens propre comme au figuré.

Il dormit seize heures. À son réveil, il était prêt. Un peu vaseux, mais empli d’une conviction d’airain : la solution consistait à se rendre à la source du problème. Et la source, c’était la Tour. Sans elle, on ne pouvait pas triompher. Il fallait s’y rendre et leur expliquer, avec des arguments frappants, ce qu’il en était ici, sur la ligne de front. On allait voir ce qu’on allait voir.

Il prit la route, juché sur un cheval qui avait bien mauvaise mine. Ne restait qu’à espérer qu’il tienne jusqu’au bout.

Traverser la lande fût un plaisir : enfin, s’éloigner un peu des combats et de la fureur, des espoirs déçus et des compagnons disparus. Certes, partout il ne traversait que des champs aux pousses rachitiques labourés par des paysans brisés par la famine et couverts de pustules. Mais il ne gardait que mépris pour les vivants qu’il rencontrait. On se battait pour eux, ils auraient bien pu participer un peu, offrir un peu plus de leurs enfants ! Un par an, ça laissait de la marge, non ? Enfin, se trouver ici, à l’arrière, c’était toujours mieux que de se trouver face aux bouches hurlantes et aux monceaux de cadavres.

Le voyage dura quatre jours, sous une pluie agressive qui semblait sale avant même d’atteindre le sol. Et dire qu’on était en plein été. Au matin du cinquième jour, le soleil apparut enfin, éclairant la silhouette élancée de la Tour de Noon.

Lothar attacha ce qui restait de son cheval à l’orée d’un bois aux troncs rabougris, à quelques jets de pierre de l’entrée de l’édifice. Une dose de prudence était nécessaire, vu l’évidence : quelque-chose clochait chez ces damnés illusionnistes.

Pour entrer, un peu de ruse serait nécessaire. Avant cela, il fallait s’alléger, la route avait été longue. Il avisa une rangée de petites cahutes à la lisière de la forêt. Même à cette distance, l’odeur qui s’en dégageait ne laissait que peu de doutes quant à leur fonction.

***

Lutin était rompu de fatigue. Impossible de s’endormir.

En effet, c’était la première fois qu’il passait une nuit entière dans la fosse des latrines. Il lui était arrivé de se retrouver là, afin d’éviter une punition méritée, mais ça n’avait alors duré que quelques minutes, le temps que l’un de ses maîtres passe son chemin.

Mais aujourd’hui, Noon n’était plus lui-même et n’allait pas feindre d’oublier les fautes de Lutin comme il le faisait alors, un sourire esquissé au coin des lèvres. Il était devenu un autre, comme en proie à une possession puissante qui occulterait sa volonté. Son esprit avait-t-il été saisi par l’ennemi ? Il avait réussi à consulter certains parchemins interdits qui faisaient mention de tels enchantements. Il faut préciser que dans la bibliothèque, ceux-ci étaient disposés de façon contigüe aux manuscrits enseignant la science amoureuse (et leurs gravures détaillées sur lesquelles, il devait l’avouer, Lutin aimait parfois se lutiner).

Maître Noon avait ravagé la classe des novices, dans un accès de fureur inédit. Lutin ne s’était pas attardé pour compter les points, et s’était faufilé par derrière les bibliothèques sans demander son reste. Les latrines lui étaient apparues comme l’endroit le plus sûr.

Il était gelé depuis cet évènement, malgré les miasmes encore tièdes qui l’entouraient. Maître Noon était-il à l’origine du froid intense que l’on ressentait depuis plusieurs jours ? Il fallait agir, mais comment ?

Que pouvait-il donc espérer réaliser en étant aussi pleutre ? Aucune chance qu’il devienne jamais mage d’ailleurs, étant donné sa faible appétence pour les formules et la lecture des anciens parchemins (hors ceux traitant de la chose amoureuse, avec leurs si précises esquisses qui… bref).

Pourtant, il ne pouvait pas rester sans rien faire, même empêtré de la sorte.

Lutin en était là de sa réflexion quand le couvercle au-dessus de lui se souleva. Un arrière-train massif prit place, occultant la lumière et le replongeant dans les ténèbres.

Il comprit immédiatement, aux jurons d’efforts que proférait le nouveau venu, que ce n’était pas là un habitant de la Tour. Aucun d’entre eux ne savait jurer de la sorte, ni n’aurait osé le faire.

Un étranger ! C’était sa chance !

Agir ! Vite ! Et plus encore, avant que celui-ci n’ait commencé son office. N’ayant rien autre à disposition que ses mains tâchées, il en fit bon usage.

***

Le petit ensorceleur s’appelait Lutin, apparemment, pour ce qu’il en comprenait. Il est vrai qu’avec quatre dents en moins, articuler lui était difficile. Avait-on idée de se dissimuler au fond des fosses d’aisance, même transi de peur ?

Lothar était dubida… Dubitad… Interloqué.

Une longue explication avait suivi, entrecoupée de quelques baffes, afin de s’assurer de la véracité des assertions du gnome.

À présent, les choses étaient limpides comme de la Tourtel : Noon avait perdu la tête, ou elle avait trop tourné. Les plus jeunes étaient terrifiés et les mages confirmés n’osaient pas s’opposer à lui, trop occupés à assurer leur place dans la ligne de succession.

Lothar pesa longtemps les différentes options qui s’offraient à lui, même pas incommodé par l’odeur.

— Qu’est-che que vous comptez faire ?

Ah oui, le petit malin. Il lui était déjà sorti de la tête. Est-ce que ce léger défaut d’élocution était lié au nombre de dents qui lui manquaient à présent ?

— Silence, je réfléchis ! lança-t-il abruptement. Dans le bruit, sa cervelle se croyait en plein combat, et il prenait les mauvaises décisions.

— Che le vois bien, vous avez une veine qui palpite. Est-che que vous ne pourriez pas réfléchir ailleurs ? Ou alors laichez-moi partir !

Lothar poursuivit ses réflexions. Peut-être que le petit gars pourrait être utile ? Il reprit la parole, d’un ton plus mesuré :

— Tu vas me fournir l’une de tes robes, et tu vas me mener au supérieur de ton ordre. Je compte sur toi pour demeurer discret. Sinon, je m’occupe d’arranger encore ta dentition.

***

Un escalier interminable menait jusqu’au sommet. Le cauchemar de n’importe quel guerrier. Demandez à ceux que vous connaissez, vous obtiendrez toujours la même réponse : tout sauf des escaliers, particulièrement ceux en colimaçon ! On ne voit rien venir, on se retrouve dans une position défavorable et par-dessous tout, au-delà de cinq étages, avec tout le barda, on a mal aux jambes.

Les marches étaient marquées de givre, certaines étaient même fendues par le froid. Personne ne se mit en travers de leur chemin, l’avancée fut facile. À chaque étage, le silence. Parfois, un regard hagard ou une indifférence béate.

Au dernier palier, la porte massive était entrouverte. Maître Noon, frêle silhouette sombre, se tenait près d’une des meurtrières, contemplant le peu d’horizon qui lui était laissé à apercevoir.

— Lutin ! Approche avec ton ami, que je puisse vous voir, laissa-t-il échapper d’une voix à donner des frissons.

***

Ils étaient entourés de toutes parts.

Et d’après l’expérience de Lothar, ces créatures ressemblaient fort peu à des mages.

La forfaiture du grand mage s’étalait au grand jour, à coups de crocs, de griffes et de reniflements inconvenants. Les avaleurs étaient apparus subitement, à travers des passages qui s’étaient matérialisés dans les murs.

La voix du traître résonna sous la voute en pierre, toujours sévère mais à présent teintée d’une pointe d’hystérie :

— Je n’ai pas manqué à mes vœux, Capitaine, j’ai juste embrassé la réalité ! Nous, les hommes, ne pouvons pas gagner, poursuivi-t-il d’un ton plus mesuré. D’ailleurs nul trophée n’est mis en jeu. Nous avons fait notre temps, voilà la vérité. Nous sommes nés, avons grandi et essaimé. Mais aujourd’hui de nouveaux maîtres se présentent à la Porte. Il en va de nous comme de tout être vivant : notre destin est de nous effacer, puis de disparaître.

— Les humeurs vous troublent l’esprit ! Notre civilisation survivra, car nous sommes les plus éclairés ! Nous maîtrisons la poudre, la navigation et l’agriculture, est-ce que vos baveux peuvent en dire autant ?

— Nos « baveux », comme vous dites, sont la prochaine espèce dominante, l’étape suivante de l’évolution du monde. L’homme n’est plus que fange, décrépitude et nuages de poussière. Le monde avance, avec ou sans nous. En l’occurrence, ce sera sans nous. D’ailleurs qu’avons-nous réalisé ? Rien. Nous exploitons puis laissons mourir les plus faibles d’entre nous. Nous conquérons pour la gloire, mais pas pour la justice. Celle-ci n’existe plus chez les hommes.

— Mais la bière ?

Maître Noon resta un instant interdit.

— Ah oui, la bière, je vous le concède. Je ferais en sorte que l’on continue à en brasser, mais uniquement de la blonde !

— Vous avez perdu l’esprit ! Quoique cela ne m’étonne guère. Penser vous a rendu fou ! Les avaleurs vous possèdent et ne reste qu’une coquille vide, un pleutre ! Pire encore, un mécréant !

— Je n’en pense pas moins, Capitaine : vous croyez voir la lumière, mais vous ne contemplez que votre propre bêtise !

C’en était trop. Lothar se saisit de sa hache et s’avança, tout ça devenait trop compliqué, et en plus on l’insultait.

***

Ce fut une bataille terrible, pas loin de mériter le qualificatif d’héroïque.

La violence des décharges d’énergie vomies par le magicien le disputait à la brutalité des assauts de la hache hurlante de Lothar. Deux visions du monde s’entrechoquant dans un ballet d’agressivité et d’incompréhension.

Lutin se fit minuscule, évitant les coups, comme à son habitude. Ne souhaitant pas s’attarder, même pour assister à la résolution incertaine de ce combat, il réussit à se faufiler entre des jambes poilues et parcourues de varices.

Le combat se poursuivit longtemps, mêlant magie et armes blanches, courage et folie. On entendit des hurlements, pas mal d’imprécations et des salves de jurons que la décence interdit de relater.

Puis, après un grand fracas revint le silence.

***

Lutin cheminait, luttant contre le vent furieux et les seaux d’eaux qui se déversaient sans cesse. Le temps se dégradait et les choses n’allaient pas en s’arrangeant.

Il avait pu quitter la place et s’enfuir, laissant Lothar s’expliquer avec Maître Noon. C’est à peine s’il avait pu récupérer une mule à l’étable, quelques litres de bière et deux sacs de viande séchée (plus un recueil de gravures anciennes, fort utiles pour l’édification des jeunes garçons). Puis avait retenti l’explosion, énorme et assourdissante. Il avait perdu connaissance. Quand il avait recouvré ses esprits, la Tour n’existait plus.

À présent, le ciel auparavant cendré avait viré au noir. Difficile de dire si cela était mieux ou pire. Dorénavant, les hommes devraient se débrouiller seuls. Même sans don particulier en la matière, il le sentait dans sa moelle : la magie était morte.

Pendant quelque temps, Lutin erra de hameau en village, à l’affût de chaque nouvelle. Il apprit que Lothar et Noon avaient tous les deux péri.

Ce monde d’amertume allait reprendre son cours, c’était certain, et sûrement pour le meilleur.

Un jour, au sortir d’une bourgade où l’on brassait bien la bière, il les vit à l’horizon : Les hordes. Il crut tout d’abord à un effet de sa gueule de bois, mais changea d’avis une fois enfermé dans une cage en fer.

***

Ça ne sentait pas bon. En fait, respirer était un aller simple pour ailleurs. Toutefois, Lutin était heureux. Nettoyer les latrines des avaleurs, un travail qui en valait un autre. Accepter son sort avait été facile, parce qu’il avait compris. L’Histoire n’était pas arrivée à son terme. Elle ne le ferait jamais d’ailleurs.

Car bientôt, le cycle reprendrait. Les hommes, revanchards et spoliés de leurs certitudes se masseraient derrière les immenses portes, en provenance de leurs terres d’exil. Puis un jour, ils jailliraient à leur tour des Grandes Bouches pour reconquérir leur domaine. Le cycle ne pourrait jamais connaître de fin. Ben oui, c’était un cycle.

En attendant restaient six fosses à nettoyer.

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2 commentaires

  1. Sousou sur 23 avril 2018 à 20 h 45 min

    On se prélasse avec délice dans les clichés du genre et le tout, servi par une plume agréable, se parcourt avec plaisir. Un page-scroller - turner si vous l’imprimez…

    • Fabien sur 24 avril 2018 à 14 h 56 min

      Merci, heureux que ce texte vous ait plu!

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