— Eko —

Xavier Portebois

Lillois depuis toujours, Xavier s’est vite rendu à l’évidence : où qu’il aille, la réalité ne demeurait que fâcheusement trop réelle, et la science-fiction s’obstinait à ne rester que de la fiction. Aussi préfère-t-il partir explorer d’autres univers, si possible avec des robots déviants, des chamans renégats et des humains en quête d’eux-mêmes. Avec toujours l’espoir, et parfois la chance, d’en ramener quelques souvenirs. À part ça, il tient également un blog où il s’essaie à parler littérature de manière intéressante.

Eko rentra la tête dans son col. La mélodie au glycérol d’un prothésiste certifié, la pub aux néons criards du resto Lucky Dragon local, toute cette galerie commerciale rongeait ses nerfs déjà usés. Par habitude, ses yeux cherchèrent les affiches du ministère placardées sur les murs, rectangles noir et blanc dans ce déluge de fluo. Craignez les mages. Fuyez les sorciers. Dénoncez les chamans. Au moins, ces panneaux-là lui rappelaient pourquoi elle et Towan naviguaient d’un pas pressé entre les sacs trop pleins des badauds.

— Alors, ils nous suivent toujours ? marmonna Eko sans oser articuler, de peur qu’on l’entende.

Towan plia le bras en arrière et attrapa un gros guide de voyage à la couverture écornée, jusque là enfoncé dans le filet qui flanquait son sac à dos militaire. Il l’ouvrit en deux pour révéler les composants à nu de sa console, collés dans le creux du bouquin évidé. Le minuscule écran affichait les images des caméras de sécurité qu’il avait piratées en arrivant dans le centre d’achat.

— Non, pas un uniforme derrière nous. Avec cette tempête de neige, ils ont dû perdre notre trace avant même qu’on entre ici, j’imagine.

La nouvelle réjouit Eko, mais pas assez pour dissoudre la boule de stress qui l’étranglait. D’un coup de coude, elle força son compagnon à s’enfoncer vers une autre allée d’échoppes. Il grogna, un juron au bord des lèvres, mais le ravala soudain et détourna le regard. Droit devant eux, sur le chemin qu’ils auraient dû emprunter, deux androïdes de sécurité patrouillaient de leur pas lent et léger. Des bots d’un modèle public, des squelettes de chrome avec des sarbacanes à pompe pour toute arme, rien à voir avec les goliaths gouvernementaux, mais les chasseurs qui les filaient avaient peut-être pu enregistrer leurs portraits plus tôt et lancer un avis de recherche.

— Bordel, jura Eko entre ses dents, la démarche un peu plus raide, on n’aurait jamais dû s’éloigner autant de notre planque. Après nos derniers coups d’éclat, le ministère va pas se montrer tendre s’il chope une astrale comme moi.

— Relax, tu crois que je t’accompagne juste pour prendre l’air ? D’après mes infos, si on atteint le toit, on pourra filer dans n’importe quelle direction, et disparaître pour de bon de leurs radars.

— Si on atteint le toit. T’as ton matos, au moins ?

En guise de réponse, Towan frappa par-dessus l’épaule son sac plein à craquer. Eko lui fit confiance : ce n’était pas la première fois qu’ils emprunteraient la voie des funambules, et son ami ne lui avait jamais fait défaut.

— Par contre, je vais pas pouvoir pirater les caméras des coulisses de la galerie sans nous faire griller. Ce n’est pas moi qui vais nous dégotter le chemin vers la liberté.

Eko comprenait très bien ce qu’il voulait dire par là.

C’était à elle de prendre le relais.

 

*

 

La mosaïque de carrelage nacré dans les toilettes du centre sentait trop fort la javel.

Eko rabaissa l’abattant sur une cuvette et s’y s’assit. La cabine était tout juste assez grande pour elle et Towan mais, au moins, il n’y avait ici ni caméra ni patrouille. L’endroit le plus discret disponible pour une transe.

Avec lenteur, se forçant à ralentir sa respiration, Eko attrapa le bandeau noir qu’elle gardait toujours dans la poche de sa veste en cuir et le noua sur son front. Puis elle écouta son corps : rythme cardiaque trop rapide, souffle un peu court, poids acide sur la poitrine. Trop de stress pour réussir une sortie sans aide chimique.

Sa main replongea dans la même poche et en extirpa un flacon, un simple tube de plastique blanc générique à l’étiquette décollée. Une pilule d’un bleu irisé glissa dans sa paume, qu’elle ne referma pas tout de suite. Ce n’était pas le soir pour se foirer, et elle n’était vraiment pas en condition ; il lui fallait une projection stable, cohérente, et efficace. Elle laissa tomber une seconde gélule, puis les avala ensemble avec une grimace.

— Les vieux sorciers n’ont jamais eu besoin de ça, maugréa Towan.

Eko soupira. C’était toujours le même numéro de grand frère inquiet, quand elle prenait de l’oniroxine devant lui.

— S’ils avaient pu, ils auraient arrêté leurs cérémonies et leurs prêches débiles, puis en auraient gobé de pleines poignées. Crois-moi.

Sans attendre de réponse, elle glissa le bandeau sur ses yeux et ferma les paupières.

Inspirer. Expirer. Accompagner le souffle hors de soi. Inspirer, expirer, recommencer. Encore. Encore. Puis ouvrir le troisième œil.

Elle eut l’impression de basculer en avant et rouvrit les yeux dans sa chute. Son corps n’avait pas bougé. Il demeurait là, derrière elle, toujours sur la cuvette. Elle se tenait désormais entre Towan et sa propre chair, sortie, copiée, projetée dans l’éther du plan astral, comme un fantôme nageant dans un brouillard phosphorescent.

Elle ignorait combien de temps en rab offraient deux doses d’oniroxine. Mieux valait donc ne pas traîner.

Un frisson réflexe la parcourut quand elle traversa le contreplaqué de la porte sans l’ouvrir. Elle n’y fit pas attention, sachant qu’elle s’y habituerait vite. Elle sortit des toilettes puis suivit le chemin que Towan lui avait indiqué vers les secteurs interdits au public.

Un couloir, un second, et elle aperçut enfin la porte tout au fond, un étroit vantail d’acier renforcé, hachuré d’avertissements repeints à neuf, et ouvert tandis qu’un bot de sécurité en franchissait l’embrasure. En se dépêchant, en s’approchant assez vite, elle pourrait peut-être bloquer la serrure avant qu’elle ne se verrouille.

Si ces années de survie lui avaient appris une chose, c’était de savoir quand tenter sa chance.

Eko se précipita le long du couloir et, à quelques mètres du battant qui se refermait déjà derrière l’androïde, elle leva les bras vers le verrou électronique. Son esprit frissonna quand elle devina sous le plastique du boîtier l’architecture fine des canaux de cuivre, des cascades de transistors et des barrages de diodes. Ses pensées crépitèrent dans l’éther autour lorsqu’elle se fit orage électrique.

La porte claqua contre le dormant, mais aucun cliquetis métallique ne s’éleva de la serrure. L’écran du digicode n’était plus qu’un cadre éteint.

Satisfaite, Eko traversa le métal sans plus y songer. Ce serait toujours ça que Towan n’aurait pas à pirater.

De l’autre côté, le couloir se scindait en deux. Le bot continua sa patrouille à gauche, aussi Eko fila à droite. Le béton des murs s’ouvrit sur le fer d’une cage d’escalier où une ligne de néons grésillait jusqu’au dernier étage. Voilà le passage qu’ils cherchaient ; ne lui restait qu’à s’assurer qu’il ne fût pas gardé.

Eko tendit l’oreille et se dilua dans l’éther autour d’elle : derrière la rumeur étouffée du plan astral, le grondement sourd et lointain des énergies, le réel n’était que silence. La voie était libre.

Ce fut plus simple qu’elle ne l’avait craint, et le temps ne lui avait pas fait défaut. Avec un dernier sourire, elle ferma les yeux et se concentra sur les souvenirs de sa chair.

Le moment était venu de refaire le trajet avec son corps.

 

*

 

L’impression de basculer en arrière l’avait bien traversée mais, quand elle rouvrit les yeux, Eko se tenait toujours en bas de la cage d’escalier, noyée dans l’éther.

Le stress remonta en elle d’un coup, comme une bulle d’acide. Sans gorge à serrer, sans cœur à presser, il rongea ses pensées. Ce n’était pas le moment pour une telle merde. Elle avait plus urgent à faire que de revenir pas à pas jusqu’à son corps. Chaque seconde comptait.

Ses pieds glissèrent au-dessus du sol et elle fila le long des corridors. La porte des toilettes s’ouvrit devant elle : Towan en sortit, suivi d’Eko. Suivi d’elle-même.

Elle s’immobilisa brutalement, stupéfiée, le regard gelé sur son corps qui s’en allait, le bandeau noir retombé autour du cou comme un foulard. Comment était-ce possible ? Elle n’avait senti aucun autre esprit dans les parages, alors qui avait pris possession de sa chair ? Le ministère embauchait-il des traîtres pour les posséder et infiltrer leur résistance ?

Le hacker et la chamane la traversèrent et continuèrent leur chemin. Eko les rattrapa d’un bond, ne sachant que faire ensuite. Elle ignorait combien de temps il lui restait. Sans doute fallait-il d’abord prévenir Towan, qu’il se méfie de son double, qu’il tâche de l’aider.

Elle devait pouvoir communiquer avec lui par l’écran de sa montre numérique. Elle brouilla l’affichage, dessina sur ses pixels des vagues de bruit blanc, mais son ami ne remarqua rien. Il ne cessait de se retourner et jetait des regards aux angles des couloirs, trop occupé à guetter la moindre patrouille imprévue.

— Voilà la porte, elle doit toujours être déverrouillée.

Eko trembla au son de sa propre voix où elle ne sut se reconnaître. Et puis, surtout, comment le sorcier ou l’esprit qui la doublait pouvait être au courant de ça ?

Ils ouvrirent la porte blindée tandis qu’elle parasitait l’écran du digicode, là encore en vain, sans accrocher le regard de Towan. De l’autre côté, la fausse Eko ferma les yeux, les paumes à plat sur les paupières. Eko savait ce qu’elle faisait, elle aurait fait la même chose : elle vérifiait une dernière fois les alentours.

— La voie est toujours libre ? demanda Towan qui verrouillait derrière eux.

L’Eko de chair hésita, le visage crispé, comme à l’écoute d’un murmure lointain, puis elle renfila son bandeau, la mâchoire serrée.

— Il y a quelque chose qui gravite autour de nous. Attends…

— Bordel, c’est pas le moment. Si on nous chope ici, on est morts.

La fausse Eko ne l’écouta pas ; elle avait senti la présence de la vraie. Eko se campa face à elle et se concentra. Sitôt le troisième œil ouvert à l’astral, il lui faudrait frapper vite et fort, par surprise.

Au-dessus du bandeau, au milieu du front, l’œil s’ouvrit, lumineux, fendu de haut en bas. Eko croisa son regard et, immobile, le reconnut aussitôt.

C’était comme contempler sa propre âme dans un miroir.

— Eko ? hésita-t-elle, ne sachant comment s’appeler soi-même.

— Eko ? répondit avec le même ton son alter ego.

De longues secondes s’écoulèrent où elles s’examinèrent l’une l’autre. L’impensable finit par s’imposer : c’était deux fois le même esprit.

— Comment est-ce possible ? demanda l’autre. D’où tu sors ?

— Mais je sors de nulle part. Enfin, si, de toi – de moi ! Je me suis projetée depuis les toilettes, et au moment de revenir dans mon corps, ça n’a pas marché, c’est tout.

— Ah si, ça a marché. C’est ce que j’ai fait en tout cas.

Les deux chamanes échangèrent un regard interdit. Avaient-elles entendu parler de dédoublement auparavant ? Et surtout, qu’est-ce qui aurait pu causer ça ?

Eko baissa les yeux vers la veste de cuir en même temps que son double sortait de sa poche le flacon blanc. Overdose d’oniroxine. Une projection plus stable, plus cohérente. Trop, en fin de compte.

Aucune ne chercha à expliquer ce qu’elle avait compris. L’autre avait fait les mêmes déductions en même temps, c’était certain.

— Bon, assez parlé, je sais pas combien de temps je peux encore tenir dans l’astral, alors tu me laisses regagner mon corps ?

L’Eko de chair recula d’un pas, les paumes tendues en signe de défense.

— Hé, tu es déjà dans ce corps, okay ? Y’a pas de place pour deux. Et puis, on sait pas quelles conséquences ça pourrait avoir sur ma cervelle, c’est trop dangereux.

Elle avait raison : elles ignoraient les effets possibles d’une telle fusion. Pourtant, Eko refusa de capituler. D’ici quelques minutes, elle ne savait quand, elle se dissoudrait dans l’éther et elle ne voulait pas de ça. Son seul espoir de trouver un plan de survie était de sonder son alter ego, mais elle se savait trop butée pour se laisser faire. Sans prévenir, Eko tendit les doigts vers le troisième œil et tenta de le toucher.

L’onde de choc en retour la rejeta vers la porte.

— Désolé, grogna l’Eko de chair, mais je suis un peu trop occupée pour ce genre de jeux, là.

L’éther autour de sa silhouette fumait comme une pierre incandescente plongée dans l’eau froide. Eko grimaça en comprenant qu’elle ne pouvait pas s’imposer ; à âmes égales, celle qui avait un corps où puiser de l’énergie avait l’avantage.

— Je sais pas ce que tu fous mais faut qu’on se casse. Maintenant !

La voix de Towan perça les aigus. Il attrapa l’Eko de chair par le bras et la tira vers les premières marches de l’escalier.

Eko ne les suivit pas. Elle écouta, devina l’éther vibrer et se fendre au loin et comprit la peur de Towan. Des bots approchaient, d’un pas trop rapide pour laisser croire qu’ils étaient en simple patrouille. Ils venaient pour eux.

Elle ferma les yeux pour retrouver un peu de calme, juste une seconde, le temps de réfléchir. Si elle tentait quoi que ce soit sur son double maintenant, elle risquait de leur faire perdre le peu d’avance qu’ils avaient sur leurs poursuivants. Malgré l’urgence, il lui fallait attendre.

Sa seule chance restait de les rejoindre sur le toit. Elle aviserait alors.

 

*

 

Eko avait pu prendre des chemins fermés que les deux autres n’avaient pu emprunter, aussi était-elle arrivée la première sur le toit du centre commercial.

Des plaques de bitume en bordure s’ouvraient au milieu sur un vaste jardin d’agrément, fermé au public ce soir à cause de la tempête qui enflait et enflait. Les flocons de neige sur les branches des pruniers laissaient croire qu’ils étaient déjà en fleur. À leur aplomb tanguaient dans les bourrasques les triangles oranges que tous avaient l’habitude de voir depuis l’état martial où le ministère craignait la moindre attaque terroriste : quelques dizaines de cerfs-volants intelligents se maintenaient en l’air, les boursouflures métallisées de leurs charges anti-drone à peine visibles dans la tourmente.

Eko avait probablement un peu de temps avant que Towan et son alter ego n’arrivent, et la vue des planeurs de toile fluo lui donna une idée. L’esprit tendu vers le blizzard, elle s’immisça dans les cerveaux de silice des ailes volantes. Des I.A. assez simples pour qu’elle les manipule sans trop lutter. Une pensée obligeait un circuit à s’ouvrir, une autre à se fermer ; une voilure se repliait, une gouverne s’élevait, un volet se déployait. Petit à petit, ordre après ordre, deux cerfs-volants tanguèrent jusqu’au toit, à hauteur de regard, prêts à être envoyés où bon lui semblait.

Prise d’un malaise soudain, elle perdit l’équilibre et tomba à genoux. L’effort l’avait épuisée alors qu’elle s’était imaginé pouvoir amener jusqu’à elle une dizaine de bombes volantes. Le mugissement de la tempête lui parvint étouffé, comme à travers du coton, et la neige autour d’elle se couvrit d’un voile noir abyssal. Eko, apeurée, referma les bras sur sa poitrine, par réflexe charnel, pour se protéger. Il ne lui restait plus beaucoup de temps.

Des coups de feu éclatèrent, nets sous son crâne. Une porte de service s’ouvrit en grand. Towan surgit du carré de lumière au sodium, l’Eko de chair sous un bras, le poids de son automatique au bout de l’autre. Eko plissa le front, son esprit condensé en une unique pensée, et les deux cerfs-volants vrillèrent jusqu’à l’entrée. L’impact déchira leurs toiles quand les fines armatures de fibre carbone s’encastrèrent dans l’embrasure. Les formes arrondies des bombes à grenaille qu’elles portaient se découpèrent dans l’éclairage des néons, prêtes à exploser sous son ordre muet.

Leurs poursuivants devraient les désarmer ou les contourner, de quoi gagner quelques minutes de répit.

Eko fit volte-face, saisie de vertige par ce mouvement brusque. Towan se tenait déjà au bord du toit, au pied d’une tresse de fibres optiques tendue vers un autre bâtiment, plus bas. Son sac était entre ses pieds, ouvert au vent, tandis qu’il devait y chercher de quoi faire des poulies pour cette tyrolienne improvisée.

Mais où était l’Eko de chair ?

La chamane suivit les traces de pas qui s’effaçaient déjà, d’abord dans l’herbe givrée, puis sur les plaques de goudron blanchi. Son corps gisait, adossé aux cubes de zinc froid de climatiseurs, un peu à l’abri des rafales et de la neige. Son visage était livide, ses yeux mi-clos, ses paupières frémissantes, luttant pour s’ouvrir sur un regard de plus en plus absent.

Il ne fallut pas longtemps à Eko pour comprendre. Trois minuscules dards se dressaient, plantés dans le ventre, sous le manteau de cuir. Un bot l’avait touchée. D’ici peu, son corps sombrerait dans un sommeil profond et sans rêve, prêt à être cueilli par les uniformes du ministère.

L’Eko de chair n’avait donc plus aucune défense. Cette fois, elle ne pourrait s’opposer à leur fusion. Voilà l’occasion ultime de regagner sa chair, avant qu’Eko ne se désagrège pour de bon dans l’éther de plus en plus sombre autour d’elle.

Oui, mais…

Son bras déjà levé s’immobilisa à mi-chemin. Elle risqua un regard par-dessus les ventilateurs des clims, du côté de la porte de service. Les planeurs y étaient toujours coincés mais des silhouettes trop nombreuses s’activaient derrière. Ils ne renonceraient pas.

Son attention revint à son corps presque endormi.

Soit elle se laissait mourir ici, dans le plan astral. Une fin muette, sans douleur, sans cri. Avec l’espoir que Towan sauve son alter ego, et que son double continue son œuvre pour elle, aussi bien qu’elle, exactement comme elle.

Soit elle regagnait son corps, sans en connaître les conséquences. Peut-être allait-elle se frire la cervelle. Peut-être redonnerait-elle à ses nerfs assez d’énergie pour lutter contre les anesthésiants que charriaient ses veines. Un pari risqué où, si elle échouait, si le ministère la capturait, elle aurait le droit à une tout autre fin. Avec une mort lente, beaucoup de sang, de tortures et de hurlements.

Elle se surprit avec un sourire amer à souhaiter que les dieux existent, pour pouvoir les prier.

Eko finit par hausser les épaules. Si ces années de survie lui avaient appris une chose, c’était de savoir quand tenter sa chance.

Sa paume toucha la peau livide de son front. Elle eut l’impression de tomber de tous les côtés à la fois, de s’ouvrir et de rapetisser comme une fleur qui se fane. Sa poitrine se vida jusqu’à la dernière goutte d’air d’un souffle sifflant, qui mourut en un silence absolu quand un cocon de nuit noire se referma sur elle.

Puis éclata. Sa peau était gelée, ses poumons en feu, son dos perclus de douleur, son cœur affolé sous sa cage thoracique. Le souvenir jamais vécu de trois seringues enfonçant leur acier dans ses chairs trancha son esprit engivré comme un brise-glace, puis sombra dans le maelström brûlant de sa mémoire recomposée.

Elle était surtout réveillée. Pari gagné, la fusion avait eu raison du poison.

Au fond de son crâne, elle devina aussi le lien qu’elle avait tissé avec les cerveaux pilotes et leurs bombes à grenaille s’estomper. Si elle voulait profiter de cet atout, c’était maintenant ou jamais.

Le souffle chaud sur ses joues lui rappela le confort de leur planque, tandis que des bouts de ferraille volaient au-dessus d’elle, emportés par l’explosion.

La neige crissa à ses côtés. Towan se pencha vers elle pour lui tendre la main, un regard inquiet et perdu vers la porte de service. Elle attrapa son bras avec vigueur et se releva d’un bond. Elle lui expliquerait tout ça plus tard, en sécurité.

— Ça ira ? demanda-t-il d’une voix incertaine, lui offrant une section de câble lisse noué en guise de poulie.

Pour toute réponse, elle hocha la tête et se dégagea quand il voulut l’aider à gagner le rebord. La tresse de fibres optiques descendait brutalement vers le bâtiment voisin. Une tyrolienne improvisée, le chemin des funambules ; elle avait l’habitude.

Eko passa la courroie sur le cordon et la saisit à deux mains. Elle jeta un dernier regard par-dessus son épaule : la neige s’infiltrait par la déchirure béante de la sortie explosée, un néon défectueux clignotant derrière l’encadrement. Personne n’avait encore franchi les débris torturés de la porte métallique.

Elle se jeta dans le vide, pieds en avant, prête à atterrir sur l’autre toit. La tête rentrée dans son col, le vent fila sur ses joues et lui arracha quelques larmes gelées. Ses lèvres s’ouvrirent sur un rire sans réserve, insouciante à l’air trop froid.

Jamais elle n’avait été aussi heureuse à l’idée de retrouver bientôt la chaleur de leur refuge.

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1 commentaire

  1. Comte de X sur 27 septembre 2017 à 16 h 25 min

    Quoi ? Pas un seul commentaire sur cette nouvelle ??

    J’aime beaucoup l’idée, l’univers très bien esquissé, l’action bien menée.

    Bravo et merci pour cette lecture

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