— Grains de sable —

Marie Tinet

Que ce soit au travail ou à la maison, Marie Tinet vit entre les étagères, le papier et les mots. Elle se définit comme nouvelliste, un format qui lui correspond. L’alchimiste qui vit en elle peut alors expérimenter, tester différents genres, thèmes, styles et poursuivre sa quête de l’émotion, de l’intense, toujours. Publiée chez plusieurs éditeurs, ses lecteurs la connaissent surtout pour sa nouvelle post-apocalyptique « Mutation ».

Le volume de la radio s’entend à peine. Nous sommes encore couchés, Louis et moi. L’un contre l’autre, à s’aimer main dans la main. Comme chaque matin, la mélodie du réveil augmente doucement. Une chanson passe, déjà trop énergique pour ce début de journée. Elle s’interrompt brusquement pour laisser place aux informations. Je n’écoute pas, seuls quelques mots me parviennent. Je m’isole, les oreilles collées aux couvertures. D’un coup, Louis hausse le son et tout s’enchaîne… Il se lève, ne prend pas le temps de s’habiller, allume la télé, attrape son téléphone, compose un numéro. Qui peut-il bien appeler le jour à peine levé ? Je reconnais le nom d’un ami. Juste me rendormir… Puis, la voisine frappe à notre porte, bien trop fort pour un dimanche matin… Ses petits cris de souris, c’est elle, à n’en pas douter. Louis va lui ouvrir, j’entends des éclats de voix, des pleurs aussi, je crois. C’est peut-être son chat… La porte se referme avec douceur, les pas s’avancent vers moi…Louis me secoue, je ne veux pas me réveiller. Je me blottis un peu plus contre mon lit. La douceur des draps ne rend pas moins énergiques les mouvements de mon mari. Il n’est pas comme ça d’habitude. Aujourd’hui n’est pas ordinaire. Mes paupières se décollent à m’en faire mal aux yeux. Je ne veux pas, mais pas le choix. L’évidence s’attache à moi. C’est trop tard, je ne peux plus repousser le temps.

Les klaxons des voitures s’agitent, les alarmes dans les rues hurlent à m’en crever mes vieux tympans. Du bruit, partout, comme jamais je n’en ai entendu. Un cri qui brise, qui plante sa fureur dans ma poitrine. Pour nous annoncer, nous prévenir, nous alerter, nous faire réaliser que cette fois, c’est la dernière. Pas le temps de fuir, pas assez loin du moins. Non. Pas cette fois…

Combien de vagues destructrices ont déjà tenté d’engloutir la ville ? Combien de terres, pâturages ou goudron sont dorénavant sous les profondeurs des flots ? Beaucoup. Beaucoup trop. Je pourrais sans doute chercher des chiffres, mais à quoi bon ?

Nous savions pertinemment que notre tour approchait et nous sommes tous restés là… Mon mari et moi n’avons jamais évoqué l’idée de partir. Cet endroit, c’est une partie de ma vie, de mes ancêtres, mon avenir aussi. Quelque chose me persuadait que tant que je resterais là, les éléments naturels patienteraient. Ça ne pouvait pas m’arriver, pas à ma ville. Bien sûr, je me trompais. On ne peut rien contre l’océan. Il ne va pas nous épargner, il va nous avaler, nous faire disparaître, sa bouche immense sur nous… et les bruits urbains mourront pour laisser place à un vide, une absence, le silence.

*

Je regarde les gens par la fenêtre, ils sont aussi agités que je suis immobile. Déjà dans les bouchons à peine sortis de chez eux, ils veulent sauver leurs enfants. Sans lâcher leurs petites mains fragiles, ils avancent à pied, en transports, qu’importe, du moment qu’ils s’éloignent de La Terrible. Peut-être que j’aurais fait ça moi aussi dans d’autres circonstances. Une mère à bout de souffle tombe, son bébé dans les bras. Elle tend son garçon vers les occupants des voitures bondées et surchargées, suppliant pour qu’on l’emmène loin d’elle, vers le salut. Mon corps tout entier se contracte, j’ai mal de voir cette scène, ça me serre de l’intérieur. Pourtant je reste imperturbable, à observer la fin du monde.

Je reconnais une fillette derrière la vitre d’une vieille camionnette rouge. Il y a quelques semaines, je l’ai gardée à la maison pour dépanner ses parents. Je me remémore ses rires, sa curiosité, son innocence. Elle aimait jouer avec des petits riens, écouter les histoires de mon enfance. Là, à travers la vitre froide, elle n’exprime plus rien, un pâle reflet de mes souvenirs. A-t-elle compris qu’elle s’apprête à vivre la fin ?

Je reste à la fenêtre, encore. La dernière fois, Louis et moi avons déjà évité de justesse le pire, mais cette fois nous n’y échapperons pas. Nous le savons. Nous n’avons plus le temps, plus l’énergie, plus l’envie. Nous refusons de fuir le danger encore une fois, la mort qui nous poursuit sans cesse, qui hante nos cauchemars et tue nos rêves.

Pas besoin de mots pour nous dire tout ça. Nos trente-cinq ans de vie commune y sont peut-être pour quelque chose, un regard a suffi pour nous décider. En réalité, je crois qu’on s’est toujours compris. Comme si nous pouvions lire les émotions de l’autre, les vivre aussi. Je suis rassurée d’être avec lui, là, maintenant.

Les valises prêtes dans le dressing nous attendront en vain, nous ne les prendrons pas. Nous aurions pu les prendre, si nous avions été avertis plus tôt, peut-être… Pour autant, j’ai envie de profiter pleinement du temps qui nous reste, main dans la main avec mon mari. Juste apprécier le paysage, l’odeur, le calme avant la tempête. Je veux simplement qu’on s’aime encore un peu… être avec lui jusqu’au bout de nos vies…

Je sursaute. Une action très précise se dessine dans ma tête : libérer mes deux colombes. Plus rien d’autre ne compte. Pourquoi ? Un symbole de liberté ? Faire survivre quelque chose ? Je n’en sais rien et peu importe, finalement.

Les jambes flageolantes, j’avance les yeux brouillés vers le salon. Louis me parle, tente de trouver les bons mots pour m’éviter une crise d’angoisse, mais je ne l’entends pas. Mes colombes. Elles sont tout près. Mes doigts s’agrippent à la cage métallique, bien trop froide. Je cherche à l’aveugle le loquet, je l’ouvre, la fenêtre, j’ouvre tout, mes larmes, mes rires, mon cœur, la liberté. Les oiseaux ne bougent pas. Ont-ils peur ? J’essaye de les attraper, ils s’élancent, volent et disparaissent au-dessus des toits des immeubles… Ma respiration ralentit, je me sens mieux. Elles vont me survivre.

*

Je me retrouve dans les bras de Louis. Un endroit chaud et réconfortant qu’il me faut quitter. Cet appartement aussi… Je rassemble mon courage et dans le calme, nous franchissons le seuil du foyer sans prendre le temps de fermer la porte à clef. Un aller sans retour.

Nous descendons les escaliers doucement. Il n’y a plus personne pour nous bousculer. L’immeuble est vide, ou presque. Un chien aboie, gratte, invisible derrière le mur de son logis. Instinctivement, j’essaye d’ouvrir, mais il est enfermé. Louis me caresse la joue. On ne peut rien faire. L’animal est piégé, condamné à la solitude, il ne pourra plus admirer la mer, ou profiter de la présence d’un autre. Moi, j’ai cette chance. Je vais la savourer… C’est tout ce qu’il me reste à faire.

Le chien se tait et seuls nos pas résonnent dans la cage d’escalier. Plus jamais je ne les monterai, ni avec les sacs de courses trop lourds ni avec l’envie de retrouver Louis après une longue journée. Plus jamais mon mari ne tapera à la porte, des fleurs devant son visage souriant. Plus jamais… Je laisse couler une larme en avançant vers ma dernière heure. La dernière ? Peut-être moins encore… Le temps défile si vite…

*

Louis ouvre la porte de l’immeuble. Il nous plonge dans le bruit, l’agitation. À contresens, nous marchons, sans nous lâcher. Nos doigts enlacés ne se décrocheront plus, maintenant. Éviter les regards horrifiés, simplement me perdre dans les yeux de Louis, dans notre amour, nos souvenirs gravés, le premier baiser. Nos malheurs aussi, nos échecs…

Nous marchons encore. Les rues se font plus calmes à mesure que nos pas nous rapprochent de la magnifique, La Terrible étendue d’eau à l’horizon infini. Tueuse de vies. Celle que je n’ai pas pu donner, celle qu’on m’a refusée, ce doux rêve inaccessible qui a changé ô combien de journées ensoleillées en affreux cauchemars. Je regarde mon ventre stérile. Je n’avais qu’un souhait, un seul. L’existence m’a interdit ce que j’ai mille fois désiré : un petit être, un trésor à protéger, une merveille à admirer. Une deuxième larme roule sur mon visage… Plus lourde, plus grave que la première. J’ai mal et je crie en silence, tout au fond de moi.

*

On peut l’entendre désormais, un son constant qui s’impose. Elle est étrangement calme, elle attend pour hurler, pour ravager le monde, mon monde, ma ville, nos vies, nos souvenirs… Elle va tout me prendre, jusqu’à mon corps qu’elle va traîner dans sa folie, qu’elle va noyer dans sa tourmente. Louis et moi lui faisons face, comme deux soldats qui se rendent. Sans peur. Sans remords. Deux grains de sable soudés devant l’immensité.

L’océan dégage une puissance sourde. Je l’admire en silence, pour sa beauté, sa force que je n’ai plus. Il brille et je me souviens de chaque pas que j’ai posé sur son sable, sous la chaleur des rayons, devant les réflexions du soleil sur l’eau. Cette ville m’a fait vibrer, aimer, sentir, vivre. Vivre comme jamais les instants éphémères, ceux qui comptent, ceux que je n’oublie pas. Quelque part, je suis rassurée de donner ma vie à cet endroit qui compte tellement pour moi.

Le vent commence à gronder. L’atmosphère se tend, se serre, comme nos organismes, fragiles. Les éléments montrent les dents, deviennent sauvages, indomptables. Nous nous tournons l’un vers l’autre, échangeons un regard, celui de la première fois, ensemble. Nous ne sommes plus devant la menace, mais face à nous-mêmes. Je vois le courage, l’amour, cette passion qui nous dévore, encore, toujours, malgré les années qui ont passé… Ce beau, ce nous, me traversent, alors je laisse le flot de mes larmes couler… Sans retenue, j’inonde mes joues du liquide salé. J’ai devancé l’océan.

Je commence à oublier où nous sommes, pourquoi et comment. Je revois les petits bonheurs du quotidien, ses yeux qui se plissent, son sourire enfantin.

Et puis, nous l’entendons arriver, si fort qu’elle m’éloigne de Louis, mais je ne le lâche pas. La pression nous écrase. La Terrible est si près de moi, de nous. Je tourne la tête, le ciel a disparu, une vague immense s’impose dans un vacarme qui malmène nos tympans. Elle va nous engloutir, elle va tout emporter… Je ferme les yeux. À travers mes paupières, je continue à l’imaginer s’avancer vers nous. Je sens son odeur iodée qui la précède. Elle est plus haute que les immeubles de la ville, plus redoutable que l’onde de choc d’une catastrophe nucléaire.

Je serre si fort les mains de Louis. Ensemble, nous sommes ensemble… À jamais.

Vous avez aimé ? Vous avez détesté ? Vous avez passé un agréable moment de lecture, ou au contraire vous vous êtes ennuyé ? Laissez un petit commentaire à l’auteur et à l’éditeur : vos retours sont précieux et aident les auteurs (et l’éditeur) à améliorer leur travail. Et si c’est juste pour le plaisir de complimenter, ne vous en privez surtout pas 😉

4 commentaires

  1. Blu sur 14 novembre 2017 à 1 h 17 min

    J’en suis très émue.
    Ce texte a le rythme d’une vague.

  2. Aurore sur 14 novembre 2017 à 8 h 58 min

    Un texte attachant qui m’a mis la larme à l’oeil. On plonge de suite dans l’histoire et on est emporté par les flots. Bravo Marie.

  3. Théo sur 14 novembre 2017 à 18 h 23 min

    Et bien c’est un très beau récit introspectif, plein de tendresse et de nostalgie, qui donne envie de chérir les petits bonheurs du quotidien qui deviennent soudainement sublimes quand c’est la fin.
    Le récit fait monter la tension, depuis la douceur jusqu’au dénouement, mais fais monter cette tension en la désarmant à chaque moment. Finalement, on se laisse porter par ces souvenirs agréables, qui sont ce qu’on peut souhaiter avoir de mieux au moment où on se résout à affronter la destruction du monde/de son monde. On fait le choix de suivre les personnages, et on assume avec eux leur décision de ne pas fuir, apaisés par la vie pleine qu’ils ont eu, et qu’on souhaite avoir !

  4. Fabien sur 17 novembre 2017 à 13 h 29 min

    Héhé, toujours aussi talentueuse, bravo!

Laissez un commentaire