— Le Ballon —

Céline Saint-Charle

Céline Saint-Charle vit de lecture, d’écriture et de litres d’Earl Grey. Elle adore les zombies et déteste le chocolat, sans qu’il y ait nécessairement de lien entre les deux. Elle sévit dans différents genres, avec une prédilection pour la dissection des émotions humaines et de grandes interrogations sur ce que le futur réserve à l’humanité. Ecrire des nouvelles est un véritable plaisir pour elle, en raison des exigences particulières de ce format et de la rigueur qu’il impose à l’auteur. On peut la trouver sur son blog, Facebook et Twitter.

La vieille femme essuya la sueur sur son front d’un geste machinal de l’index, un balayage rapide rappelant le morne mouvement d’un essuie-glace, et qui lui laissa les sourcils en bataille. Après deux heures sur la route, elle ne se rendait même plus compte qu’elle répétait ce geste à intervalles réguliers. La chaleur moite de l’été compliquait sa tâche, et elle se prenait à regretter la pulsion qui la jetait sur les chemins depuis plus de cinquante ans, sans prévenir, en toutes saisons.

« Seigneur ! bougonna-t-elle. Quand donc auras-tu pitié de ta vieille servante, et cesseras-tu de l’envoyer faire ton travail à ta place ? »

Les chevilles enflées par la marche, le corps las de tous ces kilomètres poussiéreux parcourus au fil des ans, la vieille n’aspirait plus qu’à une chose : se reposer. Si elle continuait malgré tout, c’est que jamais jusqu’alors son instinct ne l’avait trompée.

« Seigneur, où m’as-tu menée cette fois ? »

Quelque part ici, pas loin, tout près même, se tenait l’être qui l’avait attirée dans ce coin tranquille de la campagne d’Alabama. Elle le sentait. Restait à le dénicher.

Pourtant, ce qu’elle avait sous les yeux n’était guère inquiétant. Une maison perchée en haut d’une petite colline, fièrement dressée sur son socle de bois, pimpante dans sa façade fraîchement repeinte d’un blanc brillant qu’elle arborait comme une belle au soir de son tout premier bal. Un cheval placide dans un pré, un poulailler entouré de grillage, un chien assommé de sommeil sous la véranda. Et une gamine, de dos, immobile sur une balancelle à l’auvent en tissu fleuri. Une image tout droit sortie des années cinquante, calme et sereine.

Mais la vieille ne pouvait ignorer les ondes qui lui parvenaient en remous concentriques de plus en plus violents. Elle attaqua la légère montée en maugréant, sans plus s’occuper de la sueur dégoulinant sur sa peau sombre.

À son approche, le chien redressa la tête, jugea qu’elle ne paraissait pas présenter de danger immédiat et se rendormit dans un soupir sonore. La fillette ne bougea pas, perdue sans doute dans un de ces rêves incompréhensibles dont les gosses d’aujourd’hui sont friands, console de jeux ou téléphone portable. Ses tresses blondes, nettes et symétriques, ne frémirent pas quand les galoches de la vieille firent crisser le gravier de l’allée.

Tout en contournant la balancelle pour faire face à l’enfant, la femme la salua d’un ton faussement enjoué.

« Bien le bonjour, ma petite, est-ce que tes parents sont… »

Mais en découvrant le spectacle qui l’attendait, la fin de sa phrase se perdit dans un borborygme étranglé. La gamine avait les yeux perdus dans le lointain, des yeux d’un bleu glacial, et son visage était sans expression, dur et fermé. Même les taches de rousseur parsemant joliment les ailes de son nez n’atténuaient pas la cruauté de ses lèvres serrées. Ses avant-bras reposaient sur ses cuisses malingres, et ses mains restaient serrées sur le cou d’un chaton minuscule.

L’animal était mort, sûrement depuis de longues minutes. Sa gueule ouverte était figée sur un miaulement d’agonie qui n’avait pas suffi à susciter la pitié de l’enfant. Il s’était défendu, pourtant. Ses griffes étaient encore plantées dans la robe, une tache écarlate maculait le tissu clair, prouvant qu’il s’était acharné à se soustraire à l’emprise mortelle.

« Doux Jésus ! croassa la vieille. Qu’as-tu donc fait à cette pauvre bête ? »

Alors seulement la fillette daigna-t-elle poser son regard sur la femme. Elle plaqua aussitôt un sourire hypocrite sur son visage, un sourire démenti par la lueur mauvaise dans ses yeux.

« C’était un accident, je ne l’ai pas fait exprès.

— À d’autres ! On ne me la fait pas à moi…

— Et qu’est-ce que vous comptez faire, vieille bique ? »

L’enfant semblait vraiment attendre une réponse. Son visage s’était animé, elle détaillait la vieille femme de la tête aux pieds.

« Je vais aller trouver ta mère, et lui dire.

— Oh, pas besoin de vous donner cette peine. Maman ne vous croira pas. Elle préfère prétendre que je suis une petite fille normale. C’est plus simple pour elle, vous comprenez ?

— Elle sera bien obligée de se rendre à l’évidence, le chaton est là pour prouver ta mauvaise action. »

La petite éclata d’un rire méprisant qui fit tressauter ses tresses.

« Si je me mets à hurler qu’une vieille noire puante a tué mon petit chat, et que je pleure très fort, qui va avoir des ennuis ? Pas moi. Surtout si j’ajoute que vous avez essayé de mettre vos gros doigts sales dans ma culotte. Fichez le camp, vieille sorcière ! Négresse ! »

La femme sentit ses joues chauffer sous l’insulte, et se maîtrisa à grand-peine. Ainsi, c’était elle, cette môme diabolique, qui l’avait attirée ici. Aucun doute n’était permis, là résidait sa mission. Elle ne s’attendait pas à ça, une enfant si mignonne, et si jeune ! Les mots grossiers étaient sortis de sa jolie gorge comme on vomit un aileron de poulet périmé.

La vieille déposa subrepticement un mouchoir plié sur le siège de la balancelle et repartit comme elle était venue, sans rien ajouter. Qu’aurait-elle pu dire de toute façon ?

L’enfant la regarda s’éloigner, son pied gauche en appui sur la terre sèche, pour lancer la balancelle dans un mouvement presque hypnotique. En avant, en arrière, en avant, en arrière… Le grincement du métal crispait tous les nerfs de la femme, mais elle refusa de se retourner. Elle ne voulait pas croiser de nouveau le regard malfaisant de la petite. La vieille croyait fermement que le mal peut être contagieux si l’on n’y prend garde. Elle avait accompli son devoir, le reste ne la regardait plus.

La petite continua de se balancer un moment, tout en agitant mollement le corps flasque du chaton. Elle lui faisait prendre des poses, chantonnait à mi-voix pour accompagner la danse sordide improvisée pour l’animal assassiné. Quand elle finit par se lasser, elle laissa tomber le cadavre à ses pieds, et lui écrasa le crâne d’un coup de talon vigoureux. Pas besoin de laisser de traces trop évidentes de son forfait. Il lui suffisait d’aller le déposer sur la route en contrebas, maman croirait qu’il avait été heurté par un véhicule de passage.

La chaleur devenait suffocante, la fillette avait soif. Elle sauta de la balancelle, entra dans la maison sans se presser.

« Maman, je peux prendre un verre de limonade ?

— Bien sûr, Lucy. »

La voix de sa mère lui parvenait étouffée. C’était jour de ménage, elle devait être en train d’astiquer la salle de bains à cette heure-ci. L’aspirateur s’était tu depuis un moment. Lucy calcula qu’il lui restait peu de temps avant que maman passe le nez par la porte, échevelée, des auréoles sombres sous les aisselles témoignant de ses efforts domestiques.

Sans perdre de temps, la petite avala un grand verre de limonade glacée avec avidité. Elle adorait la sensation immédiate de gel dans son cerveau, amplifiée par les bulles sucrées. Elle aurait pu en boire des litres et des litres. Mais, bonne fille, elle se contenta du verre unique autorisé par ses parents chaque jour. Elle rinça soigneusement le verre, le déposa dans l’égouttoir. Puis elle ressortit en vitesse. Il lui fallait s’occuper du chat sans plus attendre, ce qu’elle fit en sautillant.

Ce n’est qu’en revenant de la route, alors qu’elle s’apprêtait à reprendre sa place sur la balancelle, que la fillette remarqua le mouchoir abandonné par la vieille noire. Plus par désœuvrement que par réelle curiosité, elle le ramassa. Le mouchoir en coton délavé était étrangement bombé. Lucy le déplia et découvrit au centre un ballon de baudruche dégonflé, tout fripé. Violet clair, traversé de traces nacrées et de drôles de traits noirs, il éveilla immédiatement la curiosité de l’enfant. Elle tira délicatement sur son extrémité pour tenter de le défriper et de mieux voir les dessins.

De toute évidence, les lignes noires formaient des lettres, le ballon était porteur d’un message. Intriguée, Lucy tira un peu plus. Mais le ballon refusait obstinément de livrer tous ses secrets. Le seul moyen était de le gonfler pour mieux lire. La fillette n’hésita qu’un instant, tiraillée par la crainte des germes que la vieille folle pouvait avoir laissés sur le caoutchouc. La curiosité fut la plus forte. Elle essuya l’embouchure du ballon sur sa robe. Peu importait, elle était déjà souillée par le sang. Maudit chat !

Les lèvres collées au ballon, Lucy souffla vigoureusement. Aussitôt, la baudruche se déplissa dans un concert de petits claquements et commença à s’arrondir. Quand elle s’estima satisfaite de la taille atteinte, la fillette pinça doucement l’extrémité du ballon pour y emprisonner l’air, et déchiffra ce qui était inscrit. Les deux mots qu’elle lut avaient été tracés au feutre noir, d’une main malhabile et tremblante, sans doute celle de la vioque. Dernière chance ! annonçait le message.

Dernière chance de quoi ? Pour qui ? La folledingue était décidément bizarre, elle avait bien fait de l’envoyer paître. Sûrement un cadeau destiné à un de ses nombreux petits-enfants, « ces gens-là se reproduisent comme des lapins », disait toujours papa. Sans plus s’attarder sur les raisons de la présence du ballon, Lucy s’amusa un moment à le gonfler et dégonfler, savourant le brusque apport d’air sur son visage quand elle ouvrait d’un coup l’embouchure.

Puis, le chien lâcha un pet tonitruant qui résonna sous le porche. Ce chien puant ! S’il était encore en vie, c’était que Lucy n’avait jusqu’à présent pas osé lui faire trop de mal. Ses parents tenaient à ce sale cabot comme à un enfant. Lucy ne voulait pas pousser sa chance trop loin. Il était vieux, avait mauvaise haleine, n’était plus bon à rien, et la fillette le haïssait de toutes ses forces.

Pourtant, le chien l’aimait bien, elle. Il la regardait avec ses bons yeux et la suivait partout. Il ne protestait même pas quand elle lui décochait un bon coup de pied vicieux en douce. Un plan germa dans son esprit. Il y avait peut-être un moyen de s’en débarrasser discrètement…

Elle se coula sans bruit jusqu’au porche, en évitant les lattes abîmées susceptibles de craquer sous son poids. Entre autres défauts, le chien était presque sourd. Il ne broncha pas à son approche, le museau posé sur ses deux pattes avant étendues devant lui, dans une position de détente maximale. Lucy ricana intérieurement à l’idée de ce qui allait suivre, l’excitation faisait battre follement son cœur. Une sueur moite de plaisir par anticipation lui inonda les omoplates. S’il pouvait crever d’une crise cardiaque !

Elle raffermit sa prise sur le bout du ballon, qu’elle approcha de l’oreille du chien, presque à l’effleurer. Un rictus mauvais déforma son visage, elle tira entre ses pouces et ses index, puis relâcha la pression. Un sifflement aigu, abominable, jaillit du ballon, assez semblable aux cris torturés des musaraignes qu’elle découpait parfois vivantes. Le chien sursauta violemment, aboyant de terreur et de douleur. Ses sphincters se relâchèrent malgré lui, et une boue nauséabonde, mélange d’excréments et d’urine, se répandit sur le plancher du porche.

Lucy fit un bond en arrière, dégoûtée. La colère l’envahit : elle ne pouvait même pas se venger en lui tapant dessus, elle risquerait de se salir. Elle entendit les pas précipités de sa mère dans l’escalier. La porte s’ouvrit d’un coup, et Lucy eut juste le temps de fourrer le ballon dans sa poche et de se composer le visage bouleversé de circonstance.

« Oh, maman… gémit-elle. Lucky s’est fait dessus. Tu ne vas pas le faire piquer, pas vrai ? Même s’il est vieux et répugnant, et que ça va te donner du travail pour nettoyer tout ça ? Pas vrai ? »

Sa mère la regarda, troublée. Les mots de l’enfant se frayaient un chemin jusqu’à son cerveau, plantant une petite graine qui peut-être germerait rapidement. Ou du moins Lucy l’espérait. Elle s’adressa distraitement à l’animal, penaud, qui ne semblait pas réaliser ce qui venait de se passer.

« Mon pauvre Lucky, te voilà bien arrangé. Je vais devoir te passer au jet, et le porche aussi. »

Elle esquissa un geste pour le flatter, mais se ravisa. La fourrure de l’animal était pleine de mouchetures de déjections.

« Je dois aller en ville, je nettoie et j’y vais, j’en ai pour une petite heure. Nous aviserons ce soir avec ton père de ce qu’il convient de faire. Avec de la chance, ça n’arrivera plus. »

Lucy se renfrogna. Le chien obtenait un sursis.

« Tu vas monter dans ta chambre pendant mon absence, et ne pas en bouger.

— Mais maman…

— Pas de mais ! Tu sais que je n’aime pas que tu sois dehors quand il n’y a personne à la maison. Tu obéis sans discuter. »

L’enfant plia, de mauvaise grâce, et gravit pesamment les marches. Le contraste entre la touffeur du dehors et la fraîcheur de l’air conditionné lui provoquait des frissons agréables. Finalement, ce n’était pas plus mal d’être cloîtrée. Elle quitta ses ballerines et s’allongea sur son lit, hésitant sur la meilleure activité pour remplir cette journée de vacances. Aller à la chasse aux bestioles et les cramer à la loupe ? Observer la grenouille enfermée sous son lit dans une petite boîte et qui mourait lentement de déshydratation ? Téléphoner à la grosse Sally et lui balancer des méchancetés jusqu’à ce qu’elle pleure ?

Rien de tout cela ne lui faisait très envie. Elle voulait de la nouveauté, quelque chose d’excitant. Une idée lui vint brusquement. Elle pouvait s’amuser à empoisonner des mouches. Si elle en introduisait dans le ballon, et qu’elle soufflait dedans, le gaz carbonique allait les asphyxier, lentement. Et elle pourrait se délecter de les voir s’agiter en tous sens, incapables de s’échapper, de plus en plus faibles.

Ragaillardie par son plan, Lucy attendit fébrilement le départ de sa mère. Elle pouvait suivre en pensée ses déplacements en tendant l’oreille. Le clac du tuyau enfoncé dans l’embout, les geignements du chien au contact de l’eau, le clapotis du jet sur le bois, la porte de la maison qui se ferme, le verrou qui tourne. Et, enfin, enfin, la portière de la voiture ! Quand le ronronnement du moteur ne fut plus qu’un souvenir dans la lourdeur de l’air, Lucy passa à l’action.

Elle bondit du lit, enfila ses chaussures, et extirpa le ballon du fond de sa poche. Elle le gonfla une nouvelle fois, se donnant du temps pour réfléchir au meilleur endroit où dénicher des mouches. Le caoutchouc dilaté vibrait d’une drôle de façon contre ses lèvres. Il lui semblait que les mots au feutre palpitaient follement, l’invitaient à quelque chose, mais quoi ? Ce n’était pas une baudruche ordinaire, Lucy commençait à le comprendre. Elle envisagea une seconde de remettre son plan à plus tard, d’attendre d’en savoir plus sur le ballon.

Mais l’attrait de la souffrance des insectes fut plus fort. Le ballon toujours collé aux lèvres, la fillette dégringola les marches et sortit. La chaleur la frappa comme une gifle, et la baudruche émit un gémissement pitoyable avant de commencer à se dégonfler. Résolument, Lucy souffla pour lui redonner la belle forme ronde qu’elle voulait. Elle traversa le jardin jusqu’à la cabane où son père remisait ses outils, ses semelles gluantes de la sève du pin qui ombrageait l’abri de bois. Elle poussa la porte après avoir tiré le loquet. À l’intérieur, la pénombre lui étrécit les pupilles. Elle était certaine de dénicher ici quelques belles toiles d’araignées, avec des mouches prisonnières des fils collants.

Le ballon, énorme, la gênait pour voir, et Lucy voulut le détacher de sa bouche pour en diminuer la circonférence. Elle fut surprise de constater que le caoutchouc s’était collé à sa peau et qu’elle ne pouvait l’en retirer.

« Sans doute à cause de la température » pensa-t-elle. « Il fait plus frais ici, je n’ai qu’à attendre un peu. »

Bien que ce soit très agaçant, et que le ballon lui paraisse gonfler de plus en plus sans qu’elle y souffle, Lucy décida de prendre son mal en patience. Les motifs irisés dansaient dans son champ de vision, la narguaient, et compliquaient ses recherches. L’enfant s’obstina, fureta dans les recoins, et finit par débusquer une toile magnifique juste au-dessus de l’établi. La lumière chiche prodiguée par la lucarne sale lui permit néanmoins de discerner les tremblements de la toile : une belle grosse mouche se débattait pour s’échapper, inconsciente que chaque bruissement de ses ailes l’empêtrait un peu plus.

« Finalement, je lui rends service, à la mouche. Au lieu de mourir dévorée, elle va juste s’endormir. Appelez-moi l’amie des bêtes ! »

Lucy tendit la main dans l’intention d’arracher l’insecte et de le plonger dans le ballon. Mais elle interrompit son geste. La sphère obèse, tendue à craquer, se posait sur ses narines et gênait sa respiration. Et toujours impossible de la décoller. Pour la première fois, une inquiétude sourde envahit la fillette. Ce n’était pas normal ! Toute idée de torture aux oubliettes, Lucy se mit à tirer frénétiquement sur le ballon, de toutes ses forces. En vain. Comme la mouche, chacun de ses efforts se soldait par un échec, et le ballon grossissait, grossissait… Il en était arrivé à une taille absurde, démesurée. Il devint plus gros que sa tête, mais continuait de gonfler, sans éclater.

La fillette s’obligea à garder son calme, les mains en triangle devant son nez pour dégager ses voies respiratoires. Il y avait forcément une solution. Une baudruche ne pouvait pas enfler ainsi à l’infini. Et elle pouvait elle-même la percer. L’explosion serait pénible, douloureuse pour ses tympans, mais à tout prendre, c’était préférable à ce qui arrivait. Elle glissa une main derrière son dos, l’autre toujours devant la figure. En tâtonnant sur l’établi, elle finit par sentir la pointe d’un sécateur. Soulagée, Lucy l’attrapa et le planta dans le caoutchouc, les yeux fermés en prévision de l’éclatement.

À sa grande consternation, l’outil se contenta de s’enfoncer dans la paroi violette, comme dans du chewing-gum. Le ballon atteignait désormais son bassin, débordait sur les bords de son torse. Elle avait l’impression d’être la proie d’un mollusque géant bien décidé à l’étreindre. Il la poussait en arrière, inexorablement. Lucy tenta de se raccrocher à l’établi, mais la poussée du ballon en pleine expansion était trop forte. Elle ne put résister et glissa lentement sur le côté. Son cœur battait, envoyait adrénaline et terreur dans ses veines à grands coups de pistons furieux.

Elle n’avait pas besoin de se retourner pour savoir ce qui se trouvait pendu au mur derrière elle. Les outils de jardin : faux, râteau, bêche… tout le fatras d’instruments utilisés par son bon à rien de père pour de bien maigres résultats. Ses tomates étaient toujours fades et ses haricots farineux. Si le ballon la poussait jusque-là, elle finirait embrochée. Comme s’il lisait ses pensées, l’odieux objet replet se réjouit de sa terreur en crissant sur le sol qu’il touchait maintenant.

Lucy jugea qu’il remplissait plus de la moitié de l’espace exigu. Et toujours il s’accroissait. L’enfant se mit à hurler à pleins poumons, à se débattre, toute retenue oubliée. Lucky, sensible à la détresse dans la voix de sa petite maîtresse, glapit en écho, ses vieilles griffes grattant furieusement la porte de l’appentis. Celle-ci s’ouvrant vers l’extérieur, il ne pouvait venir à son secours. Lucy se revit la tirant soigneusement derrière elle, elle ne voulait pas du chien dans la cabane.

« Luckyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyy » sanglota-t-elle en vain.

Dans une ultime poussée, la baudruche écrasa l’enfant contre la pointe rouillée d’une pioche. Lorsqu’elle pénétra dans le cerveau, tuant Lucy sur le coup, les lettres clignotèrent intensément. Puis Dernière chance ! disparut, l’encre coulant à terre. Le ballon s’avachit dans un long sifflement sourd, rétrécit, reprenant sa taille d’origine. Il ne resta bientôt plus que la petite baudruche de départ, fripée et inoffensive, aux reflets gais et aguicheurs.

 

À l’instant où Lucy exhala son dernier souffle, un frisson brutal mais familier secoua la vieille femme, signe qu’une fois de plus, elle avait identifié la bonne cible. Elle se trouvait assise dans la voiture d’une amie de sa fille, qui s’était arrêtée en la voyant se traîner misérablement sur le bord de la route. La main dans la poche de sa blouse serrait fort un chapelet usé.

« L’air conditionné est trop fort ? Je peux le baisser si vous avez froid, Mama Bella. »

La vieille tapota le genou de la conductrice, un large sourire révélant son dentier de guingois.

« Non, ma fille, tout va bien. Tout va très bien même. »

Vous avez aimé ? Vous avez détesté ? Vous avez passé un agréable moment de lecture, ou au contraire vous vous êtes ennuyé ? Laissez un petit commentaire à l’auteur et à l’éditeur : vos retours sont précieux et aident les auteurs (et l’éditeur) à améliorer leur travail. Et si c’est juste pour le plaisir de complimenter, ne vous en privez surtout pas 😉

7 commentaires

  1. Célia sur 9 mai 2017 à 10 h 43 min

    Cette histoire m’a donné froid dans le dos…. L’incarnation du mal est à frémir et le sort qui lui est réservé encore plus.

  2. Thierry Soulard sur 11 mai 2017 à 9 h 01 min

    Un petit conte cruel plaisant, mais j’ai une impression étrange après l’avoir lu.

    Je n’arrive pas à me décider: est-ce que je le trouve trop long par rapport à ce qu’il raconte? Ou au contraire, trop court? Comme si c’était juste un teaser des aventures de Mama Bella l’exorciste?

    Au final, ça donne un texte un peu déséquilibré: on a une intro et une conclusion avec Mama Bella, mais celle-ci disparait totalement pendant les 3/4 du texte. Elle ne fait que « livrer » le ballon. Limite on aurait pu se passer d’elle et rester concentré tout du long sur la petite.

    L’usage de prénoms proches pour la fille et pour le chien (Lucy/Lucky) m’a fait tiquer, aussi, et a entrainé un peu de confusion à la lecture. Une raison à cela, autre que de montrer que les parents considèrent que le chien est vraiment comme leur fils?

    Sur la forme, j’aurais aussi changé quelques phrases. Exemple:

    « Bien le bonjour, ma petite, est-ce que tes parents sont… »
    Mais en découvrant le spectacle qui l’attendait, la fin de sa phrase se perdit dans un borborygme étranglé.

    Le « Mais en découvrant le spectacle qui l’attendait, » me semble superflu.

    • Stéphane Arnier sur 17 mai 2017 à 10 h 49 min

      J’allais faire exactement les mêmes remarques que Thierry :
      - ça fait plus « prologue de roman » que nouvelle ;
      - la gestion des points de vue est… étrange ;
      - les prénoms proches du chien et de la fillette gênent la lecture.

  3. Loïc sur 11 mai 2017 à 14 h 44 min

    Une nouvelle qui (comme Célia) fait froid dans le dos !
    Une ambiance très prenante, un personnage détestable qui mérite … chute je n’en dis pas plus 😉
    C’est une nouvelle, donc qui se lit le temps d’un trajet de bus ou de métro.
    Prenez 10 min vous ne serez pas déçu (en tout cas c’est mon cas).

  4. David sur 12 mai 2017 à 16 h 38 min

    Efficace et délicieusement cruel. J’aime.

  5. A2livres sur 17 mai 2017 à 9 h 43 min

    Bonjour. Je trouve que c’est bien amené, on est happé très vite avec une mise en place rapide des personnages et de la situation qui suscite la curiosité et l’envie de comprendre. C’est bien écrit aussi, une prose simple, efficace, avec quelques images très évocatrices. Belle imagination pour cette idée de « ballon de baudruche vengeur », fallait y penser. Bravo.

  6. Guilaume Le Corre sur 17 juin 2017 à 16 h 15 min

    Cette Mama Bella, c’est le Jugement Dernier °^°
    Excellente nouvelle ~

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