— Le dernier sortilège —

Fabien Rey

« Jeune » auteur d’une quarantaine d’années ayant sur le tard trouvé la clé pour écrire, Fabien a un penchant assumé pour les littératures de l’imaginaire, science-fantasy en tête. Ses idoles ont pour nom Jack Vance, Franck Herbert ou encore Isaac Asimov. Il ne dédaigne pas non plus la littérature blanche, étant persuadé que le cloisonnement des genres nous appauvrit. On peut le lire également dans « Tombé les Voiles », aux éditions du Grimoire, « Comme un poisson hors de l’eau », chez Rooibos Editions ou encore dans « Nutty Wolves » à paraître chez Nutty sheep. On le croise, assez rarement, sur Facebook.

Ser Jrunt quitta la salle de cours sous des applaudissements nourris.

Comme chaque semaine depuis dix-huit ans. Mais cette fois-ci, c’était sans doute la dernière fois.

Dire qu’il n’appréciait pas cette marque de respect de la part des novices serait mentir. Il en était flatté, et prenait toujours le temps de marquer une pause à la sortie de la salle, une fois hors de vue, pour en profiter égoïstement.

Après tout, son enseignement méritait bien ça. Et lui aussi d’ailleurs.

N’était-il pas, après tout : « Ser Jrunt, Grand Arpenteur des Fluides Ornementaux, Manipulateur Principal de la Source, Héros des Guerres Secondaires et Tertiaires, Siégeant au conseil des Sept en qualité de Maître-Sachant, Gardien des Formules d’Aball et des Chants de Jryyt, Archimage du royaume, Haut-récitant des Vérités du Culte D’Agon et Détenteur des Trois Gemmes » ?

Sans oublier, évidemment, Professeur Émérite de la classe de novices premier cycle à l’Université de Mun.

N’en jetez plus, ce n’était déjà pas si mal.

Il quitta l’amphithéâtre et se retrouva à arpenter les longs couloirs dallés de pierre. Sans doute que ses pas avaient largement participé à leur usure. Il se rendit en salle des professeurs : il avait envie d’une tasse de thé bien chaude.

***

La salle était vide et silencieuse, hormis le grattement que produisaient les salamandres jaunes dans leur cage, près de la fenêtre.

Il s’enfonça dans un canapé recouvert de peau de licorne, puis, d’une étincelle du pouce, alluma sa pipe en terre. Une fumée violette monta vers le plafond pour s’évanouir entre les poutres. Épaisse et odorante, elle lui rappelait les effluves âcres des feux de campagne.

Il repensa à la leçon qu’il venait de dispenser. L’un dans l’autre, un bon cours. Les bases de la transmutation élémentale. Il était toujours un peu ardu de leur faire intégrer les arabesques, mais pouvait-on attendre des novices qu’ils entrevoient toutes les subtilités de l’Art dès leur première année ?

Il appréciait vraiment ce chapitre de son enseignement. Les étudiants étaient particulièrement friands du moment où il changeait l’eau en pierre. Pour eux, c’était comme de réaliser que le monde n’était pas borné. À ce moment-là, beaucoup comprenaient que toutes ces limites, qu’ils croyaient tangibles, n’existaient pas. Pour lui, c’était comme d’ouvrir la première d’une longue enfilade de portes que ses élèves auraient à franchir.

Sauf qu’aujourd’hui, il avait dû s’y reprendre à deux fois.

Sans doute un mouvement mal exécuté ; son poignet le faisait souvent souffrir depuis quelque temps et il avait perdu en précision.

Mais il avait senti, l’espace d’un instant, une altération de son pouvoir. Une sensation de vide. Comme si… comme si la magie était affaiblie.

Il laissa son regard se perdre dans la pièce, glissant sur les trophées, médailles, diplômes et autres artefacts qui occupaient les murs. Il pouvait lire son nom sur nombre d’entre eux.

En face de lui, gigantesque, se trouvait le Bouclier des Hurleurs de Noms. Ovale, tout en bois sculpté, recouvert d’une superbe marqueterie de palissandre et de poirier en son centre. Oui… Quelle bataille cela avait été ! Et le Maître Huger qui ne parvenait pas à lancer son sort de peau-de-pierre ! Comme on avait ri alors, perdus dans la lande, tandis que le gibier dégorgeait son jus sur la broche. Ils n’avaient rejoint Pic-Salubre que trois jours plus tard, épuisés, mais heureux.

Sur l’étagère à sa droite, Le Grimoire des Cinq-Noms-d’Avant respirait langoureusement. Sa couverture était parcourue de vagues régulières et hypnotiques. Ah ! Comme ce voyage avait été enrichissant ! Cette bulle temporelle dans laquelle il s’était retrouvé bloqué, revivant encore et encore les mêmes souvenirs. Heureusement, le sortilège avait frappé un peu à côté de la cible, et il avait passé son temps dans une boucle de félicité. Il s’agissait du jour de son mariage, et de sa nuit de noces. Il sourit franchement à cette évocation, les joues réchauffées par l’image de sa femme alanguie sur le lit.

Il laissa son regard errer dans la pièce, un peu nostalgique. Il se sentait fatigué, ou plus précisément, asséché.

Dans un recoin plus sombre, reléguée à l’écart, ou à l’abri, il reconnut La Bougie des Effaceurs. Il se rembrunit en la voyant. C’était, à n’en pas douter, son plus grand fait d’armes. Mais tout ceci avait coûté bien des vies. Il n’était pas parvenu à l’éteindre avant que tout le Comté Nord de Saklam soit effacé. Il avait disparu dans des humeurs blanches que l’on ne pourrait jamais percer. Le péril avait été vaincu, mais à quel prix ? Bon nombre de ses compagnons n’étaient pas revenus.

Il soupira, éteignit sa pipe, puis se dirigea vers la sortie, soudain pressé d’aller se coucher. Demain était un jour important. Son jubilé. Quelle misère d’en arriver là. Où donc avaient disparu sa jeunesse et les combats, les défis et l’ardeur ?

Del Malo pénétra dans la pièce au moment où il allait la quitter. Il tenta bien de faire mine de rien, mais un sourire se peignait déjà sur le visage du jeune mage.

— Ser Jrunt, quel délicat plaisir que de vous trouver ici !

Del Malo avait toujours été gonflé d’une bonne dose d’obséquiosité. Bon, peut-être aussi qu’il avait du mal avec tous ces nouveaux magiciens, qui croyaient tout savoir sans avoir jamais rien vécu.

— Mage Malo, les Six énergies soient sur vous.

— Sur vous également, Ser Jrunt, sur vous également. Justement, je voulais vous parler au sujet de la soirée de demain. Il y a une foule de détails à vérifier, et il y a quelques questions que nous devons aborder ensemble. J’aimerais que ce moment soit à votre mesure, que ce départ soit inoubliable !

Jrunt n’aimait pas Malo. Le jeune mage était parvenu au poste de Recteur à l’âge de trente-deux ans, ce qui était remarquable, mais presque choquant. Avait-il vraiment fait ses preuves ? Certes, il avait aidé à repousser les hordes humides à Bris-des-Crânes. Mais sa seule contribution avait été de réussir un sortilège d’immobilisation. Sa magie semblait puissante. Elle l’était sans doute, d’ailleurs. Mais elle était trop agitée au goût de Jrunt. Et puis cette vilaine habitude d’être trop déférent… Toujours à lui donner du Ser, du Maître, à le regarder comme s’il était la vingtième merveille du monde. Il savait pertinemment que l’autre n’en pensait rien.

— Oui, oui, merci de vous en inquiéter. Mais je préfère que tout cela reste apaisé. Je ne manquerai pas à grand-monde, la relève est là à présent, et vous en faites partie.

Il ne ressentait que du mépris pour cette nouvelle génération, voilà. Pas la peine de se mentir. Eux n’avaient pas vécu tout ce que lui avait été contraint de traverser. Il ne leur en voulait pas, ce n’était pas leur faute. Mais on ne se construisait qu’à travers une véritable adversité et pas en parcourant les livres, aussi sensé soit leur message.

Bah, peut-être était-il devenu ce que ses élèves appelaient « un vieux con ».

Bien sûr, physiquement, il n’était plus de première jeunesse. Trop d’années à parcourir le monde, à combattre, étudier, fomenter, aimer. À gagner, puis à perdre, à vaincre souvent, à décevoir parfois. Bien trop de chemin parcouru pour un seul homme. Mais la magie infusait en lui son énergie, elle lui apportait ce petit supplément de vitalité qui le gardait vivace. Elle le conservait, le maintenait en pleine vie, en quelque sorte.

Mais son esprit était usé. Il n’avait plus l’allant de sa jeunesse. Le jeune mage impétueux qu’il avait été n’était plus qu’un souvenir. Bien sûr, il y a un âge pour chaque tâche et il appréciait sa situation actuelle. Enseignant respecté, on recherchait encore souvent son conseil sur bien des sujets, parfois de la plus haute importance.

Pas plus tard que… l’année dernière, ou l’année d’avant, on l’avait fait mander au Politicum pour recevoir son avis au sujet d’un problème sensible. Une histoire ayant trait à la guerre en cours. Avec les Semi-Trolls, ou avec les autres, là, ceux qui ont des cornes. On n’avait finalement pas suivi ses recommandations, mais peu importe, son avis comptait.

Jrunt se tenait devant le miroir. Il ne parvenait pas à se décider : quelle écharpe produirait le meilleur effet ? Il avait passé une pièce en laine de Fezzu, très travaillée, avec des motifs complexes et géométriques, qui lui donnait l’air sévère et compétent qu’il recherchait. Mais c’était un peu trop… sérieux ? Dans son autre main, il tenait une courte écharpe du pays des Grains Blonds, plus légère, en soie raffinée, présentant des tons plus chauds et plus étudiés. Après tout, c’était son jubilé, il faudrait se montrer avenant.

Il en était là de ses réflexions quand on frappa à la porte. Deux coups sourds, un coup bref. Il laissa sa main s’animer pour permettre l’ouverture. Rien ne se passa.

Les coups redoublèrent, plus insistants.

Il dut se concentrer, visualiser son incantation et répéter son geste. Enfin la porte pivota, laissant apparaître une silhouette ramassée.

Son secrétaire, Monsieur U, pénétra dans la pièce, l’air exalté. Toujours aussi écrasé, il ressemblait à une taupe frappée par la foudre.

— Ser Jrunt, vous êtes là ! Comme je suis excité par cette journée ! J’ai fait nettoyer deux de vos plus belles toges, celle en tissu d’Ariel et celle en… celle qui luit même le jour, dirons-nous !

Toute l’université fourmille de bruits de couloir, on dit que vous allez produire quelque chose d’incroyable pour ce départ ! Certains parlent d’une invocation d’un Pince-Etrange, mais à mon avis, non, non ! Vous ne ferez pas cela, trop de dégâts je pense ! Mais pardon, pardon je parle trop, comme toujours !

Jrunt ne répondit pas, il ne savait que dire. Si seulement on lui avait laissé un peu plus de temps. Si seulement on avait pu éviter cette stupide cérémonie de départ. Si seulement il avait cinquante ans de moins.

Quel intérêt après tout ? Ce qui était vécu n’était plus et ne demeurait intact que dans la mémoire de celui qui en avait été l’instrument. Tenter de se souvenir était comme d’essayer de raviver des braises éteintes depuis plusieurs jours.

Il s’habilla, pestant contre ces bourrelets qui ne voulaient pas obéir. Monsieur U, juché sur un escabeau, épingla une volée de distinctions sur sa poitrine. Ça brillait mollement, un éclat de souvenirs déjà effacés.

***

Il inspira profondément, puis pénétra dans la grande salle.

Tous étaient là, à siroter des verres de liqueur de Sif et à se raconter leur journée, impatients d’en finir. Certains trouvaient commode d’avoir à s’occuper, d’autres auraient préféré être ailleurs. Ils étaient présents parce qu’il le fallait, et que ce serait bien vu. Quelques uns étaient vraiment là pour lui, mais ceux-là, il aurait préféré les retrouver autour d’une cheminée, à raviver le feu du passé.

À peine les portes franchies, un concert de lumière éclata, doublé d’une explosion de musique symphonique. La subtilité n’était pas le point fort de la plupart des mages… Il soupira, puis se composa une mine des plus affables.

Le Thaumaturge Janur se précipita à sa rencontre, un sortilège d’amplification de voix tourbillonnant autour de son crâne chauve :

— SER JRUNT ! ENFIN VOUS VOILÀ ! NOUS N’ATTENDIONS PLUS QUE VOUS !

Il hurlait. Il finit par s’apercevoir que la puissance de son sort était mal modulée et en modifia les effets de quelques arabesques tracées de la main.

— Ser Jrunt, venez, venez parmi nous ! Écoutez, écoutez tous !

Le silence gagna peu à peu l’assemblée, comme une marée montante.

— L’homme, que dis-je, le héros que nous célébrons aujourd’hui est enfin parmi nous ! Réservons-lui un accueil à la hauteur de son mérite !

Jrunt arbora son meilleur sourire, celui qui lui faisait mal aux mâchoires à force de lui étirer les joues, puis tourna la tête de droite et de gauche en le distribuant sans compter. Les applaudissements furent soutenus et se poursuivirent longtemps.

Il avait souvent imaginé la scène, malgré toutes ses réticences. Bien sûr que l’humilité était l’une de ses plus grandes vertus, mais qui ne serait pas sensible à des honneurs mérités, qui plus est de la part de ses semblables ? Il visualisait depuis longtemps le déroulé de la soirée, son cortège de plaisir et de fierté, toute cette litanie à sa gloire, ce triomphe mérité concentré en quelques instants uniques et intenses. Il serait comme un objet précieux que tout le monde se dispute. Le centre de l’attention bien entendu, mais aussi le point focal de toute l’énergie des Six Comtés. Volontairement ou non, tous ne verraient que lui, et ce serait un inévitable feu d’artifice de jubilation et de magie pure.

Mais quand vint le moment de prendre la parole, de déclamer ce discours préparé depuis plus d’un an, tout s’était mis à tourner de travers.

L’assistance n’était plus subjuguée : Ser Kulon se grattait le nez (qu’il avait énorme, soit dit en passant). La très séduisante mais non moins âgée Enchantrice des Gemmes, Ludmilla Safer, se cramponnait au bar, envoûtée par les jeunes serveurs qui se succédaient pour remplir son verre. De même le Grand-Recteur, le vieux Ju, s’était endormi sur un canapé, la barbe en vrac, sa part de pizza à la main, l’avant-bras dégoulinant de garniture (poivrons, fromage, jambon).

Il ignora ces réalités parasites et entama son discours. Il parla de magie, évidemment. D’héroïsme. De grands périls que l’on avait vaincus il y a déjà… longtemps. Et même très longtemps. Mais quelle importance que peu se souviennent ? Le danger avait été grand et la civilisation menacée.

Il parla du courage, et de toutes ces autres valeurs qu’un magicien se devait de développer pour être accompli. Il se permit une envolée sur l’importance de l’éthique dans les pratiques occultes, juste pour les faire réfléchir un peu, ça ne pourrait pas faire de mal. Deux novices en charge du service se bécotaient dans l’ombre, ce qui rompit son élan d’éloquence.

Il bégaya un peu, puis se reprit en faisant théâtralement voler ses manches. Mais mieux valait abréger.

De plus, il avait le buffet en ligne de mire. Il aurait bien aimé un de ces toasts recouverts de bave de dragonneau.

Il écourta donc son discours et reçut une nouvelle salve d’applaudissements.

Il se perdit dans la pièce, serrant des mains et tentant de rejoindre un de ces canapés accueillants. Il se sentait en dehors. Tout cela était à la fois trop et pas assez. Il se cala dans le coin le plus sombre tandis que les invités dérivaient un verre à la main, sans destination précise. Et sans plus lui prêter attention.

Le mage Malo le dénicha dans le coin d’ombre où il avait trouvé refuge.

— Quelle belle cérémonie, Ser. C’est un bel hommage que vous rendent vos semblables. J’espère être un jour digne d’en recevoir un équivalent ! Je vous félicite aussi pour ce discours plein de sagesse.

Mais quel hypocrite… Jrunt feignit toutefois de le croire :

— Oui, la magie m’a comblé de bienfaits. Peut-être parviendrez-vous, vous aussi, à vous en faire une amie. Votre vivacité d’esprit et votre soif d’être ne manqueront pas de vous aider dans cette tâche.

— Et dans cette quête votre exemple m’est précieux, Ser Jrunt.

Le mage Malo s’inclina, puis rejoignit le reste des invités. À croire qu’il avait compris…

Jrunt resta seul, sirotant son cocktail à petites gorgées. Bon, peut-être qu’il était un peu aigri. Qui ne le serait pas en assistant à sa propre décrépitude ?

Puis vint le moment de la démonstration. Son moment. Il l’avait préparé depuis des mois, si ce n’est des années. Chacun anticipe un peu son avenir, c’est une manière d’affronter sa peur. Il allait leur rappeler de quoi il était capable. Un ultime témoignage de son adresse à manipuler les énergies, une preuve irréfutable de sa puissance et de sa compréhension des mystères.

Il monta sur l’estrade, au centre de la pièce.

Il avait choisi un sortilège plutôt simple. Sa signature, en quelque sorte : un sortilège de Majesté. Celui-là même qu’il avait utilisé à Souffre-rouge, il y avait quoi, à peine quinze ans de ça ? Les Seigneurs du Bas-Varicant devaient encore s’en souvenir ! Il se réjouit à cette évocation : oui, le sortilège était d’un abord simple mais il nécessitait une grande habileté ainsi qu’une sensibilité aux énergies plutôt exigeante. Tout le monde serait impressionné.

Il s’engouffra en lui-même, se ramassant en une boule de conscience.

Les bruits devinrent des silences, et les silences des absences.

Il se retrouva dans le Blanc, cet endroit où se dissimule la magie, à l’abri, là où seul un esprit exercé peut espérer la dénicher.

Il atteignit le centre de ce lieu secret, contempla le vide tout autour de lui, puis invita les énergies à se plier à ses choix. Il visualisa les sources de passion, qui déchargeaient sans relâche des concentrés d’émotion pure. Il chercha à les détourner pour qu’elles se déversent là où sa volonté l’avait décidé : sur les invités présents à son jubilé, les submergeant d’une seule impression, les transportant dans un bouillonnement de gloire et d’admiration à son seul endroit.

Le sortilège de majesté allait naître, il le façonnait à l’aide de ce qui se trouvait à la racine même de toute magie. Beaucoup seraient frappés de stupeur, certes. Avec un peu de chance, certains perdraient temporairement la raison. Mais les plus expérimentés, moins sensibles, auraient le loisir d’admirer sa virtuosité. Il était un maître, l’un des plus grands, et on ne l’oublierait pas.

Il cracha sa détermination, qui jaillit en jets éblouissants, recouvrant la quasi-totalité du Blanc de son empreinte. Il se sentit soudain asséché, devenant le médium destiné à répandre la magie dans le monde réel. Il fut aspiré en lui-même, concentré en un point plus petit qu’une tête d’épingle, alors que des forces dépassant son imagination se préparaient à déferler sur le monde.

Puis, brusquement, le fil qui le reliait à cet ailleurs se rompit, et il se retrouva un verre la main, entouré de visages attentifs et interrogateurs. Échoué entre le gâteau et les petits fours, il avait la robe tachée de crème à la vanille.

Rien ne s’était passé.

En face de lui, les visages demeuraient concentrés, prêts à être déformés d’admiration.

Était-ce un sourire qu’il discernait sur le visage du Mage Malo ? Et cet air gêné qu’arborait Monsieur U, son secrétaire, faisait-il partie de ses mimiques habituelles ?

Il toussa, réfléchit, puis ferma les yeux et se laissa tomber sur le sol. Il eut un peu de mal à ne pas tenter de se rattraper au dernier moment, mais réussit à heurter le dallage de façon plutôt convaincante. Tout le monde croirait à un malaise. Après tout, il était un vieil homme. Et tous l’avaient vu, au buffet, abuser de la liqueur d’Absence. On ne lui en voudrait pas, et on ne douterait pas non plus.

***

Il se retrouva dans la pénombre de son bureau.

Il ne prit pas la peine de créer un peu lumière. Il doutait d’y parvenir, et puis il connaissait par cœur la configuration des lieux. Trois pas en avant, deux vers la droite, puis il se laisser tomber dans le vieux fauteuil.

Peut-être était-il temps de se faire une raison.

Pourtant, il aurait tellement aimé continuer. Mais toute existence contient déjà au moment même de sa création, inscrit au plus profond d’elle-même, l’instant de sa disparition. Il l’avait toujours su.

Une faible lueur filtrait de l’extérieur à travers la lucarne arrondie. On apercevait quelques étoiles. La constellation des Fourmis de Feu, apparemment, à moins qu’il ne s’agisse de celle du Mainate Pousse-Culture… Quelle importance, les étoiles étaient belles et saupoudraient la nuit d’un zeste de majesté.

Il n’était plus qu’un vieil homme. Un vieil homme seul, qui mourait de ses souvenirs. La magie l’avait quitté, comme elle quittait chacun lorsque le moment était venu.

La magie, c’était la vie après tout, non ?

Il sourit à cette idée, puis ferma les yeux, juste pour un instant.

Bientôt, la pièce ne fût plus qu’un lieu vide, empli de souvenirs.

Vous avez aimé ? Vous avez détesté ? Vous avez passé un agréable moment de lecture, ou au contraire vous vous êtes ennuyé ? Laissez un petit commentaire à l’auteur et à l’éditeur : vos retours sont précieux et aident les auteurs (et l’éditeur) à améliorer leur travail. Et si c’est juste pour le plaisir de complimenter, ne vous en privez surtout pas 😉

7 commentaires

  1. David sur 7 juin 2017 à 10 h 04 min

    « On achève bien les vieux mages ». 🙂 Belle plongée dans l’esprit d’un magicien vieillissant de son rapport à la magie et à sa finitude.

    • Fabien sur 8 juin 2017 à 6 h 31 min

      Merci, content que ça vous ait plu!

  2. Thierry sur 13 juin 2017 à 13 h 10 min

    Hello co-anthologiste de « Tombé les voiles », content de pouvoir lire tes textes ici aussi!

    Très douce-amère, cette histoire, et tirant plus sur l’amer que sur le doux…

    L’ambiance générale est très bien retranscrite (un peu trop appuyée par moment, peut-être, trop d’objets, trop de souvenirs, même si l’idée de parler du passé du perso ainsi, en creux, est excellente? Après ça fait aussi le charme du texte, cette accumulation d’objets-souvenirs). Mais je reste un peu sur ma faim concernant la fin, que j’aurais voulu plus surprenante. Pour moi, ça manque aussi un peu de tensions, d’interrogations tout le long de la nouvelle, de confrontations… Peut-être un potentiel sous-exploité du côté du Mage Malo? Que celui-ci apparaisse comme une réelle menace aux yeux du personnage principale, pour qu’au final, celui-ci se rende compte que non, personne ne lui en veut, personne ne lui tend des pièges, il est juste… vieux?

    • Fabien sur 14 juin 2017 à 15 h 47 min

      Héhé, merci pour ton commentaire, auquel je souscris pleinement! J’aurais bien aimé mettre dans ce texte absolument tout ce à quoi tu fais référence, mais bon, on est un peu esclave de son écriture n’est-ce pas? Je dois dire que je voulais un texte un peu ambivalent et plutôt lent et mélancolique, ceci expliquant, peut-être, le manque « d’action ». Rien ne se passe parce que rien ne peut plus se passer tout simplement, tout est terminé, le livre est refermé.
      Pour autant, ce texte aurait pu être bien meilleur, j’en conviens volontiers!
      Merci pour ta lecture et tes commentaires, au plaisir de te lire également!

      • Thierry sur 14 juin 2017 à 17 h 35 min

        « Je voulais un texte un peu ambivalent et plutôt lent et mélancolique » -> bah bravo du coup, totalement réussi 😉

  3. Tib sur 24 juin 2017 à 19 h 07 min

    Très belle histoire, chargée de sens et de nostalgie, une vision émouvante de la fin du chemin… Je trouve l’ambiance du récit et le monde intérieur de ce vieux mage très convaincants, et j’ai savouré cet humour délicat, un peu lointain et sombre, qui donne encore plus de relief à ce personnage. Vivement la prochaine !

    • Fabien sur 28 juin 2017 à 15 h 21 min

      Merci pour ce délicat commentaire, cela me remplit de joie que ce texte touche des lecteurs!

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