— Le vibromasseur qui voulait lire Platon —

Jessie

Jessie est l’auteure de la série « À gauche après l’asile » publiée aux éditions Walrus. Elle aime les thés fruités, les moustaches, le dubstep et les tentacules. Et plus que tout, les moustaches tentaculaires qui se trémoussent sur du dubstep en buvant du thé.

On peut la retrouver sur Twitter et sur son blog.

Peut-être parce que j’étais le plus élancé, peut-être parce que j’avais des aptitudes que les autres ne possédaient pas ou peut-être pour le rose-bonbon avenant de cette peau que je distinguais dans le miroir, c’était moi qu’elle avait choisi. Parmi la rangée de concurrents impassibles, c’était moi.

J’aurais menti si j’avais dit que je l’espérais depuis toujours, je vivais-là mes tout premiers instants et ne m’en étonnais pas encore, mais cette petite voix au fond de moi me murmurait que ma mission était de l’accompagner au mieux, que j’avais été créé pour ça.

Que je devais lui être reconnaissant de m’offrir une vie.

 

Soulevé de l’étagère avec d’infinies précautions , soupesé, inspecté, j’avais l’impression d’être quelqu’un de précieux, d’important.

« Nous allons devenir les meilleurs amis du monde », promit-elle.

 

Alors que je m’éloignai dans le confort de son sac à main, je tentai de saluer mes compagnons immobiles condamnés à attendre la libération, en vain pour certains, et m’aperçus qu’aucun son ne franchit mes lèvres.

Y mettais-je assez de cœur ? M’y prenais-je comme je le devais ?

 

Arrivés chez elle, elle me ramena à la lumière, m’allongeant sur le moelleux du sofa baigné dans un rayon de soleil. Mon esprit vagabondait déjà aux pays des mille délices, ignorant béatement qu’il s’agissait là des dernières sensations délectables qui me parcouraient.

Groggy par le bien-être, je réalisai à retardement ma présence à ses côtés et l’image renvoyée par le téléphone. La mienne. Un sourire, trois clichés, et elle m’arracha l’étiquette du front.

Celle qui indiquait -50 %.

Je chutai comme au ralenti, m’écrasant contre le sofa devenu si dur et froid.

Je sentis à peine la morsure du labrador dans ma chair caoutchouteuse et les déferlements bouillants du lave-vaisselle.

 

Elle me laissa seul, dans sa chambre où je n’avais aucune notion du temps.

Sous le regard accusateur des peluches qui me répétait « tu n’es pas comme nous », je contemplais le silence et le plafond.

Le vivre chaque jour n’enlevait rien à la solitude.

 

Elle aurait pu s’inspirer d’un personnage historique ou d’un héros de la littérature.

Elle me baptisa « Mr Big ».

La perspective du pire me fit me réjouir de ce nom. La détresse face à ce qui aurait pu être me fit pleurer.

 

Le soir venu, elle m’exhiba moi et les miens à ses amies, se moquant de notre taille, de nos aspérités, de nos partis pris esthétiques. Leurs éclats de rire raisonnaient encore dans mon esprit, amplifiés par le mutisme de mes semblables, désespérément sourds à mes appels à la solidarité.

Ne pas avoir conscience de soi était une bénédiction.

 

Quand j’entendis pour la première fois cette voix suave censée être la mienne, je ne la reconnus pas. Des phrases préprogrammées s’échappaient sans que je ne puisse les retenir, flot de vomis remettant en cause sa dignité, la comparant à divers animaux, menaçant avec une extrême précision ses différents orifices. Dialogue factice où débiter à l’autre quelques mots-clés suffisait à sécuriser votre place. Il était même prêt à vous les enseigner pour peu que vous les recrachiez avec une conviction optionnelle.

Les soirs de silence étaient soirs de visite.

Je redoutais bien plus encore les échanges qui en résultaient.

 

Parfois un homme, parfois une femme, parfois les deux. Rarement les mêmes.

Ça n’avait plus d’importance pour moi, ils n’étaient que de la viande et je n’étais que du plastique.

L’un d’eux avait un jour débordé du cadre et c’est ce qui avait précipité sa dégringolade. Il s’en relèverait, mais j’étais tombé de bien trop haut.

Il attendait mieux de sa part, elle espérait qu’il soit le bon. Des souhaits déçus, quelques insultes suspendues, communication interrompue.

De moi, il n’avait vu que le sommet de mon crâne dépasser entre deux coussins, mais ne me jugea pas. De lui, je n’avais vu que le livre qui atterrit à mes côtés, là où se découpait d’ordinaire la silhouette de ma compagne dévouée : la peur.

 

Blessure à l’ego ou transition intellectuelle trop brutale, elle feuilleta les deux premières pages puis referma rageusement l’ouvrage pour le jeter au sol, bien au-delà de ma portée. Dix centimètres, un univers à la lisière de mon monde.

Du banquet de Platon, je ne goûtai que les quelques lignes de la quatrième de couverture.

La capacité à saisir des concepts sans jamais parvenir à saisir la matière.

 

Voir, comprendre, ressentir, mais demeurer impuissant à s’exprimer, à se déplacer par soi-même, forcé à subir, harnaché pour parfaire des connaissances en anatomie que je n’avais pas demandées ; soulagé de n’être pas constitué d’implants mécaniques, presque heureux de ces muscles qui m’enserraient et cherchaient à me broyer, pour ne plus rien entendre du monde extérieur.

La télépathie ne fonctionnait pas.

Les cris non plus.

 

C’était ma mission, me répétait toujours ma dévotion intérieure, alors pourquoi je n’en retirais aucun sentiment d’accomplissement ? Pourquoi l’effroi me saisissait-il à l’approche de cette main bienveillante qui m’avait sorti de ma léthargie ? Pourquoi m’avoir donné une conscience et des aspirations pour m’enfoncer un dogme dans le crâne et dans le fondement d’autrui ?

Je ne voulais pas de cette vie-là ; je voulais apprendre, débattre, sonder l’âme des gens, retirer le « qu » de communiquer pour enfin communier.

Mais ce que je sondais était sans doute tout aussi sombre et étouffant.

 

La consolation d’une rétribution pour mes actes passés, inaccessible autrement qu’en rêve. Dans un recoin de mon esprit se terrait la sensation confuse et pétrifiante de n’avoir jamais été avant. Et de n’être pas plus aujourd’hui.

Quelle que fût l’entité qui me donna vie, je lui souhaitais de se gausser du spectacle. La lassitude s’enclencherait tôt ou tard, m’entraînant avec elle dans les caveaux de l’oubli.

Je pouvais bien souffrir maintenant que j’avais un objectif.

Et l’expérience. La soumission imprimée dans mes fibres.

 

La fin qu’elle m’accorda avait le goût des échanges télévisuels qui m’éclairaient sur le temps qui passe. Elle absorba lentement, méthodiquement, mon âme dans l’obscurité béante du rien.

 

Le prélude à mon exil n’était jamais que la conclusion latente d’une relation mort-née. Séparation indolore surprise au détour d’une conversation téléphonique qui m’instruit sur l’amitié autant que sur la solitude des astronautes.

La première, un lien qui impliquait deux personnes, mais ne se forgeait que selon les besoins d’une seule. La seconde, un terme galvaudé.

Les flots embrasés du lave-vaisselle ne pouvaient plus rien contre moi ni contre la souillure prisonnière des rainures de ma mémoire.

 

Peut-être par négligence, peut-être par défaillance ou peut-être par acte manqué, la porte de la station s’ouvrit. Et le vertige du néant m’aspira.

Dans ses yeux la honte, quand j’aurais aimé y voir la perte, comme un reliquat de mes illusions, un dernier caprice de mourant. Mais les ténèbres resteraient les seules complices à mon écoute.

Sa main se tendit vers moi en quelques secondes, quelques secondes de trop, plus qu’il n’en fallait au vide pour m’emporter au loin, étreinte glaciale de mon cœur meurtri, à laquelle succomberait bientôt mon corps.

À la dérive dans l’immensité spatiale, je flotterai doucement parmi les astres moribonds et les déchets, inexorablement attiré vers un trou noir, là où tout avait commencé.

 

Ma vie n’avait été qu’une plaisanterie.

Ma mort le serait aussi.

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