— Les petits enfants —

Camille X. Morgan

Camille X. Morgan aime raconter des histoires. De science-fiction, de fantasy, d’amour ou d’horreur, en romans ou en nouvelles, sur papier ou en numérique, l’important pour lui est de passer des émotions aux lecteurs. Il autoédite deux romans (L’Horloge de la XIIIe Heure et Au Rendez-Vous) et une nouvelle de SF (Virtuelle Amnésie), on le retrouve également sur son blogFacebook ou Twitter.

Aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais mieux dormi que chez ma grand-mère, dans cette vieille maison perdue à la campagne. Le calme, la nostalgie de ces lieux remplis de souvenirs et d’aventures que nous nous inventions chaque été, l’épais matelas et l’édredon qui va avec, ou peut-être est-ce simplement la nuit trop courte…

Je n’étais pas venu depuis des années. Je ne sais plus très bien pourquoi. Et ces derniers temps, avec les études, le budget limité, les activités entre potes, le temps toujours difficile à trouver, ce n’était pas simple. Et puis, j’avais cette impression, cette croyance naïve, que Mamie serait toujours là, comme le monolithe qu’elle semblait être, bloc de tendresse et d’amour, toujours prête à accueillir les enfants turbulents que nous étions, ma sœur et moi.

Avec les retards du train, je suis arrivé au milieu de la nuit. Dès que j’ai passé la porte, j’ai ressenti le vide de son absence. Parce que, même si tard, elle m’aurait attendu.

Ma sœur devrait déjà être là. Aux dernières nouvelles, elle avait prévu d’arriver hier par le train, mais, comme au fin fond de cette campagne, c’est encore une zone blanche, difficile de savoir si elle est bien là ou si elle aussi a du retard. Trop crevé après un long voyage et les cinq kilomètres de marche pour venir de la gare jusqu’ici, j’ai préféré me coucher de suite sans prendre la peine de vérifier. Mes parents viennent en voiture. Ils ne devraient pas tarder. L’enterrement a lieu cet après-midi. Ensuite, il va falloir faire les cartons, gérer la paperasse. Vider une maison habitée pendant plus de soixante ans, ce n’est jamais simple, trop de souvenirs.

Christelle va être de mauvaise humeur si je la réveille pour petit-déjeuner, elle est toujours grognon dans ces cas-là. J’ai faim et je n’ai pas envie de l’attendre. Surtout que je ne sais même pas si elle est vraiment là.

Je suis obligé de fouiller dans les placards pour trouver café, sucre et bol — pas de mug, ici —, trop habitué à ce que mamie prépare la table avant même que nous soyons levés. Au fond des placards, les fruits confits dans les vieux bocaux me font penser à des yeux étranges. Je ne suis pas encore bien réveillé.

Touillant mon bol, je me balade, accompagné par ces grattements dans les murs. J’avais oublié les bruits de cette vieille maison. Je regarde les centaines de statuettes qui remplissent la maison. Mamie les fabriquait elle-même, avec des brindilles, des feuilles mortes, des bouchons de liège, des capsules, tout ce qu’elle trouvait… Certaines de ces sculptures sont tellement fines et détaillées qu’on les croirait vivantes. Quand j’étais gamin, elles me faisaient peur. Je crois même en avoir fait des cauchemars. Mamie les surnommait ses enfants. La poussière qu’elle chassait assidûment n’a pas eu le temps de venir déposer son voile.

Dans le jardin d’hiver, posé sur un fauteuil élimé, je tombe sur le vieil ours en peluche que Mamie m’avait fait pour les vacances. Je suis étonné qu’elle ne l’ait pas laissé dans ma chambre ou monté au grenier. Maintenant, sa couleur crème est délavée et il est tout poussiéreux. Autour de sa bouche, une auréole couleur rouille ; une vieille tache de chocolat au lait. D’une main, j’attrape mon ancien compagnon. Un de ses yeux, un bout de vieux plastique noir déjà terne à l’époque, se détache et roule sous le fauteuil. Je ne me souvenais pas qu’il fût en si mauvais état. Je pousse les quelques bibelots sur le meuble à côté et y pose mon bol et mon ours.

À quatre pattes, je scrute sous le fauteuil et les meubles. L’air est frais près des carreaux de ciment aux couleurs passées. Je vois l’œil, parti loin. Je dois me plaquer au sol et tourner la tête pour étirer mon bras au maximum. Je cherche à tâtons. Je sens sur les carreaux de ciment des traces, des rayures profondes, signes du temps. J’entends encore gratter dans les boiseries. À force de tâtonner, malgré le contact du sol, je commence à avoir chaud. Enfin, mes doigts se referment sur la bille de plastique. Au même moment, le fracas de mon bol qui s’écrase par terre me fait sursauter. J’ai dû le faire tomber en mettant un coup dans un des pieds du meuble à force de m’agiter. Je soupire en voyant le résultat. Il va falloir nettoyer.

Je pose l’œil sur un meuble à côté de son propriétaire et vais à la cuisine.

Je trouve seau, serpillière et balai-brosse dans un placard près de la porte donnant sur le jardin et les fils à linge. Je remplis le seau d’eau claire et y jette la serpillière. De retour dans le jardin d’hiver, la flaque de café a grandi. Le sol de cette maison est aussi droit que le reste.

Accroupi, essorant la serpillière avant de la jeter sur mon café, je vois de petites traces qui s’éloignent de la flaque, comme de tout petits pas. Je me fige et regarde en tous sens. Effectivement, j’ai l’impression que certaines statuettes sur la table où j’avais posé mon bol ont bougé, pourtant, je n’en vois aucune par terre. Par contre, mon ours n’est plus là. J’entends encore ces grattements dans la boiserie, puis des bruits de tissus humides du côté opposé. Je vais voir. Rien, aucun mouvement dans la pièce.

Je reste immobile un instant. Les grattements s’arrêtent puis reprennent ; sûrement des souris ou des mulots. Cette maison a toujours été leur terrain de jeux. Ça me faisait toujours peur au moment de me coucher.

Je vais enfin éponger mon café qui continue de s’étaler, quand j’entends des pas au-dessus, dans la chambre de ma sœur. Christelle essaierait-elle de me jouer un tour ? Elle est moins discrète qu’elle le voudrait, on dirait. Je vais la prendre à son propre jeu.

Après avoir déposé la serpillière sur la flaque, histoire d’en ralentir la propagation, je vais le plus discrètement possible vers l’escalier. Je monte chaque marche avec lenteur, leur laissant le temps de ployer sans se plaindre à haute voix de mon poids. Une fois sur le palier, je glisse, plus que je ne marche, sur le parquet grinçant. J’arrive devant la chambre de ma sœur.

Je suis parcouru d’un malaise, ancien, flou, difficile à expliquer, mais bien présent. Des souvenirs désagréables me reviennent quand le grincement des gonds agresse mes oreilles. Je n’ai jamais aimé cette chambre. Elle m’a toujours mis mal à l’aise. Sans vraiment savoir pourquoi. En fait, le premier souvenir que j’ai dans cette maison vient de cette chambre. J’avais trois ou quatre ans. Mes parents voulaient me faire dormir là, parce que c’était la chambre la plus près de la leur, mais, immédiatement, je m’y suis senti mal. Comme si quelque chose me regardait. Le monstre sous le lit, le croquemitaine, je ne sais pas quoi, mais je sentais ce truc. Mon père est venu faire un tour, regarder partout, ouvrir le placard, me montrer qu’il était vide, mais j’ai fait une telle crise de hurlements et de pleurs que Mamie les a poussés à me déménager au deuxième étage. C’était plus loin, mais au moins dans cette chambre-là, ça allait mieux. Je n’avais plus cette sensation. Je n’ai jamais pu revenir dans cette pièce sans me sentir oppressé. Il n’y avait pas de raison, pourtant.

Je raffermis ma prise sur la poignée, souffle fort et ouvre la porte en grand.

« C’est pas bien malin de t’amuser comme une gamine. C’est pas le moment ! »

Je lance ça dans une chambre vide.

Du regard, je cherche où ma sœur aurait pu se cacher. Cette pièce est comme toutes les autres : un musée de notre jeunesse autant qu’un musée aux personnages glauques de Mamie. Je fais un pas à l’intérieur. Aucune trace de Christelle. Je ne comprends pas ce qui a pu faire les bruits que j’ai clairement entendus. Pourtant, le lit est défait. Mamie ne laissait jamais un lit défait. C’était sa manie de les refaire pendant que nous jouions dehors ou que nous regardions la télé. Alors ce lit en désordre, ça signifie que ma sœur est passée par là il n’y a pas longtemps. En m’approchant, je vois au pied de l’édredon froissé un sac de voyage. C’est le sien. J’étais avec elle quand elle l’a acheté.

« Christelle ? T’es là ? Allez, c’est plus drôle. J’ai pas la tête à rire ! Sors de ta cachette. Les parents ne vont pas tarder à arriver, en plus ! »

Je ne sais pas depuis quand elle est là. Même fatigué comme je l’étais cette nuit, je l’aurais entendue si elle était arrivée après moi…

« Christelle ? »

Aucun bruit dans la maison, à part ces grattements.

La porte claque. Je sursaute. Poussé par mes vieilles frayeurs, je jette un coup d’œil en tous sens avant de respirer et de reprendre le contrôle. Je peux être bête parfois à me faire des films pour rien. Ma taquine de sœur s’amuse. Elle sait que je n’aime pas cette chambre.

La porte est verrouillée.

« Ouvre ! »

Je crie à travers la porte. J’actionne la poignée, mais elle ne s’ouvre pas. J’ai une bouffée de chaleur. À nouveau oppressé, je regarde partout dans la pièce. J’entends des espèces de petits claquements et toujours ces grattements. Ils semblent venir d’ici. Je secoue la porte frénétiquement pour essayer de l’ouvrir, mais il ne se passe rien. Les bruits se font plus forts, j’ai très chaud, je transpire. Est-ce que je vois les sculptures gigoter ? Je m’acharne encore sur cette poignée et, enfin, elle s’ouvre. Je bondis sur le palier et claque la porte derrière moi.

L’air me semble frais dans le couloir. Je reprends mon souffle. J’ai l’impression d’avoir couru dix bornes.

Il n’y a personne. Je ne sais pas comment ma sœur a réussi ce tour.

Quand j’arrive à respirer presque normalement, je hurle dans la maison :

« CHRISTELLE !! »

Elle va m’entendre quand elle va se montrer. Mamie est morte il y a trois jours. Il y a autre chose à faire que de jouer à cache-cache chez elle.

Toujours pas de réponse. Elle me fatigue avec cette obstination dans les conneries.

J’entends des pas au second… et j’entends rire ? Elle se fiche de moi, en fait. Lassé par ce jeu idiot, je préfère redescendre. J’ai toujours mon café à éponger.

Je suis déjà dans l’escalier que les bruits de pas résonnent à nouveau. Lourds et rapides. Elle fait clairement exprès. Elle va être déçue en se rendant compte que je ne la suis pas, mais je me rappelle avoir laissé mon téléphone charger dans ma chambre. Même sans réseau, cette peste peut me jouer des tours, si je la laisse là-haut toute seule trop longtemps. Je n’ai pas envie qu’elle fouille dans mes photos ou quoi… Je soupire. Le café attendra. Je n’étais déjà pas très joyeux. Je traverse le couloir et monte au second. Je me sens devenir franchement bougon.

Cette fois, je laisse mes pas résonner sur les marches en bois usé et pourtant parfaitement entretenu. Quand j’arrive sur le palier, je vois toutes les portes ouvertes. En descendant, j’ai peut-être oublié la mienne, mais je suis certain que les autres étaient fermées.

« Christelle, t’es vraiment chiante, là. »

Je marmonne pour moi. Je sais qu’elle ne me répondra pas.

Je commence à faire le tour des portes pour les refermer, mais, quand j’arrive à la mienne, la première, celle de la salle de bain, se rouvre. J’entends encore ce rire étouffé. Il me semble étrange, sûrement le carrelage de la pièce qui donne cet effet. Christelle se planquerait là et pas dans ma chambre ?

Fracas de verre qui s’écrase par terre et vole en éclat. Qu’est-ce qu’elle me fait ?

Je retourne vers la salle de bain. Quand j’entre, l’air empeste l’eau de Cologne. Ça pique les yeux, tellement c’est fort. Le flacon s’est répandu dans la pièce, des morceaux de verre partout. Par contre, aucune trace de Christelle. Qu’est-ce qu’il se passe dans cette baraque ?

Je m’apprête à aller chercher un balai et une nouvelle serpillière lorsque le rire reprend. En y regardant de plus près, je vois dépasser du profond lavabo de faïence blanche, des cheveux synthétiques blonds, sales, en bataille. C’est une vieille poupée de Christelle, un modèle qui rit quand on appuie dessus. Elle a dû tomber et emporter la bouteille de parfum dans sa chute. Elle continue de ricaner par intermittence toute seule au fond de sa vasque. Cette poupée m’a toujours fait flipper. Sa façon de rire appuyée par son regard rond et vide me glaçait le sang. Encore maintenant, je me sens mal à l’aise en l’entendant. Elle me faisait tellement peur quand j’étais gamin, qu’un jour, je l’ai enterrée au fond du jardin, pour que ma sœur ne joue plus jamais avec. Je ne savais pas qu’elle l’avait retrouvée. Ou peut-être que c’est Mamie qui l’a déterrée, en jardinant. La poupée garde dans ses cheveux et sur son corps de plastique les stigmates de son séjour dans la terre. Elle continue à rire. C’est étonnant que les piles aient tenu toutes ses années, mais là, il est temps de les enlever. Pour toujours. J’enjambe le cadavre de bouteille éparpillé et j’attrape la poupée. Je croise son regard mort. Il me fait toujours aussi froid dans le dos. Je ne me rappelais pas son sourire crispé. La peinture qui rendait ses lèvres roses a coulé et ressemble à des traces de sang. Je frissonne devant ce cosplay involontaire du Joker. J’ouvre la trappe dans son dos. Au lieu d’y trouver des piles, ce sont deux pattes longues et fines qui en sortent, suivi du reste d’une énorme araignée velue. Surpris et dégoûté, je jette l’ensemble en poussant un cri suraigu. Le tout atterrit dans la baignoire. J’hésite entre déguerpir ou allumer la douchette pour noyer l’araignée et la poupée, qui rit toujours, sans que je comprenne comment.

Je n’en peux plus. Je sors de la salle de bain en claquant la porte et, surtout, en vérifiant qu’elle est bien fermée, cette fois-ci. Je n’ai pas le temps d’arriver à ma chambre que j’entends un râle dans les combles. Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Mamie n’a eu que des chats, et le dernier est mort il y a au moins cinq ans, alors qu’elle était à l’hôpital pendant un moment, je crois. J’espère que ce n’est pas un chien errant qui s’est coincé là-haut, genre l’animal apeuré et affamé, énervé d’avoir été enfermé pendant un moment, le truc difficile à déloger. Ou pire, j’espère que ce n’est pas un groupe de squatteurs.

Il faut que j’en aie le cœur net. Il se passe trop de choses bizarres. Heureusement que je n’ai pas eu ça cette nuit, j’aurais déjà fui loin. Mais il fait jour et je suis un grand garçon maintenant, je n’ai plus peur de quelques bruits.

Au moment où j’ouvre la porte vers le grenier, l’odeur de vieille poussière trop sèche m’irrite les narines. Je vois les grains voleter tranquillement dans les rais de lumières qui trouvent leur chemin à travers la toiture fatiguée. La vision de cet escalier en bois brut et cette odeur spécifique font revenir à la surface de nouveaux souvenirs oubliés.

Je jouais à cache-cache avec Christelle. C’était elle qui comptait et je ne voulais pas la laisser gagner. Je suis monté dans le seul endroit où elle ne chercherait sûrement pas : le grenier. Nous avions interdiction d’y aller parce que c’était soi-disant dangereux : trop de fatras, trop de souvenirs, peut-être même quelques fusils de la dernière guerre que le grand-père n’avait pas déclarés. Je ne me souviens pas de grand-chose hormis que c’était sombre et sale… Si. Je me rappelle que j’étais caché derrière une grosse malle. J’ai attendu longtemps, trop content que ma sœur cherche pour rien. Il y avait ces bruits étranges de rongeurs, comme ce que j’entends depuis toujours, ici. Ça ne m’inquiétait pas. Je me forçais juste à rester silencieux et immobile. Au bout d’un moment, j’ai commencé à m’ennuyer, alors j’ai farfouillé dans la malle devant moi. Il y avait un bazar sans nom. Des vieux bouquins qui tombaient en miettes, des fringues en lambeaux qui avaient dû avoir une vraie couleur, un jour. Je tirais les objets les uns après les autres, essayant de comprendre ce que c’était. Habitué à la pénombre, j’arrivais presque à voir correctement. Je ne faisais plus attention aux grattements contre les planches, qui se faisaient pourtant de plus en plus forts. Soudain, j’ai senti quelque chose sur mon épaule, j’ai cru à une main, mais c’était tout décharné et noirâtre. Quand je me suis retourné, j’ai vu le visage séché d’une momie et une bande de petits monstres pas plus grands que des statuettes. J’ai hurlé de toutes mes forces et déguerpi aussi vite que j’ai pu. En bas, j’ai trouvé ma sœur dans le canapé, en train de regarder la télé. Elle avait arrêté de jouer après avoir fait deux fois le tour de la maison sans me trouver. Moi, je suis resté muet jusqu’au dîner, n’osant pas parler de ce que j’avais vu dans ce grenier. Je ne voulais ni me faire railler pour mon imagination, ni me faire punir d’être monté.

Quand j’y pense, je ne sais toujours pas ce que c’était en réalité, peut-être un portemanteau chargé de vieilles fringues en cuir… En tout cas, les petites sculptures devaient faire partie des nombreuses collections qui alourdissent les meubles de cette maison.

Je suis face à l’escalier et une partie de moi refuse de monter alors qu’une autre veut absolument se prouver qu’il n’y a rien et que tout ça n’est que mon imagination. C’est alors que je remarque sur un des murs faits de planches, un liquide brun épais, collant au toucher. Je pense immédiatement à du sang, mais l’odeur nauséabonde est trop forte pour en être, je crois. J’espère qu’il n’y a pas un animal crevé, j’ai déjà suffisamment de trucs à ramasser entre le café et l’eau de Cologne. Surtout que vu la gueule du truc poisseux, le cadavre doit être là depuis un moment.

Fait chier.

Je monte la dizaine de marches et me retrouve dans l’atmosphère lourde et étouffante de ces combles chargée de cet effluve pestilentiel de cadavre. Le bazar est toujours là. Peut-être même plus présent qu’à l’époque. Comment Mamie pouvait-elle ramener autant de bordel ici ?

J’entends encore ces grattements. Ils ne fuient pas, malgré le boucan que je fais, ces rats ne doivent pas être farouches. On n’y voit presque rien. Seuls quelques points lumineux passent entre les tuiles usées. J’avance lentement, mes yeux s’habituent à l’obscurité. Mon esprit me renvoie le souvenir de cette momie. Je sens mon cœur accélérer. Mon pied bute dans quelque chose. On dirait une chaussure, une basket, modèle récent, blanc, enfin, sale maintenant. Tout à fait le genre que porterait Christelle. Les questions se bousculent dans ma tête pendant que j’avance encore, et c’est là que je vois un pied nu derrière un des innombrables tas de bazars. Il est entouré du même liquide poisseux. Toutes mes peurs m’assaillent d’un coup. Je me précipite pour découvrir avec horreur que c’est bien Christelle par terre, inerte. Sa peau a une teinte grise, ses yeux sont révulsés, sa langue sort de sa bouche dans une grimace glaçante. Je manque de vomir. Sa poitrine grouille puis s’immobilise alors que des dizaines d’yeux se tournent vers moi. Les bibelots de Mamie sont en train de bouffer ma sœur ? Je dois forcément rêver. Les petits êtres sautent du corps et commencent à s’approcher. Je recule d’un pas. Un râle les fige. Le même que j’ai entendu d’en bas.

Debout sur une des piles de cartons apparaît, dans un rai de soleil, mon ours en peluche. C’est sûr, c’est un cauchemar. Ses deux jambes ont pris une couleur brun café. Il me fixe avec ses deux yeux de plastique. J’ai même l’impression qu’il plisse le front. Une nouvelle fois, il rugit et saute de son promontoire. Je recule pour l’éviter, mais il m’atterrit sur le pied et m’agrippe pour me mordre. Je sens des dents acérées bien réelles déchirer ma peau et racler mon tibia. Hurlant sous la douleur, j’essaie de l’éjecter.

Je bascule en arrière et suis retenu par quelque chose. Je n’ai pas le temps de me retourner qu’une main se pose sur mon épaule. Une main décharnée à la peau sèche et noire qui m’agrippe. Mon estomac se tord de terreur. Malgré la douleur à la jambe toujours plus forte, je suis pétrifié. Même décrépie, cette poigne est de fer. Je vois les petites statuettes s’approcher. Une morsure dans mon cou. C’est la fin si je ne bouge pas, mais je n’arrive à rien. Je tombe en arrière. Les petits monstres me grimpent dessus.

La dernière chose que j’entends est le bruit des clefs dans la serrure, tout en bas. J’essaie de crier pour les prévenir, mais ma voix est étouffée sous le nombre de statuettes bien vivantes.

*

La porte d’entrée s’ouvre.

« Les enfants savent dans quel état les gendarmes ont retrouvé le corps ?

— Évidemment pas ! Ils n’auraient pas voulu dormir dans la maison sinon… Je crois que j’ai entendu quelque chose, on ne parle plus de ça !… Mes chéris ? Vous êtes là ? »

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5 commentaires

  1. Mantelia sur 15 novembre 2017 à 18 h 25 min

    mais haaaa 😨😨😨

    • Camille X. Morgan sur 19 novembre 2017 à 10 h 40 min

      Merci pour cette réaction tout à fait correspondante à mes espoirs 🙂

  2. […] toujours en cours et une semaine qui voit déjà la publication d’une autre de mes nouvelles Les petits enfants dans le Labos des Éditions Walrus, je suis toujours à fond […]

  3. Blop sur 16 novembre 2017 à 16 h 45 min

    Et là, t’as envie de hurler aux nouveaux arrivants de foutre le camp au plus vite ! D:

    Certaines scènes donnent vraiment le frisson — celle avec la poupée en particulier, est excellente.

    Merci pour ce texte !

    • Camille X. Morgan sur 19 novembre 2017 à 10 h 41 min

      Content qu’il ait pu donner des frissons, c’était le but 🙂
      Merci pour ce commentaire !

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