— Maison captive —

Swann Marx

Quand il n’est pas accaparé par sa thèse, Swann s’attèle à l’écriture de nouvelles. Amoureux de cette forme, il est particulièrement passionné par les expérimentations et la précision qu’elle permet. Ses auteurs de prédilection sont Roberto Bolaño, Vladimir Nabokov et Léo Henry. Vous pouvez le suivre sur Twitter.

Des visiteurs. La maison poussa un soupir.

Ne cesseraient-ils donc jamais de venir la tourmenter ? Jusqu’à présent, ses tentatives de communication avec eux avaient échoué. Des portes grinçantes, des souffles bruyants : voilà ses seuls moyens d’expression, et ils faisaient pourtant à chaque fois fuir les audacieux qui s’installaient ici. Parfois, l’un d’eux en appelait à un exorciste, mais loin de vouloir simplement prendre contact, celui-ci cherchait uniquement à extraire d’elle un esprit maléfique, prétendument né d’une mort survenue trop tôt.

Sa conscience n’avait cependant rien d’humaine. Elle était un être de fer, de marbre et de béton. Une maison presque ordinaire, bien loin des clichés dont souffraient certains bâtiments délabrés, emplis de toiles d’araignée, que des hommes et des femmes couvraient de graffitis religieux ou même d’insultes, persuadés que ces édifices étaient hantés.

Le destin avait en effet eu l’espièglerie de la doter d’une âme et d’une raison, de la rendre immortelle bien qu’immobile. Nombre de ses anciens occupants pensaient qu’elle était possédée, mais c’étaient eux qui avaient pris possession d’elle, eux qui avaient claqué avec violence ses fenêtres, eux qui avaient renversé des bouillons brûlants sur son sol.

Les désirs et les peurs de ses visiteurs lui étaient hermétiques. Non seulement elle ne parlait pas leur langue, mais leur gestion du temps lui paraissait absurde. La plupart de ses anciens locataires sortaient le matin très tôt, la mine renfrognée, dans des complets vestons qui collaient à la peau, et ne rentraient que la nuit tombée, livides d’avoir trop travaillé. Ces soirs-là, la maison leur faisait signe et se frustrait de ne pas être entendue. Malgré sa taille imposante, elle leur était comme invisible. Aveuglés par leurs idées préconçues, il leur semblait impossible qu’une maison eût une âme, qu’elle fût mue, comme eux, par des sentiments. Ils fuyaient, apeurés par ce qui leur semblait être un phénomène surnaturel. Pourtant, elle les avait vus regarder des films sur le téléviseur du salon. Ils étaient habitués à s’immerger dans la peau d’étrangers, à imaginer des mondes aux règles improbables, mais ils étaient incapables de se mettre à sa place, à elle.

Sans être tout à fait à même de mettre des mots là-dessus, elle était consciente que ces mésaventures lui avaient octroyé une mauvaise réputation ; désormais, il se passait une longue période entre deux nouveaux emménagements.

Bien qu’elle reçût de nombreux visiteurs au fil des saisons, elle était désespérément seule. Ses pensées ne dépasseraient-elles jamais la frontière de ses murs ? Captive de son propre corps, la maison était vouée à garder ses fondations enfoncées dans une terre meuble envahie d’insectes qui la rongeaient, la démangeaient.

Elle espérait  qu’un jour on cesse de la considérer comme un amas de planches de bois, d’étais de béton et de sols marbrés. Que l’on témoigne de son âme palpitante !

 

Parmi les trois visiteurs du jour, deux d’entre eux prétendaient être ses propriétaires. Ils étaient venus avec un paquet de feuilles noircies d’écritures illisibles que le troisième devait signer. C’était par ce rituel effrayant de banalité que des hommes cédaient le corps de la maison à d’autres hommes. Elle appartenait désormais à un autre et elle ne savait pas si cela augurait un avenir lumineux. Bien que l’expérience lui eût montré qu’elle n’avait aucune raison d’espérer le moindre changement, à chaque emménagement elle aspirait à établir des relations cordiales avec l’occupant.

Poussée par la curiosité, tandis que la lune se levait et que les lampadaires qui donnaient sur la maison s’illuminaient, elle tenta avec appréhension de prendre contact avec son nouveau propriétaire. Soucieuse de ne pas le brusquer pendant le repas, un instant qui paraissait sacré pour la plupart de ses anciens occupants, elle attendit qu’il eût fini de dîner. Une fois les plats et les couverts nettoyés, il se rendit dans la salle de bain où il se lava les dents avec minutie. C’était le bon moment pour se manifester. Après qu’elle eut comprimé tous ses membres, fragilisant ainsi certaines de ses fondations, le miroir se brisa en mille morceaux. Son geste s’accompagna d’un long râle perçant qui emporta avec lui brosse à dents, dentifrice et shampoing.

L’un des éclats de verre érafla la joue de l’homme et des gouttelettes de sang éclaboussèrent le carrelage à ses pieds. Calmement, il épongea sa blessure avec une serviette puis plongea son regard dans les débris de glace qui avaient survécu à l’incident. Bien qu’elle ne le voyait que partiellement à travers ces derniers, la maison distingua sur son visage une expression à laquelle aucun de ses anciens propriétaires ne l’avait habituée : de la curiosité.

Alors que de précédents locataires se seraient rués sur leur téléphone pour appeler à l’aide ou auraient pris la fuite, le désir de comprendre ce phénomène illumina les yeux ronds et pétillants de son occupant. Celui-ci tendit même une main fébrile vers les pans de murs qui étaient apparus après l’incident. Il hésita brièvement, puis les toucha du bout des doigts avant de les caresser plus franchement.

Une bouffée de chaleur gagna la maison, et les sensations de plaisir intense qui s’étaient emparées d’elle s’exprimèrent d’elles-mêmes : ses portes s’ouvrirent avec fracas, une bourrasque chaude la traversa toute entière. Le propriétaire ôta sa main de la paroi nue. La surprise céda toutefois rapidement à un regain de curiosité qui le poussa à renouveler l’expérience. Cette fois-ci, ses gestes s’ajustèrent aux réactions de la maison : quand elle se montrait haletante, ils gagnaient en douceur pour se résumer à des effleurements ; quand elle se calmait, ils s’apparentaient à de légères griffures, comme pour pimenter un jeu érotique dans lequel ils se seraient lancés. L’homme était donc bien conscient de ses émotions ! Des picotements se répandirent dans ses fondations qui se muèrent en autant de zones érogènes. Ses murs s’embrasèrent d’un désir qui montait chaque minute davantage.

Un tourbillon d’images se forma au sein de son esprit et, comme dans l’œil du cyclone, bien en son centre, le visage de son propriétaire, lèvres pincées, pupilles dilatées. Bientôt, elle ne put plus contenir le flot de plaisirs qui l’avait saisie : le robinet de la salle de bain éclata, le sol se fissura.

L’homme bondit en arrière, puis retira sa chemise et s’en servit pour colmater le tuyau par lequel jaillissaient des trombes d’eau. Quand le débit fut à peu près maîtrisé, il courut chercher une clef à molette dans une grande trousse en cuir, la positionna autour du tube qui reliait le lavabo aux canalisations et serra. Il parvint à endiguer le torrent en quelques tours seulement. Soulagé, il épongea son front trempé avec son bras.

Après avoir ordonné le chaos qui régnait autour de lui, il quitta la salle de bain et alla se vautrer dans le canapé en face de la télévision, épuisé par les événements. La maison l’observa somnoler devant des images épileptiques et criardes, sans oser se manifester à nouveau : l’analyse de toutes les émotions qui l’avaient assaillie accaparait toute son attention. Un peu après, il alla se coucher, un sourire dessiné sur les lèvres.

 

Il se réveilla tard. Nullement inquiet par cet emploi du temps qui pesait habituellement sur les épaules des anciens propriétaires, il se leva paresseusement et s’attarda à se préparer un petit déjeuner copieux et élaboré, qu’il acheva avec une cigarette et un café. Il eut la délicatesse de fumer à la fenêtre, certainement pour éviter que l’odeur désagréable du tabac n’empestât la maison.

Il alla ensuite s’installer sur le canapé du salon et se mit à feuilleter deux ou trois livres épais. À mesure qu’il avançait dans sa lecture, il prenait des notes dans un petit carnet et acquiesçait comme il l’aurait fait lors d’une discussion avec l’un de ses congénères.

En début d’après-midi, toujours vêtu de son pyjama, il remonta dans sa chambre et passa quelques coups de fil. Incapable de comprendre ce qu’il disait, elle décela pourtant de l’enthousiasme dans le ton qu’il employait. Ce sentiment, elle l’avait vu se peindre sur peu de visages, et jamais il n’avait été aussi intense. Elle espérait secrètement qu’il était né de leur aventure de la veille au soir.

Tandis qu’il était allongé sur son lit en train de compulser l’un de ses ouvrages, un klaxon retentit dehors. Un camion imposant ronronnait juste devant le perron, dans la rue. Son conducteur, agacé par le manque de réaction du propriétaire, appuya longuement sa paume sur le cuir du volant. Le véhicule poussa une interminable plainte stridente et parvint finalement à attirer l’attention de l’occupant des lieux.

Celui-ci enfila en vitesse un pantalon et dévala l’étage jusqu’au rez-de-chaussée. La maison comprenait qu’il fût pressé, mais tout de même ! Il enfonçait ses pieds violemment dans le bois de ses escaliers, sans la moindre considération pour elle. Après des années de relations conflictuelles avec ses propriétaires à ce même sujet, elle perdit patience et signifia son mécontentement en faisant sauter les plombs. Une pétarade nourrie de grésillements se répandit dans tout le bâtiment.

L’homme se figea. Comme pour exprimer ses regrets, il exécuta dans le vide une courbette maladroite avant de reprendre sa démarche d’un pas plus feutré. La maison accepta ses excuses et lui souffla au visage un doux courant d’air avant de restaurer l’électricité. Les crépitements cessèrent aussitôt. L’homme caressa la rambarde de bois lustré, un sourire aux lèvres.

Devant le palier, trois individus aux torses imposants et aux muscles saillants s’affairaient à sortir du camion de grosses caisses noires recouvertes d’une toile. À peine l’occupant ouvrit-il la porte qu’ils les portèrent à l’intérieur et les posèrent en vrac dans le salon.

L’emménagement dura une bonne heure. Malgré leurs statures de colosses, ils suaient, essoufflés. Leurs corps se liquéfiaient sous le soleil tapageur de ce début de soirée d’été. Bien qu’elle ne vît pas d’un bon œil la venue de ces étrangers, elle se remplit d’un air frais pour les accueillir en bonne et due forme. Elle ne voulait pas que son occupant la crût mal élevée.

La plupart des caisses contenaient des luminaires et des chaînes hi-fi imposantes. Après qu’ils se fussent reposés un moment, ils les disséminèrent dans toutes les pièces, connectèrent les appareils électroniques à des prises murales, puis testèrent leur installation. Des vibrations parcoururent toute la maison, suivies de réverbérations tout aussi puissantes.

Quand ils en eurent fini, ils s’en allèrent pour être remplacés plus tard, dans la soirée, par d’autres individus. Elle comprit qu’il ne s’agissait pas cette fois d’inconnus venus au service du propriétaire, mais de quelques-uns de ses amis. Sur la table basse se trouvait une boîte cartonnée prédécoupée qui tintait lorsqu’on la déplaçait. Mus par une excitation que la maison serait bien incapable d’expliquer, les hommes la déchirèrent avec avidité et en sortirent des bouteilles de verre. Sans attendre, ils les décapsulèrent puis les burent au goulot. L’un d’eux agrippa une télécommande et actionna l’un des boutons. Une musique nourrie de basses profondes et d’un rythme répétitif se répandit dans tout l’édifice. Ils se levèrent et se mirent à danser.

Des convulsions gagnèrent la maison. Ses fenêtres tremblaient, ses portes s’ouvraient et se fermaient avec fracas. Jamais elle n’avait vécu une telle agression. Dans le salon, les hommes frappaient du plat des pieds le sol en marbre et, en un mouvement brusque, renversaient parfois des objets en verre, dont les bris s’éparpillaient autour d’eux. Contrairement au propriétaire, ils n’avaient aucun égard pour le corps de la maison.

Sur la table basse, les fêtards formèrent des lignes de poudre blanche, avant de se pencher dessus pour les inhaler. Quelque temps plus tard, les effets de la drogue se manifestèrent : leurs mâchoires se crispèrent, leurs bouches s’asséchèrent. Leurs pupilles tournoyantes et leurs traits fermés les affublaient de masques effrayants.

Un frisson parcourut la maison.

Dans le vacarme assourdissant, deux des hommes crièrent quelques mots dans l’oreille de leur hôte qui leur indiqua par gestes l’itinéraire pour se rendre à la salle de bain, à l’étage. La maison fulmina. Comment osait-il envoyer des inconnus dans leur jardin secret, l’endroit où il avait suscité en elle un torrent d’émotions ? Se rendait-il seulement compte de l’état de dépravation dans lequel ses amis se trouvaient ?

Il n’était pas question pour elle de les laisser entrer dans cette pièce où elle avait connu son tout premier orgasme. Elle se battrait pour que ces intrus ne profanent pas son intimité. Les deux amis se déplacèrent avec peine jusqu’à l’étage pour buter contre une porte fermée. L’air amusé, le regard vitreux, ils gloussèrent. Puis, rongés par la drogue, ils prirent de l’élan et se jetèrent dessus. Elle ne céda pas. Déchaînés, ils se lancèrent une nouvelle fois et rebondirent sur l’obstacle avant de s’effondrer au sol.

Dès le premier impact, dans un fracas passé inaperçu en raison de la musique qui secouait le bâtiment entier, la maison avait arraché la lourde baignoire et l’avait calée de manière à maintenir la porte close, malgré la vive douleur que cette automutilation représentait. Les autres hommes furent appelés en renfort et la musique s’interrompit brusquement. L’un des convives vint à la rescousse, armé d’une hachette à petit bois découverte près de la cheminée, et frappa la porte à deux reprises pour en éprouver la solidité. Une pluie de coups s’abattit ensuite, de plus en plus puissants et précis. Les yeux du propriétaire luisaient à la lumière des projecteurs colorés et se perdaient dans la contemplation hébétée de ses amis. La maison le supplia silencieusement de mettre un terme à son calvaire, mais l’homme ne semblait pas prendre la mesure du saccage perpétré par ses amis défoncés. Son regard vide acheva de convaincre la maison du désintérêt qu’il portait à ses sentiments.

La porte se fissura jusqu’à former en son centre une plaie. L’agresseur y enfonça les deux mains et força pour l’élargir. Comme pour se défendre, des échardes se plantèrent dans les bras hostiles, sans parvenir à émousser la détermination que lui procurait la drogue.

Plus que la douleur lancinante qui la tiraillait chaque minute davantage, ce fut l’inaction de son propriétaire, un coup de grâce dont elle ne se remettait pas, qui la poussa à baisser les armes. La porte détruite, les envahisseurs écartèrent la baignoire pour faire irruption dans la salle de bain. Des paroles furent échangées, à la suite desquelles le propriétaire indiqua fébrilement le miroir brisé. L’inquiétude de la maison augmenta d’un cran tandis qu’il montrait à ses amis les gestes qui l’avaient submergée d’un torrent de plaisirs la veille au soir. Les fêtards se mirent à palper les parties du mur vide où se trouvait la glace tombée hier. Mais contrairement à la première fois, la maison perçut chacun de ces gestes comme autant d’attouchements malsains, une violation de son intimité. Alors, elle puisa en elle le peu d’énergie qui lui restait pour arracher à ses canalisations les bouchons qui les obstruaient et cracher aux visages malveillants de puissants jets d’eau. Les hommes furent repoussés en arrière ; leurs corps en boule glissèrent sur le sol à travers le chambranle de la salle de bain.

Un craquement d’os brisé retentit.

L’un des agresseurs se releva. Son regard hébété avait laissé place à une lucidité froide. Il aida le propriétaire à se redresser et lui glissa quelques mots dans l’oreille. Ils hochèrent la tête de connivence avant de rejoindre leur ami qui gisait toujours sur le parquet. Il se tenait le tibia et gesticulait dans tous les sens sans parvenir à soulager sa douleur. Une fracture ouverte lui déformait la jambe, trempée du sang qui s’en écoulait. Le propriétaire attrapa une serviette et l’appliqua sur la blessure. Il agita les bras vers l’un de ses amis qui saisit son téléphone et le posa contre sa tempe dégoulinante.

L’angoisse et l’incompréhension s’emparèrent de la maison. Il lui semblait que ses fondations s’affaissaient, que ses murs se rapprochaient inexorablement les uns des autres. Tandis que le blessé était évacué vers le rez-de-chaussée, l’odeur de sang se diffusa dans le moindre de ses interstices. Les fibres de ses tapis et les échardes de ses portes se hérissèrent en réaction à cet assaut olfactif.

Dehors, des lumières bleues s’agitèrent bientôt, annoncées par une sirène stridente. Les roues d’un camion arborant sur ses flancs une croix rouge freinèrent juste devant la maison. Une femme et un homme en sortirent avec un brancard. Ils franchirent le palier avec hâte et s’accroupirent auprès du blessé amené par ses amis dans le salon. Après un bref examen, ils le hissèrent sur la civière et l’emportèrent dans leur véhicule.

Probablement choqués par l’accident, les intrus quittèrent les lieux peu après l’intervention des deux ambulanciers. Il ne resta que le propriétaire, mais bientôt, des hommes en uniforme accompagnés de chiens muselés débarquèrent. L’un d’eux, cheveux grisonnant, moustache épaisse et soignée, interrogea le propriétaire, tandis que ses collègues fouillaient les étages. Une fois de plus, ils devaient discuter de sa sinistre réputation. Ne pouvaient-ils donc pas comprendre qu’elle n’avait fait que se défendre contre ses agresseurs ?

Les allées et venues n’en finissaient pas. Quand il ne s’agissait pas de gardiens de la paix qui se frottaient la barbe devant la scène de l’accident, c’était un homme qui déblayait les pierres qui s’étaient décollées des murs de la salle de bain. La maison était épuisée de devoir supporter tous ces importuns. À bout de force, elle ne pouvait plus les repousser ni même s’exprimer contre leurs intrusions répétées.

Finalement, le ballet des fonctionnaires cessa, suivi par le départ du propriétaire, qui avait rassemblé quelques-unes de ses affaires dans une mallette de fer. Enfin libérée de leur présence, la maison exhala un soupir de soulagement. Ses fenêtres s’ouvrirent en grand.

Jamais elle n’avait autant apprécié la solitude.

 

Une semaine après l’accident, l’homme qui avait été blessé à la jambe se rendit à la maison en béquille, accompagné du propriétaire et d’une femme, qui portait un appareil photo en bandoulière. Tandis qu’elle inspectait de fond en comble le bâtiment, toujours suivie des deux amis, elle s’adressait à eux et notait sur un carnet les réponses qu’ils lui fournissaient. Elle marquait parfois une pause pour prendre des clichés des différentes pièces qui composaient l’édifice. Ils s’attardèrent plus longuement dans la salle de bain, où elle poursuivit son interrogatoire. Ils prirent ensuite tous congé les uns des autres et quittèrent les lieux.

 

Quelques mois passèrent. La maison reçut des visites sporadiques de son propriétaire. La plupart du temps, il venait récupérer quelques-uns de ses objets personnels ou allonger un mètre ruban dans tous ses recoins. Quoi qu’ignorante de la signification exacte de ce rituel, elle sut qu’il impliquait que le propriétaire changerait à nouveau bientôt. Elle se sentit d’autant plus soulagée que son habitant n’eut plus jamais d’autre geste de sympathie envers elle. Bien au contraire : il déplaçait des meubles sans même lever leurs pieds du sol, grattait énergiquement ses murs d’une éponge sans exprimer une once d’empathie face aux particules qui s’en échappaient. Malgré le moment intense qu’ils avaient vécu, elle ne parvenait pas à dissiper de son esprit les images de l’agression de ses amis et ne ressentait plus ni l’envie ni le courage de lui manifester sa colère.

Hélas, il n’était pas le seul à lui remémorer cette nuit d’horreur. Dans la rue, des passants en quête de sensations fortes s’arrêtaient devant elle pour la scruter d’interminables minutes. Ses mésaventures s’étaient donc ébruitées dans toute la ville ! Désireuse de ne pas créer davantage de remous, elle s’efforça de ne répondre à aucun de leurs quolibets, à ignorer leurs regards inquisiteurs, parfois emplis d’inquiétude.

La nuit, une fois le calme revenu, elle plongeait dans le labyrinthe de ses pensées et fantasmait sur un propriétaire idéal, soucieux de ses maux. Un soir, elle s’imagina même avoir une histoire d’amour avec lui. Ses canalisations résonnèrent du souvenir de l’orgasme qu’elle avait pour la première fois connu, quelques mois plus tôt.

 

Un matin, le bruit rocailleux de rouages mécaniques la tira de son hébétude. Une grue munie d’une boule de démolition fut placée face à elle. Comprenant la nature du péril, la maison rassembla ses forces patiemment cumulées ces dernières semaines et contracta ses fondations. Le terrain se fissura jusqu’à la rue et le véhicule menaçant perdit un moment son équilibre avant de revenir à son état initial.

Quelqu’un beugla un ordre et, l’instant d’après, une douleur intense lancina son flanc, tandis qu’un trou béant s’y formait. En quelques coups de boutoir supplémentaires, elle sentit ses murs s’effondrer avec fracas, son sol s’ouvrir en une grande lézarde.

Son agonie s’avéra plutôt courte, car elle fut rapidement réduite en poussière.

 

Un mois plus tard, sur le terrain laissé vacant par sa destruction, un chantier s’installa. Au milieu de celui-ci se trouvaient deux pancartes. Sur la première étaient épinglées des photos de l’habitation avant qu’elle ne fût rasée, et un encadré révélant les titres de deux articles de journaux : « La véritable histoire de la maison hantée : le témoignage poignant d’une de ses victimes » et « Les autorités exigent la démolition de la maison hantée ».

La deuxième était ornée de l’image d’un manoir délabré, brinquebalant, récupérée d’un vieux film d’horreur. Un mot accompagnait le cliché :

« Bientôt, s’ouvrira ici une maison hantée avec ses multiples attractions. Frissons garantis ! »

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1 commentaire

  1. AUSSET sur 21 novembre 2017 à 21 h 05 min

    J’adore comme tout ce que fait Swann

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