— Ne pas baiser près des licornes —

Thierry Soulard

Thierry Soulard est journaliste, rédacteur web, community manager, et auteur de plusieurs tas de feuilles de toutes tailles cherchant éditeur. Autres publications: « Vague Mélodie » dans l’anthologie Tombé Les Voiles (Mille Saisons), « Ne pas nourrir le Troll » et « Attention Terrain maudit » dans Lanfeust Mag courant 2017. On peut le trouver sur Twitter.

En regardant les arbres, le Condotière Jephrey ne pouvait s’empêcher de penser que des rebelles se cachaient peut-être sous leur feuillage. Bah. Cela n’avait pas grande importance. Ils avaient conquis le pays en moins de deux mois. Les quelques rebelles qui leur avaient échappé seraient vite matés.

Derrière lui, l’Inquisitor Frederich chevauchait en récitant sa septième prière de la matinée, et les dix gardes d’élite qui les suivaient répétaient respectueusement les paroles. Inconsciemment, le Condotière se mit lui aussi à scander le mantra, qu’il entendait chaque jour depuis son enfance.

Au bout du chemin, les arbres s’éclaircissaient.

— Nous arrivons, je crois, dit-il à l’Inquisitor.

Quelques centaines de mètres plus loin, ils débouchèrent dans une grande clairière. Il y avait une sorte de ferme isolée. Et un grand enclos dans lequel s’ébattait ce qui de loin ressemblait à des chevaux.

— Voici les animaux dont on nous a parlé au village, dit l’Inquisitor. Il faut que nous estimions au plus tôt leur degré de corruption. De ce que nous en savons, ils sont plus qu’impurs. Apparemment les sauvages locaux les élèvent pour utiliser la poudre obtenue à partir de leur corne comme… mélange leur permettant de faire encore plus de choses impures. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles ce peuple est si décad…

Quelque chose attira l’attention de l’Inquisitor. Quelque chose de scandaleux, vu son visage. Le Condotière suivit son regard. Il était dirigé vers un panneau de bois sur lequel étaient inscrits six mots :

Ne pas baiser près des licornes

— Faites disparaître cet écriteau obscène, dit l’Inquisitor d’une voix blanche.

Théophraste mit pied à terre, arracha le panneau et le brisa en deux. Le Condotière Jephrey acquiesça, même si Théophraste aurait pu attendre qu’il répercute l’ordre. Théophraste était l’un de ses gardes, mais un Inquisitor prenait le pas sur un Condotière. Un Inquisitor prenait le pas sur à peu près tout le monde, quand on y pensait.

En se rapprochant de l’enclos des licornes, le Condotière vit enfin clairement les animaux. Ils ressemblaient à des chevaux, en beaucoup plus imposants. Ils en avaient la silhouette, les sabots, les couleurs classiques : terre, roche, neige, ciel de nuages d’orage. Seule la longue corne torsadée et légèrement recourbée qu’ils portaient sur le front, elle, semblait exister en une infinité de coloris, tous plus éclatants les uns que les autres.

D’autres panneaux similaires au premier étaient accrochés un peu partout sur le chemin menant à l’enclos. Certains affichaient de petites icônes suggestives, pour ceux qui ne savaient pas lire. Les soldats les brisèrent les uns après les autres, en prenant garde de ne pas regarder les dessins impurs.

Sur l’enclos, un dernier panneau prévenait :

Danger, licornes — ne pas approcher si vous êtes excité

Théophraste avança pour l’arracher. Le soldat n’avait pas fait trois pas qu’une jeune femme surgit de la maison.

— Ne faites pas cela ! C’est beaucoup trop dangereux !

Le Condotière la regarda avec étonnement. S’opposer aux troupes sacrées était illégal. Et dangereux, évidemment. Cela faisait plus d’un mois qu’ils avaient conquis le pays, les locaux devaient le savoir maintenant. Et de plus, la femme était vêtue beaucoup trop légèrement — rien pour cacher ses cheveux, ni ses chevilles. Il aurait pu la faire fouetter pour ça. Il aurait la faire fouetter pour ça. Mais elle était jolie, et — non, pas ces pensées-là, se reprit-il, c’était des pensées interdites. Il avait besoin de savoir ce qui était dangereux. Voilà. C’était pour cela qu’il ne la faisait pas fouetter. Il avait besoin d’informations.

Il mit pied à terre et s’approcha de la jeune femme.

— Qui es-tu ?

— Aliena, éleveuse de licornes, et vous êtes chez moi. Et vous, qui êtes-vous ?

L’Inquistor lâcha une exclamation de stupeur face au manque de respect de la jeune fille.

— Eh bien Aliena, explique-toi, et vite, enchaîna le Condotière avant que l’Inquisitor ne puisse dire quoi que ce soit.

— Si vous enlevez les panneaux, les jeunes du village risquent de venir s’envoyer en l’air dans le coin, et les licornes vont paniquer.

Le Condotière Jephrey imagina un instant des jeunes gens et des jeunes filles s’envolant dans les airs.

— Les jeunes de votre peuple ont le pouvoir de voler ? C’est étrange. Nos renseignements disaient que vous ne maîtrisiez que très peu la magie. Et je n’ai vu aucun de vos soldats voler pendant toute la guerre.

L’éleveuse le regarda, manifestement sans comprendre.

— Si certaines personnes de votre peuple savent voler, il faudra les dénoncer, prévint le Condotière. Mais je ne vois pas le rapport avec ce panneau obscène. Ni avec les licornes.

L’éleveuse eut soudain une illumination.

— Bon. Mauvaise traduction. Ce que je voulais dire, c’est que sans le panneau, les jeunes couples vont venir ici pour baiser. Et…

Elle n’eut pas le temps de poursuivre. Les soldats d’élite s’étaient pour la plupart bouché les oreilles, sauf Théophraste qui d’un violent coup de poing ganté de fer au creux de l’estomac venait de la plier en deux. Sans savoir pourquoi, le Condotière eut envie de le frapper, lui. Curieuse pensée. Théophraste ne faisait pourtant qu’appliquer la Sainte Loi.

La jeune femme était à genoux dans l’herbe et tentait de reprendre son souffle.

— Ce mot n’est plus autorisé désormais, lui rappela le Condotière aussi doucement que possible. Reprenez l’explication. Sans oublier les nouvelles lois.

Elle souffla une ou deux fois, puis articula. « Les licornes… Les licornes sont sensibles aux émotions et aux désirs… »

De nouveau le lourd gantelet de fer de Théophraste la frappa, derrière la nuque cette fois. Le Condotière faillit tirer sa lame et transpercer sur place son soldat, sans comprendre pourquoi. Il parvint à garder le contrôle de tous ses muscles. Il avait subi un long entraînement pour cela.

— Ce qu’elle dit est peut-être important, dit-il durement à son garde. Modère-toi.

— C’est à cette pécheresse de modérer son langage, rappela l’Inquisitor dans son dos. Votre garde ne fait qu’appliquer la Sainte Loi.

Assise au sol, l’éleveuse se massait l’arrière du crâne, sonnée.

— Reprends tes explications, ordonna le Condotière. Fais attention à ne pas utiliser de mots interdits.

L’éleveuse réfléchit un instant. « Les licornes sont des animaux très… réceptifs. Si des gens en état d’exci… en état de.. Enfin, si des gens qui ont envie de… le font près des licornes, celles-ci s’exc… heu… Les licornes aussi deviennent… Et ça peut devenir dangereux. »

Le Condotière chercha à décrypter ses paroles. C’était difficile. Quand il la regardait, ses pensées divaguaient. « Je n’ai rien compris à tes bafouillis », finit-il par avouer aussi doucement que possible.

La femme soupira, tourna la tête vers Théophraste, planta son regard dans celui du soldat, et dit, très fort : « Les licornes deviennent super-dangereuses si on pense au sexe à côté d’elle. »

La gifle de fer de Théophraste la fit décoller un instant du sol.

Malgré ses années d’entraînement, le Condotière Jephrey sentit sa main bouger d’elle-même. Il reprit le contrôle de son corps alors que ses doigts s’étaient déjà resserrés sur le pommeau de son épée. Juste à temps. C’était irrationnel. Pourquoi ressentait-il le besoin de frapper Théophraste quand celui-ci frappait cette femme ? C’était la première fois qu’une telle chose lui arrivait. Il faudrait qu’il en parle à son confesseur.

Ou peut-être pas. Peut-être était-ce un péché.

Un long hennissement du côté de l’enclos lui fit lever la tête. Une des licornes regardait dans leur direction en grattant la terre. L’animal était plus gros que le plus gros des destriers de combat, et son poil noir était couvert de poussière. Sa corne, noire à la base et pourpre en son extrémité, paraissait pointue comme une lance. À côté d’elle, une seconde licorne — un animal au poil clair, et dont la corne blanche se terminait par une partie bleu azur — se mit à imiter la grande licorne noire. Puis une troisième, puis d’autres encore. Finalement, toutes se mirent à s’agiter, certaines se cabrant en hennissant.

— Que se passe-t-il ?

— Quelqu’un ici a des pensées… impures, comme vous dites, lança une petite voix moqueuse.

Le Condotière baissa les yeux. L’éleveuse de licornes, une large trace rouge en travers de la joue, regardait un à un ses hommes, un sourire narquois en travers du visage.

— La grande noire est ma licorne la plus sensible. Elle peut capter les choses à plusieurs dizaines de mètres de distance. Mais si les autres l’ont suivie alors que nous sommes si loin d’elles, c’est que quelqu’un a… laissé voguer son imagination.

— Fais cesser ceci, femme, ordonna le Condotière.

— Ho, ce n’est pas à moi qu’il faut donner cet ordre. Je suis entraînée spécialement. Je sais contrôler mes pensées en toutes circonstances. Je ne serais pas éleveuse de licornes, sans cela. C’est un de vos hommes qui rend folles mes licornes. Ou vous, peut-être, beau chevalier.

La main de Théophraste s’était à peine levée que le Condotière avait sorti sa lame. « Cela suffit, Théophraste ! » Le garde stoppa net son geste, fixant la lame pointée sur sa gorge, soudain refroidi.

Et derrière lui, les licornes se calmèrent en même temps. La jeune femme le regarda en soupirant. « Encore un qui prend son pied en frappant les femmes, à ce que je vois. »

Sans s’interroger plus avant sur ce que voulait dire « prendre son pied », le Condotière rengaina sa lame et se tourna vers deux autres gardes. « Liez-lui les mains. Dès notre retour, il ira voir un Confesseur d’Autorité. »

Théophraste lui lança un regard terrifié. Le Condotière Jephrey répondit par un regard impitoyable. Quoi que le Confesseur d’Autorité lui fasse, il l’avait mérité.

— Comment saviez-vous que c’était lui ? demanda l’Inquisitor Frederich.

— Je l’ai vu dans ses yeux.

C’était un mensonge. Quand il avait tiré l’épée, il n’avait aucune idée que Théophraste était à l’origine de l’émoi des licornes. Il avait simplement voulu l’empêcher de frapper la femme une fois de plus. Même s’il avait la Sainte Loi avec lui.

« Nous devrions tuer ces bêtes du démon sans tarder », dit l’Inquisitor Frederich sans consacrer plus de temps à l’incident. « Toutes. Elles sont encore plus impures que ce que j’imaginais. Et ceux qui les élèvent devront passer devant des Confesseurs d’Autorité, pour avouer leurs péchés passés », continua-t-il en lançant un regard mauvais vers l’éleveuse.

Le Condotière Jephrey connaissait suffisamment bien l’Inquisitor pour savoir qu’il allait proposer quelque chose de ce type. Sans trop savoir pourquoi, il avait préparé une riposte. Avant que la jeune femme ne puisse parler — elle semblait sur le point de dire quelque chose qui l’emmènerait devant un Confesseur d’Autorité pour de très longues et très désagréables heures — il dit : « À bien y réfléchir, ces animaux pourraient nous être utiles, Inquisitor. »

Frederich le regarda d’un œil surpris.

— J’espère que vous n’allez rien suggérer d’impur, Condotière.

— Au contraire. Ces animaux réagissent aux pensées impures des humains, c’est pour cela que les locaux les élèvent loin des villes. Et si nous mettions ces animaux en pleine ville ? Depuis la conquête, nos dragons et nos saints soldats patrouillent dans les rues et répriment tous les actes illégaux. Mais le vice est profondément ancré dans le cœur de ce peuple, et il faudra sûrement longtemps avant que les nouvelles lois n’entrent dans les mœurs. Et même après cela, nos soldats ne pourront rien faire en ce qui concerne les pensées. Avec ces licornes réparties dans les rues, les locaux seront obligés de se tenir conformément aux principes de la Sainte Loi, y compris dans le secret de leur cœur.

L’Inquisitor parut surpris.

— C’est une idée, dit-il finalement. Mettre une licorne dans une cage, à chaque coin de rue… À chaque fois qu’elle s’agitera, faire fouetter la personne la plus proche… Ça devrait nous aider à faire respecter la Sainte Loi, même parmi ce peuple barbare.

— C’est décidé, alors. Nous emmenons ces animaux. Ils serviront de détecteurs de vices en ville.

L’éleveuse les regarda, indécise. Ne dis rien de stupide, je t’en supplie, pensa Jephrey. Laisse partir tes licornes. Sauve ta vie.

— Vous savez, ça risque d’être compliqué, finit-elle par dire. Et je ne parle même pas de la ville. Je parle du voyage.

— Pourquoi donc ?

— Les licornes sont très sensibles, vous venez de le voir. En temps normal, seuls les enfants et les gens spécialement entraînés ont le droit de s’en approcher pendant plus de quelques minutes. Au-delà, elles commencent à entrer en résonance avec les visiteurs, et rapidement ça dégénère. Je ne vois pas comment vous allez réussir à les emmener si loin.

— Nos hommes sont différents de vous autres sauvages. Il n’y aura pas de problèmes.

— Ce garde si chaleureux ne me semble pas très différent, dit-elle en désignant Théophraste.

— C’est une exception. Qui sera vite corrigée.

Le Condotière donna l’ordre à ses gardes de rassembler les licornes et de les lier les unes aux autres. Ce n’étaient guère que de gros chevaux cornus, après tout. Les convoyer serait simple.

Il y en avait une trentaine, de grosses montures aux poils noirs ou gris qui pour l’instant ne semblaient pas plus dangereuses que des poneys. Elles paraissaient un peu nerveuses, mais les soldats parvenaient à leur passer des licous sans qu’elles ne bronchent.

— Tu vois, éleveuse ? Ton peuple est dégénéré, il laisse libre cours à son animalité. Le mien sait se contrôler, grâce à la Sainte Loi.

Comme pour le démentir, une licorne se mit soudain à piaffer. Un soldat évita de peu un coup de corne. Pas totalement, ceci dit : une estafilade s’affichait maintenant sur sa tempe, et sans son bond en arrière il y aurait laissé un œil.

— Je vous avais prévenus, étrangers. Les licornes ne sont pas des jouets. Vous feriez mieux de les laisser ici.

Le Condotière regarda le garde. Ce n’était pas vraiment une blessure, tout au plus une éraflure. Mais peut-être ce garde devrait-il aller voir un confesseur d’autorité, lui aussi. L’incident avait fait pâlir les autres soldats, qui s’étaient prestement écartés. Il leur fit signe de reprendre leur tâche.

— C’est probablement ces panneaux qui troublent nos soldats, dit l’Inquisitor, nerveux. Sans perdre de temps, il partit faire le tour de l’enclos pour mettre à bas les écriteaux obscènes.

L’éleveuse regarda les hommes rassembler les licornes sans dire un mot. Finalement, elle se tourna vers le Condotière.

— C’est vrai que les licornes semblent tolérer vos hommes un peu mieux que les jeunes du coin. Vous autres envahisseurs n’êtes donc faits que de métal, et pas de chair ?

— Nous avons appris à contrôler notre chair. C’est ce qui fait de nous un peuple supérieur.

L’éleveuse lui lança un regard mutin — si l’Inquisitor avait encore été présent, ce regard seul lui aurait valu le fouet.

— Jusqu’à quel point savez-vous vous contrôler, beau chevalier ?

Jephrey lança un regard paniqué autour de lui. Cette femme se mettait en danger. Il aurait dû la punir lui-même, mais pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, il avait envie de la protéger. Heureusement, les gardes étaient dans l’enclos, l’Inquisitor occupé à arracher les panneaux, Théophraste attaché près des chevaux. Aucun n’était à portée d’oreilles.

— Je sais me contrôler en toutes circonstances, femme. Mais cesse immédiatement ces…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. L’éleveuse venait de dégrafer les boutons de sa veste, révélant sa poitrine, et le temps s’était arrêté, et le monde extérieur avait disparu. Le Condotière Jephrey n’avait jamais vu la poitrine d’une femme. Étaient-elles toutes aussi belles ? Si rondes, la peau si fine et si parfaite ? Dans ses braies, il sentit soudain quelque chose se dresser, et buter contre la coque de métal de son armure. Il y avait des piques, à l’intérieur de la coque. Les dernières sentinelles de la foi, les appelaient les Inquisitors. Celles qui vous rappellent à vos devoirs quand tout le reste est oublié. La piqûre lui fit détourner les yeux de la poitrine de l’éleveuse.

— Il semblerait que vous soyez un peu plus en chair que ce que vous pensiez, beau chevalier. L’éleveuse riait. Elle reboutonnait sa veste, et le Condotière amorça un geste pour l’arrêter. Il se retint à temps, mais l’éleveuse l’avait vu.

— Quoi, beau chevalier ? Tu y as pris goût ? Tu en veux plus ?

Elle commença à enlever le bouton qu’elle venait de refermer, lentement, et pour la seconde fois de sa carrière les dernières sentinelles de la foi rappelèrent au Condotière ses devoirs.

— N… Non, ne fais pas cela… C’est… impur…

L’éleveuse lâcha un long soupir. « Vous n’êtes vraiment pas drôles, comme envahisseurs. »

Derrière elle, une épée se dressa. Cette fois-ci, le corps du Condotière réagit sans qu’il ait le temps de le stopper : sa propre lame jaillit du fourreau et bloqua celle qui s’abattait. Il s’en était fallu d’une paume pour que l’éleveuse y laisse sa tête.

Au bout de la lame, il y avait l’Inquisitor Frederich.

— Que faites-vous, Condotière ? Il faut tuer cette sorcière ! Elle vous a ensorcelé ! Elle a tué tous les autres !

La voix de l’Inquisitor traduisait sa panique. Le Condotière baissa sa lame. Soudain, il prit conscience des hennissements et des cris de douleurs.

Dans l’enclos, les licornes se déchaînaient, piétinant les hommes qu’elles n’avaient pas déjà encornés. Plus un soldat n’était debout.

L’Inquisitor avait de nouveau brandi sa lame au-dessus de la tête de l’éleveuse de licornes. Sans réfléchir, le Condotière leva aussi la sienne — pour la plonger dans la gorge de l’Inquisitor.

Le corps du religieux ne s’était pas encore abattu devant lui que le Condotière comprit qu’il ne pourrait plus revenir en arrière.

Il regarda l’enclos, où les licornes désormais calmées broutaient l’herbe rougie du sang des soldats.

Derrière lui, il entendit un hennissement. Un cheval, pas une licorne. En se retournant, il eut juste le temps de voir Théophraste disparaître entre les branches.

Impossible de revenir en arrière, jamais.

À côté de lui, l’éleveuse était restée debout, un peu tremblante, mais un léger sourire aux lèvres. Elle regardait les licornes.

— Eh ben.. Je ne les avais jamais vues comme ça.

— Vos animaux sont fous.

— Ho non. C’est votre peuple qui l’est. D’ordinaire, elles sont calmes comme des agneaux. Et même quand elles s’excitent, il est rare qu’elles blessent quelqu’un. Mais vous et vos hommes, vous aviez tellement de frustration en vous… Ça les a rendues folles.

Il y eut un silence, le genre de silence à la fois très court et très long pendant lequel personne n’ose se regarder.

— C’étaient vos amis ? demanda-t-elle finalement.

Le Condotière se baissa et essuya sa lame sur la manche de l’Inquisitor. « Non. Juste mes soldats. »

— Et lui ? Elle toucha du bout du pied le cadavre de Frederich.

— Un Inquisitor a rarement l’occasion de se faire des amis.

Il releva finalement les yeux vers elle. Son regard s’attarda au niveau de la poitrine, sur l’étoffe rebondie. Il se força à la regarder dans les yeux.

— Je devrais te tuer. Ou au moins t’emmener devant les Inquisitors. Tu m’as ensorcelé, et à cause de cela mes hommes sont morts.

— Je ne suis pas magicienne. Il n’y a pas de magicien dans notre pays. C’est pour cela que vous avez réussi à le conquérir si facilement. Quant à me tuer, ou à me faire prisonnière… Vous êtes en armure, et je cours vite. Mais de toute façon, je n’ai pas l’impression que vous avez envie de me faire grand mal.

L’éleveuse le regardait en souriant. Son petit sourire mutin, si séduisant.

Non, il n’avait pas envie de lui faire du mal.

— Tu avais prévu la réaction de tes licornes, n’est-ce pas ? Tu avais prévu de m’utiliser ainsi, dès que mes hommes sont entrés dans l’enclos.

— J’espérais juste que les licornes s’énervent suffisamment pour que vous décidiez de les laisser ici. Je vous plais vraiment beaucoup, apparemment !

Le Condotière repensa aux deux merveilles qu’il avait vues sous la veste de l’éleveuse. Non, pas ces pensées-là.

— Je ne peux pas rentrer. Théophraste va me dénoncer pour le meurtre de l’Inquisitor.

— Ho, je ne m’en ferais pas trop pour cela. Depuis votre conquête, ces bois regorgent de rebelles. Je suppose qu’ils seront contents de croiser votre soldat aux mains liées.

— Mon escadron s’est fait éradiquer. Ma mission est un fiasco. Un Inquisitor placé sous ma protection est mort. Moi pas. J’aurais beaucoup de mal à expliquer cela.

— Peut-être n’as-tu pas envie de rentrer, beau chevalier. Peut-être est-il temps pour toi de commencer une nouvelle vie.

Le Condotière Jephrey réfléchit. Une nouvelle vie ? Il n’en connaissait qu’une.

Dans l’enclos, une licorne gratta le sol du bout du sabot. Puis une autre.

— Je… Je ne pense à rien d’impur…

— Pour l’instant, beau chevalier, pour l’instant… Mais laisse-moi quelques minutes, et tes pensées seront aussi enflammées que les miennes le sont à l’instant présent.

Elle le prit par la main, l’emmena à l’écart des licornes. Celles-ci se calmèrent, et continuèrent de brouter l’air de rien. Quelques minutes plus tard, la grande Noire releva la tête et gratta du sabot en direction des fourrés où l’éleveuse et le Condotière avaient disparu.

La veste de l’éleveuse, accrochée à l’une des branches, flottait tranquillement dans le vent.

Vous avez aimé ? Vous avez détesté ? Vous avez passé un agréable moment de lecture, ou au contraire vous vous êtes ennuyé ? Laissez un petit commentaire à l’auteur et à l’éditeur : vos retours sont précieux et aident les auteurs (et l’éditeur) à améliorer leur travail. Et si c’est juste pour le plaisir de complimenter, ne vous en privez surtout pas 😉

26 commentaires

  1. Céline sur 9 mai 2017 à 9 h 01 min

    Et toc ! Bien fait pour eux ! Il n’y a rien de plus sympa que les pensées impures, n’en déplaise aux fâcheux. Vive les licornes !

  2. Lalex sur 9 mai 2017 à 9 h 05 min

    Drôle, léger et bien écrit, merci pour ce chouette moment de lecture ! Je ne regarderai plus les licornes de la même façon :p …

  3. Célia sur 9 mai 2017 à 10 h 38 min

    J’ai bien rigolé, les personnages sont complètement caricaturaux, ce qui rend la situation encore plus cocasse.
    C’est très amusant, cette interprétation de la légende des licornes.

    • Thierry Soulard sur 11 mai 2017 à 9 h 18 min

      Marrant, c’est la seconde fois qu’on me dit ça, sur deux nouvelles différentes. « Personnages délicieusement caricaturaux », m’a-t-on dit sur l’autre. Donc comme ici, je considère ça comme un compliment.

      Mais ça m’intrigue: dans les deux cas je trouvais mes personnages plutôt réussis. Pas forcément très complexes et élaborés, certes, de toute façon dans une nouvelle difficile de faire autrement. Mais relativement crédibles et vivants. Mais bon, tant qu’ils sont marrants, ça me va! 😉

      • Célia sur 11 mai 2017 à 15 h 39 min

        Quand je parlais de personnages caricaturaux, je ne voulais pas dire qu’ils n’étaient pas réussis, loin de là. J’ai l’impression qu’ils incarnent (de façon très vivante d’ailleurs) un espèce d’archétype, ou de modèle caractéristique des histoires de fantaisie (la bergère dégourdie, le chevalier-prêtre obtus, le chevalier-prince qui retourne du bon côté de la force par amour). Je trouve cela très amusant.

        • Thierry Soulard sur 11 mai 2017 à 21 h 57 min

          Ha ça, pas faux. Possible qu’il y ait déjà des tonnes d’histoires avec ce type de persos, qui n’ont en effet rien de révolutionnaires (surtout le religieux fanatique hyper obtus, qui en soi est plus un obstacle qu’un personnage).
          Mais au pied levé je suis bien incapable d’en citer. Je lis assez peu ce genre d’histoires, en fait. Peut-être pour ça que je n’ai pas eu l’impression de faire dans le cliché alors que je me vautrais totalement dedans ! 😉

  4. DroZo sur 10 mai 2017 à 11 h 26 min

    Ah ah, excellent ! Promis, je me méfierais des licornes maintenant.
    Non vraiment très bien écrit et très drôle. J’espère que tu en diffuseras d’autres 😀

  5. Drunkblake sur 10 mai 2017 à 20 h 39 min

    Sympa ! Vive les licornes libres !

  6. Thierry Soulard sur 11 mai 2017 à 9 h 08 min

    Grand merci pour les commentaires 😉

  7. Jordi sur 11 mai 2017 à 12 h 42 min

    J’adore le côté Vancien des personnages, le côté décalé et cette idée délirante 🙂 Le titre à lui seul est un monument (qui peut laisser imaginer des choses bien plus scabreuses que ne l’est ton récit, tout en digne retenue). Je retrouve la qualité de tes autres nouvelles !

    • Thierry Soulard sur 12 mai 2017 à 8 h 14 min

      Merci Jordi 😉

      Pour le titre, il vient… d’une citation de JK Rowling. XD

      “The thing about fantasy—there are certain things you just don’t do in fantasy. You don’t have sex near unicorns. It’s an ironclad rule. It’s tacky. »
      http://www.hypable.com/jk-rowling-casual-vacancy-interview-2/

      Et autant que je m’en souvienne c’est cette citation qui m’a amené à écrire cette nouvelle. Parce que c’est bien joli de dire que dans les histoires de fantasy on ne peut pas faire de sexe près des licornes, mais pourquoi, exactement, hein? Physiquement impossible? Tabou? Ça porte malheur? A force de me poser ce genre de questions idiotes, ça a donné cette histoire. 😉

      • Jordi sur 12 mai 2017 à 9 h 41 min

        JKR fait éclore des talents, je ne pourrai pas lui reprocher ça 😉 Tu as bien fait de creuser, car c’est vrai qu’on est en droit de se poser la question !

  8. A2livres sur 17 mai 2017 à 10 h 04 min

    Bonjour.

    Bel humour pour cette nouvelle dont le titre donne le ton et suscite la curiosité. Le détournement des « items » types de la fantasy est vraiment bien pensé (religieux, preux chevalier, et bien sûr licorne). Le sort promis aux tenants de la « bonne morale » est jubilatoire à la fin.
    Intéressant aussi et amusant de découvrir, en lisant les commentaires précédents et leurs réponses, l’origine de l’idée.

    J’ai juste une réflexion qui m’est passé par la tête : à la toute fin, la rusée paysanne, d’une vive intelligence, qui a priori ne semble pas avoir particulièrement besoin du prince charmant pour s’en sortir, attire sous ses charmes (et même plus) l’inconnu jusque là empreint de haine et de sadisme (même s’il retourne finalement sa veste). N’aurait-elle pas pu se contenter de survivre à cette agression ? Fallait-elle vraiment qu’elle « récompense » le mâle parce qu’il finit par voir la lumière et se ranger du bon côté ? Et si la situation avait été inversée ? Que les inquisiteur, chevalier et autres soldats avaient été des femmes, et le pâtre un homme, la fin aurait-elle été la même ?

    Merci pour cette lecture en tout cas, je me suis bien amusée.

    • Thierry Soulard sur 23 mai 2017 à 17 h 24 min

      Hello, et merci beaucoup pour ce commentaire !

      Pour répondre aux questions:

      - « La paysanne récompense le mâle »: on peut voir les choses comme ça. On peut aussi se dire, tout simplement, qu’elle a très envie de se le faire. Le manipuler l’amuse, certes. Mais en fin de nouvelle, c’est bien son excitation à elle que la grande licorne noire ressent d’abord, et pas celle de Jephrey. Elle ne récompense pas le Prince Charmant venu la sauver. Elle s’est débrouillée toute seule pour se débarrasser de tout le bataillon (Jephrey ne tue que l’Inquisitor, et s’il n’était pas arrivé par surprise elle aurait bien trouvé un moyen de s’en débarrasser elle-même), elle s’offre une petite friandise pour se relaxer.

      - « l’inconnu jusque là empreint de haine et de sadisme »: dans mon esprit, il est plus borné que méchant. C’est un bon soldat, élevé dans une certaine culture, avec certaines valeurs, et il n’a jamais remis en question cette culture et ces valeurs… Jusqu’aux événements ci-dessus. Ce qui m’intéressait en le prenant comme personnage-point de vue était justement de montrer son évolution, et son conflit interne. Jusque là, il faisait ce qu’il estimait juste et bon, il ne se considérait pas comme haineux ou sadique ; la rencontre avec Aliena lui fait transgresser ses valeurs, l’oblige à les remettre en question.

      - « Et si la situation avait été inversée ? Que les inquisiteurs, chevaliers et autres soldats avaient été des femmes, et le pâtre un homme, la fin aurait-elle été la même ?  »
      Bonne question. Est-ce que l’on peut écrire la même histoire avec un beau jeune homme vivant pleinement sa sexualité, et une bande de grognasses brutales, bornées et frustrées sexuellement? Est-ce que la Capitaine Jephra perd ses moyens de la même façon lorsque Alain le berger fait tomber brusquement ses braies? Est-ce que justement, elle tente de dire que cela ne lui fait rien, mais que l’excitation des Licornes en arrière-plan montre qu’elle ment? A vous de répondre. 😉

      • A2livres sur 25 mai 2017 à 15 h 10 min

        Bonjour
        Merci pour ces réponses, très convaincantes.
        « dans mon esprit, il est plus borné que méchant. C’est un bon soldat » : en effet, ce sont sans doute ceux-là dont il est moins difficile de faire changer de point de vue finalement…
        J’aime votre conclusion… dont la réponse restera en suspend 🙂
        Merci encore.

  9. Aurélie sur 26 mai 2017 à 0 h 03 min

    Ah bah je suis déçue moi….
    C’est trop court.
    Y’a plein d’idées intéressantes dans cette nouvelle, qui mériteraient d’être développées.
    Donc drôle, léger, irrévérencieux, un très bon moment.
    Certes un peu caricatural pour les persos, mais c’est le format qui impose ça il me semble. Inverser les genres aurait été encore plus audacieux, mais risqué aussi, que ce soit pris au premier degré. À développer, vraiment, 20 000 signes, c’est pas assez.

    • Thierry Soulard sur 2 juin 2017 à 8 h 14 min

      Énorme merci pour ce commentaire très encourageant !
      J’ai des idées de développement, avec ces mêmes persos, ce même univers ou ce même genre de thématiques, ça sortira peut-être un jour, si un éditeur est intéressé…
      Pour info, ma nouvelle « Vague Mélodie » (dans l’anthologie « Tombé les voiles ») joue un peu avec les mêmes ficelles (mais dans une ambiance Pirates/Sirènes). 😉

  10. Ygonaar sur 31 mai 2017 à 8 h 18 min

    Une nouvelle qui m’a bien amusée tout en gardant ta finesse de plume coutumière. J’aime beaucoup le concept et les petits détails qui lui donnent cependant une accroche dans cet univers, comme le fait que les élevages de licorne se doivent d’être loin de toute population. Deux questions se posent cependant, absolument indispensables puisque futiles, bien sûr. Tout d’abord, à quoi peu bien servir un élevage de licorne si les approcher est si complexe ? Pour la viande ou le fromage au lait de jument ? Ensuite, postules-tu donc que les Elfettes sont bien moins tourmentées que les humaines, en dépit des multiples iconographies lascives et court-vêtues ?

    Amitiés.

  11. Thierry Soulard sur 2 juin 2017 à 8 h 19 min

    Hello Ser Ygon, content de te voir par ici !

    Pour répondre aux questions:

    - A quoi peu bien servir un élevage de licorne si les approcher est si complexe ? Pour la viande ou le fromage au lait de jument ?
    C’est expliqué dans la nouvelle ! « Apparemment les sauvages locaux les élèvent pour utiliser la poudre obtenue à partir de leur corne comme… mélange leur permettant de faire encore plus de choses impures. » En gros, c’est l’usine de viagra locale 😉 (allez, disons aphrodisiaques plutôt que viagra)

    - Postules-tu donc que les Elfettes sont bien moins tourmentées que les humaines, en dépit des multiples iconographies lascives et court-vêtues ?
    Y’aurait un truc à faire avec ça, tiens. Pourquoi les Elfettes sont-elle si court vêtues alors que franchement, pour grimper dans les arbres, c’est loin d’être une bonne idée? A creuser ^^

    Amitiés 😉

  12. David sur 4 juin 2017 à 18 h 34 min

    De la Fantasy avec des muqueuses, une héroïne faussement en péril qui chevauche le récit et fait ce qu’elle veut de tous ces testiculés à grosse armure, rien à ajouter. C’est du bon.

  13. Guilaume Le Corre sur 17 juin 2017 à 14 h 50 min

    Vraiment, très bonne nouvelle ! Une subtile inspiration des Space Marines de Warhammer 40k pour les soldats catho-nazis ?
    Originalitude, j’aime ~

    • Thierry sur 22 juin 2017 à 8 h 50 min

      Même pas, je ne connais que vaguement le background W40K. Mais la figure du moine-soldat bas du front et pas très rigolo côté sexe n’est pas franchement la chose la plus révolutionnaire du monde, et les questions de fanatisme religieux sont plutôt dans l’ère du temps. 😉

      Grand merci pour le commentaire!

  14. Sylvie sur 1 août 2017 à 12 h 04 min

    Arrivée sur votre site près avoir lu « Ne pas nourrir le troll » dans le dernier Langfeust Mag.
    Deux contes, deux super lectures!
    Alors bravo et…. encore !

    • Thierry Soulard sur 22 août 2017 à 13 h 48 min

      Hello,

      Grand merci pour ce double commentaire, du coup ! Pour information, une troisième nouvelle dans la même veine, intitulée « Attention Terrain Maudit », paraîtra également un de ces jours dans Lanfeust Mag! 😉

  15. deuzeffe sur 18 novembre 2017 à 22 h 24 min

    Par un auteur dont je n’ai jamais lu les œuvres, de la fantasy qui se veut humoristique, dans la veine de Terry Pratchett, précise l’article de blog annonçant l’ouverture du Labo. Autant dire tout de suite, Terry Pratchett ne me fait pas rire aux éclats ni les situations cousues de fil blanc où on devine la fin dès les premiers paragraphes. Seule la virtuosité des descriptions m’est apparue remarquable.

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