— Nés d’orage et de boue —

Aude Réco

Aude Réco a 28 ans. Elle est blogueuse, écrivain fêlée à ses heures et est accro au café. Officie dans le milieu de la SFFF. Aime le papier parce qu’on peut jouer avec. Et puis les défis. Et se rendre la vie impossible. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? On peut la trouver sur son blog, Facebook et Twitter.

1.
ET LA BOUE S’ÉRIGEA EN PRENANT
UNE FORME VAGUEMENT HUMAINE

La boue, parcourue par la force de la foudre, remua d’abord, comme prise de convulsions. Elle frémit, se souleva, retomba. Puis elle s’éleva, grandit.

Grandit encore jusqu’à hauteur d’homme. Et la boue s’érigea en prenant une forme vaguement humaine. Les contours se dessinèrent, d’abord grossiers. Puis les traits s’affinèrent. Les membres supérieurs se formèrent, la tête dodelina. Les yeux percèrent deux trous dans le visage imparfait de la masse gluante ainsi assemblée. Et celle-ci fit son premier pas.

Norwin prit soudain conscience de son cauchemar et se redressa dans son lit. Les vieilles lattes craquèrent sous ses mouvements brusques. Une main sur la poitrine, il referma les yeux et emplit ses poumons d’air. Une odeur familière de petrichor, identique à celle de son rêve, planait dans la cabane.

À l’autre bout de la pièce, sur la table poussée dans un coin, les dernières statuettes de Norwin paraissaient le regarder dans la pénombre. Souvent qualifié de lourdaud, Norwin mettait cependant toute sa minutie au service de ses sculptures. Il ciselait, détaillait, peaufinait pendant des semaines entières. Des années s’il le fallait. Il avait la vue plutôt mauvaise, mais c’était comme si son imagination guidait ses mains. Il s’apprêtait à se rallonger quand un fracas terrible retentit tout près. Le roulement du tonnerre fit écho dans le ciel. Norwin bondit et jeta un coup d’œil à la fenêtre au-dessus de sa table de chevet. Derrière un pan de rideau mal fermé, il vit des flammes hautes de plusieurs mètres dans la vallée bordée de marais. Au creux prospérait un village paisible.

Sans attendre, l’artiste attrapa sa veste posée sur l’unique chaise, l’enfila et courut à travers la nuit. Il se glissa entre les rares arbres enracinés sur les buttes d’herbe.

Au loin, à la lueur des éclairs, apparaissait le sentier escarpé qui menait plus bas. Norwin le rejoignit avant de dévaler la colline aussi vite qu’il put. Un bruit dans son dos attira son attention. Spongieux, à peine perceptible. Il se tourna. Rien ni personne. Aucune silhouette dans l’obscurité, aucun animal errant. Norwin n’attendit pas plus longtemps. Il reprit sa course folle, entra dans le village et atteignit la rue où s’était déclaré le feu quelques minutes plus tôt.

L’impact de la foudre témoignait d’une rare violence, même pour le centre du pays. La maison concernée semblait avoir été fendue en deux depuis le toit jusqu’au rez-de-chaussée. Les fondations avaient néanmoins résisté au choc. Devant la façade noircie, les habitants s’affairaient en file indienne et faisaient tourner des seaux. Mais les flammes grandissaient. Elles léchaient à présent les fenêtres de l’unique étage. Puis il y eut un craquement qui assourdit Norwin. Le plancher venait de s’écrouler. Des cris de panique résonnèrent dans la nuit, très vite suivis de pleurs. La famille qui vivait là, sans doute, et qui assistait impuissante au drame. Le sculpteur ne les connaissait pas vraiment. Il ne quittait pour ainsi dire jamais sa cabane, sauf pour faire quelques emplettes et donner un coup de main à l’occasion.

L’unique commerçante était bien sympathique : voilà tout ce qu’il pouvait affirmer. Il aida comme il put et, quand les flammes disparurent sous le coup d’une heure du matin, la foule commença à se disperser. Une famille proposa d’héberger les sinistrés. Les gens regagnèrent leurs logis dans un demi-silence pesant et ponctué de murmures.

2.
ET CE QUI SEMBLA N’ÊTRE QU’UN CAUCHEMAR
PERPÉTUA LA VIE DANS LA SOUFFRANCE

Norwin rentra chez lui après des heures d’errance dans les collines avoisinantes. Il ne trouva pas le sommeil : les visages apeurés lui restaient en mémoire, sans parler de son cauchemar. Du moins ce qu’il avait considéré comme tel. L’orage avait enflammé le ciel durant quelques heures. Pas une seule averse n’était tombée. Norwin n’avait jamais assisté à pareil spectacle, des éclairs à n’en plus savoir où regarder, les cieux parcourus de zébrures comme autant de veines électriques. Le jeune homme en frissonnait encore. Et tout paraissait si réaliste dans son mauvais rêve : l’odeur ambiante de son atelier, celle de la terre humide mêlée aux relents de pluie du début de soirée, les sons alentour qui rappelaient ceux d’une masse gluante en train de remuer. Les gens n’avaient pu qu’inventer cette histoire de boue vivante pour dissuader les gamins de sortir la nuit. Trop peu d’éléments l’étayaient.

— Des histoires à dormir debout tout ça, maugréa-t-il en se recouchant.

Étendu sur le lit, il laissa vagabonder son esprit. La seule idée de se rendormir sur de mauvaises impressions suffit à le tourmenter.

Du coin de l’œil, il distingua les contours de son couple grandeur nature. Les premières lueurs de l’aube en auréolaient la terre cuite. La femme, qu’enlaçait son fiancé, tenait une ombrelle au-dessus d’eux. Elle souriait de ce bonheur simple qu’est l’existence. Cette sculpture avait ému Norwin dès le début. L’image qu’il s’en faisait respirait déjà la vie.

Un bruit – semblable à un os qui craque – près du lit, l’intrigua. La demoiselle à l’ombrelle avait tourné la tête ! Norwin battit des paupières. Il avait mal vu. La statuette conservait la même position, légèrement inclinée en avant, la tête tendue vers son homologue masculin. Les plis de sa robe paraissaient pourtant différents. Intrigué, l’artiste se leva en fronçant les sourcils. De l’index, il caressa le vêtement.

Non, décidément, il ne reconnaissait pas son œuvre dans les courbes de son amoureuse. Si les traits du visage restaient identiques à ceux qu’il lui avait donnés, le mouvement du tissu bouleversait complètement la grâce naturelle de sa création.

— Les objets ne remuent pas, tenta-t-il de se convaincre.

Un petit rire espiègle retentit, suivi d’un cri de douleur perdu au loin qui résonna comme un écho, accompagné d’un craquement sinistre. Norwin fit volte-face, à la recherche de ces bruits sortis de nulle part. Puis le silence retomba.

Et ce qui sembla n’être qu’un cauchemar perpétua la vie dans la souffrance. Le jeune homme se rappela ces mots. La foudre – d’une intensité étonnante –, le mauvais rêve, la statuette qui venait de bouger… Et maintenant ce cri à figer les sangs…

Comme tout le monde au village, Norwin connaissait la série de faits divers qui ponctuaient la légende.

Ça recommençait.

Quelque chose habitait la terre, quelque chose qui refuserait de partir, qui grandirait et renaîtrait toujours de ses cendres. Ça avait déjà été le cas autrefois, des décennies en arrière, après un orage terrible. Norwin n’était même pas né. Le village ne regroupait alors qu’une poignée de chaumières et les champs s’alignaient à perte de vue au-delà des marais. Des lits de boue avaient commencé par tout recouvrir, emportant les récoltes sur leur passage. Il y eut de nombreux noyés, beaucoup d’enfants, des corps jamais retrouvés. Et souvent ce bruit sourd, régulier, qui cognait de partout à la fois avant de cesser soudain… Ce bruit sourd qui émanait des rares gravures, sculptures et poteries du village : les habitants de l’époque le juraient sur la Bible.

3.
ET LES CŒURS BATTIRENT À L’UNISSON
SANS S’ARRÊTER JAMAIS

Norwin céda peu à peu à la terreur et recula jusqu’à la sortie quand son couple de terre cuite se mit à bouger franchement. Un sourire apparut sur le visage de la fiancée, et Norwin put même affirmer qu’une lueur malicieuse enflammait ses prunelles jusqu’alors pétrifiées.

À tâtons, le dos contre le battant, il se mit en quête du bouton de porte. Sa poitrine se soulevait au rythme des saccades de son cœur. Celui-ci cognait si fort que Norwin n’entendait que lui. Le bruit sur le plancher le figea un instant. Les yeux rivés sur ses amoureux, qui désormais l’observaient tous deux, il se reprit et continua de palper derrière lui. Il lui parut évident qu’il avait donné naissance à des monstres. Tremblant de tous ses membres à cette perspective, ses jambes manquèrent se dérober. Les dernières secondes lui parurent durer une éternité.

Il trouva enfin la poignée tant désirée.

Il sortit en trombe et courut avec l’énergie du désespoir. Le souffle court, il se perdit dans les collines. En contrebas, des lumières dansaient et se regroupaient vers le centre du village. Très vite, des exhortations se joignirent aux mouvements lumineux. Une battue. Il s’agissait d’une battue. Les premières torches s’élevèrent ; Norwin supposa que des habitants entamaient les recherches dans les hauteurs. Il s’avança vers eux, s’enfonça dans la boue jusqu’aux chevilles. Un gargouillis émana du sol, d’en-dessous, plus exactement.

Quelque chose attrapa le pantalon du jeune homme. Il n’y voyait presque rien mais devinait des doigts visqueux s’accrocher avec une rage effrayante. Norwin éprouva un mal de chien à s’en débarrasser, à la renvoyer dans ses profondeurs à coups de pieds déchaînés. Il se remit à courir, maintenant éclairé par la naissance du jour. Malgré les traînées nuageuses, les rayons du soleil commençaient à surplomber la région.

Soudain, des dizaines de bruits sourds s’élevèrent à l’unisson. Et l’artiste comprit.

Des battements de cœur. Ceux de la boue. Il fila sans demander son reste. Ses pas effrénés l’amenèrent auprès des villageois. Ils s’époumonaient. Norwin réalisa qu’un enfant avait disparu.

— Ça recommence, murmura une femme.

Le jeune homme tourna la tête vers elle. Un visage ravagé par les larmes et par la colère, le poing crispé, les lèvres pincées. La mère du petit. Les rares personnes présentes toisèrent Norwin. Il devina une haine qui ne tarderait pas à se déverser sur quelqu’un, lui en l’occurrence. Aussitôt, un sentiment d’horreur le submergea. Il faudrait à tous ces gens un responsable, une tête à exhiber au bout d’une pique pour montrer qu’ils avaient vaincu le démon. Sa tête. Il ne voulait pas finir ainsi. Certes, il ne connaissait pas très bien les habitants et il avait peut-être contribué à ce qui arrivait en façonnant la glaise des environs… mais il n’avait jamais souhaité ça. Il n’avait jamais fait de mal à une mouche. La femme hurla, invita les autres, éparpillés, à venir à la rescousse.

Norwin balaya du regard l’assemblée grossissante. Des traits tirés, durs, des regards glacés. On trépignait, la nuque raide et le souffle court. Bientôt, Norwin serait encerclé.

Il ne restait qu’une solution : fuir.

Fuir à travers les marais ; les autres ne l’y suivraient pas. La terreur les maintiendrait écartés car ils connaissaient les légendes. Il prit ses jambes à son cou pour remonter la colline. Lourdes à force de courir, une brûlure lui déchirait maintenant la cuisse. Il tomba.

Essoufflé, il se releva malgré la douleur et se raccrocha à l’espoir qui lui restait. Sa jambe le força à ralentir l’allure. La cabane apparut enfin après une petite éternité. S’il existait bien un refuge pour lui, il se trouvait dans ce coin-là. Il contourna la petite habitation, une poignée de villageois toujours sur ses talons, dépassa le grand saule pleureur, qui semblait prendre vie lui aussi.

Norwin s’immobilisa devant le spectacle effarant qui se jouait devant lui, incapable de faire un pas de plus. L’arbre, immense avec ses branches déployées en nombreux tentacules interminables, glissait dans la boue. Déjà la moitié de son tronc avait disparu dans le liquide visqueux.

Norwin peina à détacher les yeux du phénomène. Il s’apprêtait à décamper avant que les autres reprissent leurs esprits quand une forte étreinte lui serra la cheville. Il hurla de douleur. Son corps tomba en avant. Norwin gratta la fange de ses ongles déjà noircis par l’ouvrage. Avec acharnement, il lutta de toutes ses forces pour échapper aux forces obscures qui essayaient de l’entraîner dans leurs abîmes. Ses poumons étaient en feu.

Il s’enfonça peu à peu, le pied pris dans une racine découverte par les glissements du saule. Le monde sembla disparaître autour de lui, tout ce qu’il avait vu et vécu. Tout ce qu’il désirait encore voir et vivre. Un liquide visqueux glissa dans ses oreilles.

À présent, seuls des bruits sourds lui parvenaient. Des cœurs battaient dans la boue, des consciences se manifestaient par des murmures.

Quelque chose bougeait, mais perdu entre la peur panique et la souffrance, Norwin se laissa sombrer. Son muscle cardiaque commença d’abord par s’essouffler. Puis ses voies respiratoires se pétrifièrent, ses os se figèrent. Sa peau durcit, craquela par endroits. Ses paupières demeurèrent ouvertes. Ses doigts contractés tentèrent encore de le retenir aux parois malléables de boue. Ce n’était pas son heure. Ce n’était pas son heure, nom d’un chien !

Il essaya de repousser la bourbe. En vain. Elle s’insinua dans la bouche et coula dans son œsophage. Impossible de hurler, et se débattre l’enfonçait un peu plus à chaque fois. Il sombra encore. Son cœur ralentit. S’arrêta. Puis Norwin cessa tout mouvement, emporté par les ténèbres. Soudain, un simulacre de vie glissa en lui au rythme de coulées qui ranimèrent chaque cellule de son corps. Son cœur retrouva vigueur et quiétude. La crainte avait déserté, la sensation d’asphyxie aussi. Une fascination nouvelle l’habitait. Pour le genre humain, pour tout ce qui existait au-delà de l’obscurité.

Tout était encore à faire, à créer. Il se hissa grâce aux dernières branches de l’arbre que recouvrait la fange et retrouva ainsi l’air libre. La vase durcie raidit ses gestes et l’entrava un peu, mais il s’en accommoderait. L’éternité lui tendait les bras. La terre mouillée et puante avait tant et tant réclamé une existence plus humaine. Elle avait tellement désiré ce que les Hommes possédaient : un habitacle de chair et de sang pour les accueillir, lui et sa conscience. Né de l’alchimie parfaite entre le biologique et la matière fertile, Norwin ne demandait maintenant qu’à exister.

La boue vivait et à présent, Norwin goûtait à l’existence toute neuve qu’elle venait de lui offrir. Il était le premier hybride de son espèce, le premier être de boue à bénéficier d’un corps humain. Il sourit et marcha vers ces personnes qui s’agitaient devant lui. Il avança au milieu des cris de terreur. Pauvres, pauvres ignorants. S’ils savaient le bien qui les attendait dans la nuit et le froid…

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4 commentaires

  1. CAROLINE THOMAS sur 10 mai 2017 à 12 h 55 min

    Chouette texte, bon délire !

  2. Guilaume Le Corre sur 11 mai 2017 à 14 h 35 min

    Tout bonnement délicieux, une nouvelle vraiment savoureuse 🙂

  3. Amanda sur 12 mai 2017 à 14 h 44 min

    Top ! Délectons nous ensemble d’orage et de boue !

  4. Zniak sur 14 mai 2017 à 19 h 57 min

    Les hommes boue me font penser à un épisode d’ulysse 31.

    Texte sympathique.

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