— Porteuses d’étoiles —

Célia Flaux

Rêveuse et étourdie, ces mots lui jouent souvent des tours, mais Célia Flaux ne s’en plaint pas, car sa Muse lui souffle des histoires envoûtantes au creux de la nuit. Elle écrit des contes d’hier, des nouvelles d’aujourd’hui, mais aussi des romans de science-fiction et de fantasy. Sous couvert de suspens et d’aventure, elle y aborde les thèmes qui lui tiennent à cœur : dépasser les préjugés, avancer vers l’acceptation de soi et la compréhension des autres. Elle travaille ses textes avec le soutien de Cocyclics, un collectif d’auteurs de l’imaginaire qui pratiquent l’échange et l’entraide pour améliorer leurs textes.

Les réacteurs crachotent et la lumière vacille ; lorsqu’une secousse ébranle la navette, des dizaines de têtes s’agitent autour de moi. Devant, un touriste se réveille en sursaut, derrière une mère rassure son petit garçon. Une plainte mouillée jaillit du berceau attaché au fauteuil de gauche et je me penche pour rendre à ma fille la tétine qu’elle vient de perdre. Estrella cherche mon regard. Ses grands yeux gris se plissent et je caresse son ventre rebondi pour l’apaiser.

Notre plantureuse hôtesse de l’air s’avance entre les rangées, étroitement moulée dans son uniforme bleu et or. Elle arbore un grand sourire, mais ses doigts crispés sur le micro révèlent une certaine nervosité.

— Mesdames, Messieurs, notre vaisseau est affecté par une éruption solaire. Cet incident risque d’occasionner un léger retard et, au nom de la Compagnie Air Espace, le Commandant vous prie de nous excuser pour le dérangement.

Ma voisine de droite, une dame chic et âgée, se replonge dans ses mots croisés avec un soupir agacé. Les parois métalliques tremblent encore et je sens le flux de particules qui me traverse. Mon étoile réagit, son énergie se répand dans mon corps, elle palpite au creux de ma poitrine et picote le bout de mes doigts. Je me demande si ma fille partage ces sensations. Ses bras potelés battent l’air avec une telle intensité !

D’après les scientifiques, tous les êtres humains sont liés à une étoile, mais seuls certains d’entre eux nouent une relation particulière avec elle. Les vrais Porteurs d’étoiles ne se contentent pas de sentir la présence de leur astre, ils canalisent aussi sa puissance. Ils peuvent charger des générateurs en énergie stellaire, la seule force capable de modifier la gravité et de dépasser la vitesse de la lumière. La conquête spatiale est devenue possible grâce à eux ; depuis cinquante ans les colonies fleurissent sur Mars et Vénus, autour de Saturne et Jupiter.

Gamine, je rêvais déjà d’appartenir à cette élite, mais j’ai raté l’examen final après des années d’études. Les formateurs m’ont interdit de pratiquer pendant ma grossesse et je manquais d’entraînement. Au lieu d’explorer la galaxie, je finirai sans doute mère au foyer.

Les talons de l’hôtesse claquent sur le plancher métallique et ses lèvres tremblantes n’annoncent rien de bon.

— Mesdames, Messieurs, notre pilote effectuera bientôt de petites corrections pour rétablir la trajectoire de notre navette. Dans un souci d’économie d’énergie, le Commandant a décidé de supprimer la gravité artificielle dans cinq minutes et nous vous remercions de rattacher vos harnais.

Si l’équipage économise l’énergie stellaire, il s’agit d’une véritable manœuvre et non de « petites corrections ». Les enfants pleurent, les voyageurs accablent les membres de l’équipage de questions, mais ces derniers passent entre les rangs sans apporter de réponses. Ma ceinture crisse, les boucles claquent. Le brouhaha ambiant réveille Estrella, qui hurle dans son berceau. Je vérifie l’heure de son dernier repas d’un coup d’œil à ma montre. Pas de doute possible, elle a faim.

Dès qu’un bout de sein apparaît, mon bébé se jette goulûment dessus. Au milieu du tumulte ambiant, son bonheur fait plaisir à voir. Elle ferme les yeux, tète avec délice, gémit de satisfaction et se blottit contre ma peau. Je savoure sa présence, toute chaude et toute douce. Ma colère retombe, mon étoile s’apaise. Le vaisseau vibre un peu plus et j’entends les moteurs crachoter.

Quand l’éclairage de secours clignote, je comprends la gravité de la situation. L’éruption solaire a endommagé les commandes de la navette et nous sommes perdus au beau milieu de la ceinture d’astéroïdes. Le pilote a tenté de rétablir la trajectoire, mais il ne nous reste plus assez d’énergie stellaire pour atteindre notre destination. Le Commandant de bord a décidé de nous placer en orbite autour du premier caillou venu et de lancer les signaux de détresse. Hélas, les émissions du soleil perturbent tout. Si les secours ne nous retrouvent pas à temps, les instruments de bord s’éteindront et ce cocon métallique deviendra notre tombeau.

Soudain, l’obscurité nous enveloppe et des cris de panique retentissent. Je serre Estrella contre moi. Quelle folie de traverser le système solaire avec un bébé ! Le médecin m’avait garanti qu’elle ne risquait rien dans son berceau molletonné, mais il ne pouvait pas prévoir cette catastrophe. Je pense à son papa, qui nous attend sur Ganymède. À cause de son travail, il n’a vu sa fille qu’une fois depuis sa naissance. Je ne la laisserai pas mourir ainsi.

Notre hôtesse flotte parmi les rangées de fauteuils. Le faisceau blanc de sa frontale lui donne une allure fantomatique et creuse ses traits tendus.

— Du calme, implore-t-elle. Les perturbations s’atténuent d’heure en heure et nous contacterons bientôt Ganymède.

L’angoisse des passagers se retourne contre elle.

— Ils arriveront trop tard !

— Bande d’incompétents, nous crèverons tous ici !

La jeune femme s’effondre entre les bras du steward, les voyageurs vocifèrent et mon bébé sanglote de plus belle. Sa détresse me touche, une onde brûlante se répand en moi. Mon étoile palpite dans ma poitrine, inconstante et dangereuse, mais si puissante. Je détache mon harnais, agrippe une poignée et me projette hors de mon siège.

— Assez attendu. Je vais recharger le générateur !

Ma voix pleine d’assurance résonne dans l’habitacle métallique. Tous les regards se tournent vers moi.

— Vous êtes Porteuse d’étoile ? demande ma voisine avec espoir.

— Presque. J’ai suivi toute la formation, il me manque seulement l’examen final.

Je ne parle pas de mes échecs successifs, ni de la raison pour laquelle les formateurs me recalent toujours. Aujourd’hui, j’y arriverai.

*****

L’hôtesse essuie ses larmes, tandis que j’attache Estrella avec mon écharpe.

— Restez à votre place, Madame. Je préviens le Commandant.

Mes nœuds maladroits ne tiendraient pas en temps normal, mais grâce à l’apesanteur, ils suffisent pour maintenir ma fille contre moi. Confiante, elle ne s’affole pas. Ses yeux ronds scrutent la pénombre avec curiosité et ses cheveux doux comme des plumes caressent mon cou.

— Non, dis-je d’un ton déterminé. Je veux lui parler en privé.

Le menton de mon interlocutrice s’affaisse, elle baisse la tête et le faisceau de sa frontale balaie des rangées de sièges. J’aperçois des enfants recroquevillés contre leur mère, un bras masculin passé autour d’une épaule et de vieilles mains enlacées. Face à ces vies fragiles, l’émotion m’envahit et mon étoile s’emballe. L’énergie qui afflue sous ma peau me donne la chair de poule. J’essaie de la contenir, mais mon aura se déploie et la lueur mouvante de mon étoile m’enveloppe. Des murmures d’admiration m’entourent ; les petits doigts d’Estrella se tendent vers mon visage luminescent, elle rit en attrapant mon nez. Cette enfant n’a jamais craint le brasier qui gronde au fond de moi.

J’agrippe la poignée qui surmonte mon fauteuil et me propulse à travers la longue cabine de la classe économique. Enfin, j’atteins le sas qui donne sur la classe affaires. Les fauteuils y sont plus confortables, les gadgets plus luxueux, mais il y règne la même tension que dans mon compartiment d’origine. Mon aura éblouit les passagers, qui détournent les yeux.

L’hôtesse qui m’accompagne ne formule aucun commentaire durant le trajet, mais me glisse un conseil à l’oreille devant le poste de pilotage :

— Le Commandant ne nous écoute plus, nous n’arrivons pas à le raisonner. Ne vous laissez pas impressionner. Vous êtes notre seule chance !

— À ce point ?

Son visage se décompose.

— Le mécanicien dit qu’il nous reste à peine assez d’énergie pour maintenir la ventilation.

Aussitôt la porte circulaire franchie, un timbre électronique me glace le sang.

— Procédure de récupération enclenchée. Veuillez patienter.

— Les secours n’arriveront pas à temps ! proteste une voix masculine.

— Procédure de récupération enclenchée, répète l’ordinateur de bord. Veuillez patienter. Ordre à l’équipage de rétablir le calme parmi les passagers. Exécution immédiate !

L’homme qui se tient aux commandes se courbe contre le dossier de son fauteuil. Il me semble tout petit, insignifiant par rapport aux instructions qui palpitent sur les écrans.

— C’est lui, votre Commandant ? dis-je en tendant le doigt vers le pupitre.

— Ce surnom ne me donne plus envie de rire, m’avoue le pilote. L’intelligence artificielle de notre navette tourne en boucle et je n’arrive pas à la débloquer. Les perturbations solaires l’ont sans doute affectée…

Son visage émacié trahit sa consternation et il secoue la tête en tirant sur ses galons. Je comprends enfin ce qui se passe.

— La première loi de la robotique se retourne contre nous. « Un robot ne peut permettre qu’un être humain soit exposé au danger », donc l’ordinateur de bord choisit la solution la plus sûre à court terme, c’est-à-dire économiser l’énergie en attendant de l’aide.

— Personne ne viendra, mais cette machine refuse de l’entendre. Il aurait mieux valu tenter le tout pour le tout dès le début et nous rapprocher des itinéraires commerciaux.

— Sa programmation ne lui permet pas de prendre un tel risque.

Lorsque je m’approche des écrans, une alarme retentit et l’avertissement du soi-disant « Commandant » nous déchire les tympans.

— Intrusion d’un élément inconnu dans le cockpit. Veuillez vous identifier.

— Je suis Porteuse d’étoile, dis-je posément. Je vais recharger le générateur.

— Indiquez votre immatriculation.

Je récite la série de chiffres, puis l’intelligence artificielle enregistre mes empreintes vocales et digitales. Je l’entends bourdonner quelques instants, puis le verdict tombe, sans appel.

— Intervention refusée.

La colère qui me gagne pare mon aura d’étincelles.

— Fichue machine ! J’ai déjà pratiqué cet exercice, il ne me manque que le diplôme !

— Négatif. Demande d’expulsion immédiate.

Ce refus réveille les humiliations, les échecs et les doutes vécus lors de ma formation. Une bonne à rien dangereuse, le suis-je vraiment ? Je refuse d’abandonner alors que ma fille se pelotonne contre moi.

— Je peux le faire. Faites-moi confiance.

— Néga…, commence le soi-disant « commandant ».

Soudain le pilote affiche une détermination brutale. Il bondit de son siège, arrache le capot du pupitre, éteint des interrupteurs et débranche des fils.

— Alerte, crie l’intelligence artificielle de sa voix métallique. Problème de connexion détecté, problème de…

Il se tait et tous les écrans s’éteignent dans un dernier grésillement. Il ne reste que la faible lumière de l’éclairage de secours et le son de la ventilation. Cette violence inattendue me coupe le souffle et j’entoure ma fille d’un bras protecteur.

— Cette machine nous tuera tous, balbutie le pilote, quelqu’un devait l’arrêter. Moi aussi je peux le faire. Si vous rechargez le générateur, je piloterai cette navette manuellement.

*****

Nous mettons au courant le reste de l’équipage, mais les autres passagers ne doivent rien savoir sous peine de déclencher une crise de panique. Pendant que le pilote surveille les instruments, un steward me conduit jusqu’au mécanicien de bord. Je flotte entre les tuyaux et me faufile par les écoutilles, en prenant garde de n’arracher aucune gaine, aucune manette. Heureusement, Estrella se tient tranquille. Elle se contente de tourner la tête et de gazouiller, amusée par cette gymnastique.

La dernière trappe révèle une silhouette bedonnante qui s’active auprès d’une masse cylindrique. Je ne distingue rien de plus dans l’obscurité, mais une voix râpeuse marmonne dans sa barbe.

— Plus rien. Commandant ou pas, j’sais plus quoi faire.

— Si tu montrais à la dame comment recharger ? déclare le steward d’un ton faussement léger.

Son interlocuteur sursaute. Surpris par notre arrivée, il se tortille dans l’habitacle étroit et nous considère d’un air hagard. La lampe frontale du steward l’éblouit.

— Le recharger ? Il n’est pas relié à une cuve. Normalement, je le démonte à l’arrivée.

— Sans énergie, nous n’atteindrons pas l’arrivée, lui dis-je.

— Vous êtes Porteuse d’étoile ?

— Presque.

Cette fois, je ne récolte aucun sarcasme. Le mécanicien fourrage dans sa chevelure en bataille, avant d’attraper un tournevis.

— Si je dégage les fils, vous vous débrouillerez ?

— Vous avez du gel conducteur ?

— Ah non, pas à bord ! J’en utilise jamais.

— Alors espérons que le mien suffira.

La nervosité m’envahit en sortant le tube entamé de ma poche. Quelques gouttes suffisent pour une pile, mais un générateur ! D’habitude, les Porteurs d’étoiles disposent d’une cuve remplie de gel, reliée au générateur par des câbles, le tout sous la surveillance d’une batterie de capteurs. Aujourd’hui, je me contenterai de fils électriques et d’une surface de contact minuscule. Autant dire que je cours un risque de surchauffe maximal.

Mes mains tremblent en détachant l’écharpe entortillée autour de ma fille. Je tends Estrella au steward, qui la saisit maladroitement. Elle chouine un peu et il lui tapote le dos.

— Comment s’appelle votre étoile ?

— Sirius A.

— Alors ce n’est pas la puissance qui manque, s’exclame le mécanicien, mais il parait qu’avec les étoiles doubles…

Il s’interrompt et je finis sèchement sa phrase.

— Oui, elles sont plus difficiles à maîtriser.

Mon étoile, la plus brillante vue de la Terre, et une naine blanche nommée Sirius B orbitent l’une autour de l’autre. Leur danse astrale influence ma vie. Le jour, je m’y connecte pour puiser de l’énergie ; il m’arrive d’en rêver la nuit et je perçois les profondeurs de l’espace, du vide absolu, du froid infini. Je brûle, de ce feu d’hydrogène, pour repousser le néant, pour porter la vie.

Quand j’étale le gel sur mes paumes, un léger picotement me parcourt. Je prends une grande inspiration, mes doigts s’approchent des fils nus. Le cuivre brille sous le plastique et je me concentre sur cette lueur en appelant mon étoile. Elle répond aussitôt et sa voix silencieuse répète : « Crois en moi. »

Je me fonds en elle, elle se fond en moi et l’énergie se déverse. Je la canalise vers le générateur, goutte à goutte. Les secondes s’écoulent tel un filet d’eau. Je contiens avec peine la puissance qui afflue toujours et la transpiration ruisselle sur mon visage.

Inspirer, expirer. Le ballet stellaire se poursuit, je tourbillonne avec lui. Une toute petite étoile tourne autour de moi, si chaude et si mignonne. J’entends son chant. Étourdie par ces sensations, je rate un pas. Me reprends de justesse. Je ne dois surtout pas briser cet équilibre délicat. Concentre-toi !

Le plastique grésille. J’entends un cri de bébé. Un choc ébranle mon épaule, une odeur de brûlé agresse mon nez. Je reviens brutalement à la réalité. Le mécanicien s’est jeté sur moi. Les fils ont fondu. J’ai encore frôlé la surchauffe.

— Tout va bien ? hurle le steward.

— Oui, je crois !

Le mécanicien grommelle un juron en massant son coude endolori. Il s’est cogné dans la précipitation et je le remercie pour son intervention. Sans lui, nous risquions un incendie, une explosion ! Je soupire en pensant aux reproches des formateurs : pas fiable, trop instable, incontrôlable. Une boule douloureuse gonfle dans ma gorge et mon aura s’amenuise. J’en ai les larmes aux yeux.

Estrella pleure, son petit corps s’arque vers moi. Je frotte mes paumes gluantes contre mon pantalon et l’arrache des bras du steward pour la serrer contre mon cœur. Sa petite tête plonge dans mon décolleté, à la recherche de son doudou préféré. J’enlève deux boutons et la voilà qui tète dans son écharpe, sans l’aide de mes mains. Ses soupirs de bonheur m’arrachent un faible sourire.

— La jauge est-elle remontée ? demande le steward.

— Un peu, mais pas assez pour rentrer, grommelle le mécanicien sans croiser mon regard.

Mon échec l’accable autant que moi. Je voudrais m’excuser, mais aucun mot ne franchit ma gorge. Ma nuque se courbe, mon menton frôle les cheveux d’Estrella. Cette caresse me donne le courage de saisir à nouveau le tube de gel, mes doigts s’enroulent autour des fils de cuivre reliés au générateur. La ronde de Sirius m’emporte dans son tourbillon de sons et de couleurs. Elle m’emplit d’énergie et je ne contrôle plus le flot qui s’écoule de mon sein. Pourtant je n’éprouve aucune crainte. Mon bébé ne me quitte pas, je perçois sa présence par tous les pores de ma peau et même de l’intérieur. Elle sent bon la Voie lactée. Son cœur pulse au rythme de la petite étoile qui m’accompagne, nos respirations s’accordent, enfin je comprends. Estrella babille et son rire tinte comme une étincelle, brillant comme une clochette d’argent. Nous jouons parmi les voiles de poussière astrale. Pour elle, je chante Sirius, étoile double de la constellation du Grand chien.

Le retour à la réalité s’amorce progressivement, sans intervention extérieure. Le mécanicien se frotte les mains, un grand sourire aux lèvres.

— J’ai réussi ? dis-je sans trop y croire.

— Avec deux fils et une goutte de gel, c’est incroyable ! Le pilote va pouvoir reprendre les commandes.

Le soulagement m’envahit, je perds mes repères et flotte sans contrôle près du générateur. Le steward cale mon épaule pour m’empêcher de chavirer, il me raccompagne à ma place tandis que le pilote raconte mes exploits dans les haut-parleurs. Des hourras retentissent et ma soudaine popularité m’étourdit. Bientôt, la lumière revient, la gravité artificielle me plaque contre mon siège et le ronronnement familier des moteurs retentit. Je me force tout de même à changer la couche d’Estrella avant de céder à la fatigue.

*****

Je me réveille quand la voix épuisée du pilote retentit à nouveau.

— Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, notre vaisseau est arrivé à destination de Ganymède. Au nom de la Compagnie Air Espace, je vous présente toutes nos excuses pour le retard.

Dans un premier temps, tout le monde se précipite vers la sortie, sauf moi. Je n’ai pas le courage de jouer des coudes, ni de bousculer mes voisins. Puis, le personnel demande aux autres passagers de me laisser sortir en premier et une haie d’honneur se forme. Je ramasse vite fait mes affaires en désordre, gênée par les applaudissements qui retentissent de toute part. Bien calée dans mes bras, Estrella fixe cette animation avec de grands yeux ronds.

Les portes s’ouvrent. D’abord le sas métallique de la navette, puis les portes en verre de la salle d’embarquement. Un souffle d’air caresse mon visage. Il sent les pas perdus, la poussière et le café instantané, comme dans tous les astroports. La lumière vive m’éblouit, les flashes des journalistes m’étourdissent et je plisse les yeux. Je voudrais crier pour couvrir le brouhaha qui m’oppresse.

Mon mari s’avance enfin. Il a les yeux rouges et les sillons des larmes strient ses joues mal rasées. Je pose mon sac par terre, le cœur gonflé d’allégresse, et il referme ses bras protecteurs autour de moi. Estrella gazouille entre nous.

Quelques minutes s’écoulent ainsi, puis le papa réclame sa petite. Je la lui tends, très fière, et déclare d’un ton plein d’assurance :

— Je me moque de l’école et de leurs diplômes. Notre fille est Sirius B. Elle et moi, nous sommes Porteuses d’Étoiles.

Vous avez aimé ? Vous avez détesté ? Vous avez passé un agréable moment de lecture, ou au contraire vous vous êtes ennuyé ? Laissez un petit commentaire à l’auteur et à l’éditeur : vos retours sont précieux et aident les auteurs (et l’éditeur) à améliorer leur travail. Et si c’est juste pour le plaisir de complimenter, ne vous en privez surtout pas 😉

12 commentaires

  1. Nordremo sur 6 juin 2017 à 15 h 03 min

    Il n’y a pas à tergiverser : c’est exactement ce genre de science-fiction que j’adore et recherche. Je suis une véritable néophyte dans ce genre constellé par une diversité ignorée de beaucoup ; je n’hésite pas à demander conseil auprès de ceux plus informés que moi, mais à chaque fois, j’avoue être déçue que l’on me propose pratiquement que les « grands classiques » et les « incontournables » de la science-fiction comme s’ils étaient un socle, un rite de passage obligatoire pour ne serait-ce qu’appréhender un genre que l’on nous présente d’emblée comme pas accessible à tous. Je n’ai rien contre les grandes sagas pleine d’enjeux, d’invention et d’innovations scénaristiques, ou même les ouvrages de nouvelles sombres et psychédéliques, mais je suis lasse que l’on me les conseille à chaque fois ; n’y a-t-il rien d’autre en science-fiction que de tels récits ?
    Cette nouvelle prouve que non, et que l’on n’a pas besoin de « bases » pour l’apprécier et la comprendre. Je ne comprends pas pourquoi en France, c’est considéré comme un univers fermé (et très majoritairement masculin), tellement particulier qu’il faut soi-disant commencer par certaines oeuvres pour pouvoir y accéder. C’est complètement absurde.
    Dans tous les cas, je félicite vraiment l’auteure de cette nouvelle absolument merveilleuse ; je doute fortement que de tels textes soient courants dans un genre littéraire qui révère trop souvent les enjeux intergalactiques sous couvert de destin de la race/condition humaine. Donnez-nous plus de tranches de vie, d’incidents poétiques isolés, de héros/héroïnes d’un instant qui ne sont destiné(e)s à aucun panthéon ; faites comme Célia Flaux, donnez-nous des microcosmes pleins d’émotion flamboyante et positive, et surtout, faites savoir au monde qu’ils existent.

    • Célia sur 7 juin 2017 à 12 h 47 min

      Je suis très émue, d’autant plus que je doutais de l’intérêt de cette nouvelle. Comme vous le soulignez, elle parle de maternité avec un point de vue très personnel, ce qui s’éloigne des classiques de la SF. J’y ai mis de moi et de ma fille. Je vous remercie infiniment pour ce retour, qui m’encourage à continuer à écrire, même si mes histoires ne rentrent pas toujours dans les cases.

  2. Deidre sur 9 juin 2017 à 14 h 40 min

    C’est une très belle histoire!
    A la fois douce et forte, je l’ai trouvé d’une originalité forte.
    C’est exactement ce que je m’attendais à trouver dans le labo de Walrus, une pépite qui ne demande qu’à grandir !
    Bravo d’avoir su prendre le classique récit de SF de ce point de vu si particulier et avec autant de justesse!

    J’adore !

  3. Célia sur 11 juin 2017 à 9 h 28 min

    Merci beaucoup pour votre commentaire, c’est un plaisir pour moi de toucher des lecteurs avec mes mots, qui ressemblent parfois à des bouteilles lancées dans l’espace.

  4. Nathalie sur 19 juin 2017 à 7 h 30 min

    J’ai juste adoré !! Les mots sonnent justes, ton écriture est agréable et l’histoire intéressante. On plonge avec toi et ce fut un plaisir de te découvrir !

    • Célia sur 3 juillet 2017 à 14 h 14 min

      Je viens de découvrir votre message, merci beaucoup pour ce retour, je suis contente que cette histoire continue son voyage.

  5. Lullaby sur 20 juin 2017 à 21 h 10 min

    Quelle belle histoire ! Poétique, très touchante, une SF profondément humaniste et qui m’a fait chaud au coeur, comme si le personnage principal et sa petite Estrella (la bien nommée !) m’avait rechargée ^^
    Bravor pour cette magnifique histoire !

    • Célia sur 3 juillet 2017 à 14 h 15 min

      Votre message me donne également chaud au cœur. Merci !

  6. Drunkblake sur 24 juin 2017 à 12 h 43 min

    Oui, c’est vraiment très beau, très touchant, très solaire !
    Bravo !

    • Célia sur 3 juillet 2017 à 14 h 16 min

      Et me voici rayonnante grâce à vous, merci beaucoup.

  7. Thierry sur 17 juillet 2017 à 18 h 52 min

    Mignon. La chute n’est pas vraiment surprenante, mais on s’en accommode sans problème, la nouvelle n’a pas forcément besoin de surprendre pour être touchante. Bravo.

    • Célia sur 2 août 2017 à 19 h 50 min

      En effet, ce n’est pas une nouvelle à chute, je voulais plutôt jouer sur l’ambiance, sur la relation mère-fille. Merci pour votre commentaire pertinent.

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