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— Voyager One —

Jérôme Verne

07.2017 | science-fiction

Jérôme Verne est né en Bretagne, où il vit toujours aujourd’hui. Il aime l’histoire et les sciences et attache une importance particulière à la documentation pour pouvoir donner à ses histoires un cadre vraisemblable, qu’il s’agisse de romans de fantasy, de nouvelles de science-fiction, de récits policiers ou historiques. On peut le trouver sur son blog, sur Facebook et sur Twitter.

Caressant sa moustache, Ben Turner contemplait le résultat d’un œil satisfait. Huit cent vingt cinq kilogrammes d’aluminium, d’hydrazine et d’instruments scientifiques. Et le lendemain, le tout allait s’envoler dans l’espace. Ben avait participé de près à la construction de la sonde puisqu’il était l’un des responsables du projet Voyager One. Un travail de longue haleine qui ne porterait pas ses fruits avant des années, voire des décennies : l’engin devrait traverser le système solaire et explorer de près les systèmes de Jupiter et de Saturne, deux ans plus tard, puis atteindre le milieu interstellaire, avant de s’éteindre vers 2025. Ben soupira en songeant qu’il aurait plus de quatre-vingts ans lorsque cela arriverait finalement.

La sonde n’était pas aussi impressionnante qu’on aurait pu l’imaginer, à peine deux fois plus haute qu’une personne adulte. Un échafaudage contournait l’arrière de l’engin. Au sommet, un homme était occupé à effectuer quelque vérification de dernière minute. Il portait une combinaison blanche, celle des techniciens travaillant au Jet Propulsion Laboratory.

Bien sûr, le projet Voyager n’avait pas la même portée que les précédents. D’aucuns le considéraient comme une entreprise peu ambitieuse comparée au programme Apollo. La conquête de l’espace avait commencé par le lancement de Spoutnik, en 1957. Les Russes s’en étaient chargés. Et puis tout était allé très vite. Les deux grandes puissances voulaient montrer au monde de quoi elles étaient capables, chacune d’elles désirant plus que tout surpasser l’autre. Youri Gagarine effectuait la première sortie spatiale en 1961. Huit ans plus tard, les Américains ripostaient en envoyant trois des leurs marcher sur la Lune. Quelle serait la prochaine étape, à l’aube des années 80 ? La logique voulait qu’on aille sur Mars. C’était ce qu’attendait le public, en tout cas. Mais la planète rouge était pour l’instant hors de portée. Il faudrait au moins six mois rien que pour traverser la distance Terre-Mars, et les technologies actuelles ne permettaient pas d’envisager un tel voyage.

Qu’importe, le programme serait un succès. Contrairement à la série d’échecs subis par les Américains, alors que les Russes enchaînaient les réussites. Les sondes Voyager confirmeront la direction prise initialement et iront plus loin qu’aucun autre objet humain lancé dans l’espace.

Ben croisa le regard du technicien perché sur l’échafaudage. Il ne le reconnut pas. Un Asiatique. Un Chinois, aurait-il dit. C’était étrange, il connaissait la majorité du personnel, au moins de vue, et cet homme-là, il ne se rappelait pas de l’avoir jamais rencontré.

Un Asiatique au JPL, il s’en souviendrait : la dernière fois qu’un Chinois avait travaillé à la NASA, celui-ci avait été suspecté de communisme. C’était l’époque du maccarthysme et la « chasse aux sorcières » faisait rage. Le Chinois en question fut remercié et rejoignit son pays natal, pour y partager ses connaissances avec ses compatriotes. Ensuite, la Chine ne tarda pas à développer un programme spatial concurrent avec l’aide de son allié naturel, l’URSS.

Ben s’avança jusqu’au pied de l’échafaudage.

— Bonjour ! lança-t-il à l’inconnu.

Celui-ci ne répondit pas. Il ne tourna même pas la tête vers lui, poursuivant sa besogne. Qu’était-il en train de faire au juste ? Un Asiatique dans les parages, qu’il fût Russe ou Chinois, il n’aimait pas ça.

Ben grimpa l’échelle métallique qui menait en haut. Quand il arriva sur la plateforme, le Chinois avait disparu. Ben sentit l’échafaudage remuer. Il était en train de descendre de l’autre côté ! Ben jeta un coup d’œil furtif à la sonde, puis fit demi-tour et dévala les échelons de la structure métallique aussi vite que le lui permettaient ses mocassins.

— Arrêtez-vous ! cria Ben à l’adresse de l’inconnu.

Ce dernier se mit à courir. Ben le poursuivit à travers les couloirs du JPL.

— Arrêtez-le ! ordonna Ben alors qu’ils croisaient trois jeunes physiciens.

Le groupe s’écarta pour les laisser passer tous les deux. Ben n’appréciait guère ces nouvelles têtes tout juste sorties de l’école, qu’il trouvait trop immatures. Leur style vestimentaire, avec ces pantalons à pattes d’éléphant et ces chemises à fleurs, respirait la nonchalance, et n’augurait rien de bon pour le futur de la science.

Où étaient donc passés les agents de sécurité ?

Le Chinois tourna à gauche. Il était fait comme un rat : aucune issue par là.

Ben interpella deux hommes qui venaient vers lui, et ensemble, ils entrèrent dans le couloir et firent face à l’espion. Ce dernier tentait tant bien que mal d’ouvrir une porte verrouillée.

— C’est fini, lança Ben à son attention.

Le Chinois se retourna. Son visage afficha une expression de détresse. Dans un élan de désespoir, il fonça vers Ben et ses deux collègues, manquant de les bousculer et de s’enfuir. Mais les trois scientifiques firent bloc, saisirent ses bras et le plaquèrent au sol tandis qu’il grognait. Devant eux, un homme de la sécurité surgit, arme au poing.

— Pas trop tôt ! dit Ben, énervé. Cet homme ne travaille pas ici, il n’a rien à faire là. Emmenons-le dans la salle de réunion.

L’agent de sécurité menotta les poignets du Chinois et suivit Ben en maintenant son prisonnier par le bras.

— Vérifiez la sonde, dit Ben aux deux techniciens. Il était en train de bricoler quelque chose dessus quand je l’ai surpris.

 

Le garde fit s’asseoir le Chinois sur une chaise et se posta derrière lui, prêt à intervenir au cas où.

— Ton nom ? lança Ben à l’individu.

Celui-ci resta muet. Évidemment, le faire parler ne pouvait pas être si facile.

— Dois-je demander à notre ami de la sécurité de te rafraîchir la mémoire ?

L’Asiatique ne montra aucun signe de peur. Comprenait-il seulement l’anglais ?

— D’où viens-tu ? De Chine ?

Pas de réponse.

— Pour qui travailles-tu ?

Toujours aucune réaction.

— Qu’étais-tu en train de faire sur la sonde ?

Le Chinois ne broncha pas.

Une carte du monde. Il lui fallait une carte du monde. S’il n’entendait rien à l’anglais, il comprendrait le langage universel des images.

Il y en avait justement une d’affichée sur l’un des murs.

— Moi, dit-il en pointant son index vers sa poitrine, je viens d’ici.

Il montra les États-Unis sur la carte.

— Et toi, dit-il en articulant chaque syllabe et en désignant le Chinois du doigt, d’où viens-tu ?

Il leva la main, paume vers le haut, montra la mappemonde et prit une expression censée signifier qu’il ignorait la nationalité de son interlocuteur.

Le Chinois continuait de le regarder sans rien dire. Ben soupira. Avait-il seulement compris ce qu’il lui demandait ?

Le son du haut-parleur le sortit de ses pensées négatives. C’était la sirène d’alarme. Tout le monde devait évacuer le bâtiment, y compris le Chinois. C’était la règle.

— Gardez-le sous haute surveillance, ordonna Ben au garde. C’est sans doute un espion au service des Soviétiques.

Le Chinois eut un petit rire amusé. Avait-il compris ce qu’il venait de dire ? Il n’avait pas le temps de réfléchir à cette question, Ben devait maintenant savoir ce qui avait déclenché l’alarme. Il ne tarda pas à avoir la réponse.

Dans les couloirs, c’était l’effervescence. Les gens ne couraient pas, mais ils marchaient très vite. Ben se rendit dans le centre de contrôle. Au lieu de trouver ses collègues assis derrière leurs moniteurs cathodiques, il entra dans une salle presque vide. Ce fut Steve Gordon qui le mit au courant :

— Il y a un engin explosif sur Voyager One ! s’exclama-t-il, affolé. Il faut sortir, vite !

Une bombe ! C’était donc une opération de sabotage. Ben se dirigea dans la salle de lancement : il était hors de question que la sonde explose. C’était son projet, il avait travaillé dessus des mois durant et son œuvre se retrouverait réduite à néant ?

Il n’était visiblement pas le seul à être de cet avis : une dizaine de personnes se trouvaient autour de la sonde, dont quatre sur l’échafaudage, toutes bien déterminées à désamorcer la bombe.

Ben s’approcha de Lance Faulkner qui regardait avec inquiétude les quatre scientifiques à l’ouvrage.

— Combien de temps nous reste-t-il ? demanda-t-il.

— Quelques minutes, répondit Faulkner d’une voix tendue.

— Y arriveront-ils ? ajouta Ben sans vraiment attendre de réponse.

— Silence ! siffla l’un des hommes perchés sur l’échafaudage.

Plus aucun bruit ne se fit entendre. Tout le monde s’était immobilisé. Ben osait à peine respirer. Son regard se posa sur chacune des personnes présentes. Il constata qu’il était, dans la salle, le plus haut placé dans l’organigramme ; tous les responsables avaient fui le centre, sauf lui. Et il ne fuirait pas. Pas si les autres ne fuyaient pas avec lui.

N’y tenant plus, il s’approcha de l’échafaudage, manquant de glisser sur le premier barreau. Quand il parvint en haut, il se faufila derrière les quatre techniciens et aperçut un écran qui indiquait le temps qui leur restait à vivre. Ben n’avait jamais vu pareil matériel. Un moniteur miniature à la surface plane et colorée, fixé sur un bloc d’explosif dont il ignorait la nature. Et le compte à rebours qui faisait défiler les chiffres…

2:37

2:36

2:35

Le scientifique devant lui était penché au-dessus de l’appareil, une pince coupante dans la main. Cinq fils rouges reliaient l’écran à la charge explosive située dessous. Il suffisait de savoir lequel sectionner. Il glissa une main dans ses longs cheveux, ce qui eût pour effet d’exaspérer Ben.

— C’est un modèle trop complexe, s’excusa-t-il.

Les autres restèrent silencieux. Il insista :

— Je crois qu’on ferait mieux de partir loin d’ici.

— Donne-moi ça, Charly, dit son voisin de gauche en lui prenant la pince des mains.

Ce dernier la plaça autour du fil du milieu.

— Tu es sûr ? s’inquiéta Charly.

— Non, répliqua l’autre. Mais il est encore temps d’évacuer la plateforme, si vous le souhaitez, ajouta-t-il à l’attention des autres.

Comme personne ne bougea, il prit une grande inspiration et sectionna le câble.

L’explosion tant redoutée n’eut pas lieu.

— Alors ? demanda timidement Ben.

— Il nous reste deux minutes avant la catastrophe, lui répondit le technicien qui tenait la pince, alors que sur l’écran, les secondes continuaient à défiler.

— Coupez-en un autre ! intima Ben.

L’homme hésita, puis choisit le fil situé en haut de l’écran. Il referma la pince. Ben fixait le compteur.

1:43

1:42

Le compte à rebours s’était arrêté ! Le technicien qui tenait la pince poussa un soupir de soulagement.

— C’est bon, c’est désamorcé.

Ben serra la main des scientifiques sur la plateforme.

— Félicitations, messieurs. Vous avez fait preuve d’un courage exemplaire. La NASA et le pays tout entier peuvent être fiers de vous.

 

À présent, l’urgence était passée. Et puisque le Chinois s’entêtait à faire le sourd, il le confierait aux forces de l’ordre. L’histoire ferait grand bruit, à coup sûr. Et cela pourrait fort même être considéré comme une nouvelle crise diplomatique avec l’URSS. Ou avec la Chine.

Ben rejoignit son bureau. Il appela son supérieur, qui le mit en relation avec un agent de la sécurité nationale. Le coup de fil terminé, le garde chargé de la surveillance du saboteur frappa à la porte du bureau. Il semblait désorienté. Il tenait une paire de menottes dans ses mains.

— Monsieur Turner, le Chinois… il… il a disparu.

— Quoi ?! rugit Ben. Mais comment est-ce possible ? Vous étiez bien avec lui, n’est-ce pas ?

Le garde semblait confus.

— Je ne l’ai pas quitté des yeux. Il a disparu comme par magie. Un instant, il était là, et le coup d’après, il n’était plus là. Ses menottes sont tombées par terre. Je… Je n’y comprends rien.

Ben examina les menottes que l’agent lui tendait. Celles-ci étaient toujours fermées. À moins que le garde ne lui fit une mauvaise blague, comment expliquer ce qui s’était passé ? Qu’allait-il bien pouvoir dire aux agents de la NSA qui allaient débarquer d’une minute à l’autre ?

Avant de retourner dans son bureau, il rejoignit la salle de lancement. Il voulait s’assurer que tout était rentré dans l’ordre, et que plus rien ne pourrait s’opposer à l’expédition de la sonde dans l’espace.

Ben regardait ses deux comparses fixer le disque doré sur le bord de l’engin. La touche finale : les informations présentes sur ce disque étaient une synthèse de la civilisation humaine. Des centaines de sons, d’images, de musiques résumant ce qu’était la vie sur Terre. Une bouteille jetée dans l’immensité de l’univers, adressée à d’hypothétiques intelligences.

Voyager One était prête à être lancée. La fusée Titan 3E était opérationnelle et propulserait la sonde en dehors du champ gravitationnel terrestre le lendemain. Désormais, rien ne l’arrêterait. L’Amérique poursuivait sa conquête de l’espace, inexorablement. Et les Russes n’y pourraient rien. Ni les Chinois.

Sendrap ouvrit les yeux.

— Je ne suis pas chinois, imbécile, maugréa-t-il dans un anglais parfait.

Il se leva et ouvrit la porte du caisson. Il jeta un œil sur le panneau de contrôle sur lequel quatre zéros clignotaient.

— Finalement, une heure, c’était trop long, dit-il pour lui-même.

Sans prendre la peine d’ôter sa combinaison blanche, il parcourut le labo, toujours en désordre, et regarda derrière la fenêtre. Dehors, le ciel bleu surplombait la ville. Tout était calme.

Il alluma l’écran holographique :

— Holoscreen, dit-il.

Un jet de lumière inonda la pièce tandis que le panneau translucide apparaissait en face de lui. Avec ses deux mains, il le repoussa un peu plus loin devant lui.

— Infos.

La chaîne d’informations remplit l’écran. Une jeune femme, l’air grave, énonçait les dernières nouvelles, tandis qu’en dessous, des bandeaux titraient « N.Y.C. bombardé par les aliens », ou encore « Un débarquement alien imminent est à craindre ».

Sendrap n’avait plus qu’à recommencer son voyage.

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