Livre numérique : ce que nous avons raté, pourquoi nous l’avons raté, et comment nous allons changer les choses

Après avoir suscité toutes les craintes et tous les espoirs, le livre numérique est aujourd’hui devenu indésirable : l’édition traditionnelle relativise son importance, le nombre de lecteurs semble stagner et même les pure players s’en détournent pour revenir vers le papier, notamment grâce à des solutions d’impression à la demande de plus en plus performantes et accessibles. À parler avec celles et ceux qui ont porté le format de toutes leurs forces depuis le début, on sent une lassitude, un désamour, comme si nous avions le sentiment que nos efforts avaient été des coups d’épée dans l’eau. En cela nous n’avons pas vraiment tort : malgré de très beaux succès chez certains de nos confrères, le livre numérique est un échec à l’échelle de l’industrie française. De l’autre côté de l’Atlantique, le constat est certes moins morose, mais il tend à le devenir : les ventes s’écroulent, faute à des prix en hausse notamment. Le porte-monnaie des lecteurs n’est pas élastique.

La hype est passée. Et si certains lecteurs ont adopté le format et ne voudraient pour rien au monde l’abandonner, l’écrasante majorité ne voit aucun intérêt à payer un fichier informatique aussi cher, voire plus cher, que sa version papier. Je vous passe les arguments du poids de l’objet dans les mains, du bruit des pages et de l’odeur du papier : je les trouve parfaitement valides. Car un livre est un livre, et nous avons eu tort de vouloir à tout prix faire croire aux gens que les livres numériques étaient des livres comme les autres. C’est notre première erreur, car à jouer le jeu des similarités, ce sont les différences qui sautent aux yeux. Le problème, c’est quand les différences sont majoritairement des défauts. Par rapport à son homologue en cellulose, le livre numérique a des avantages indéniables : il prend moins de place, il est accessible aux handicapés et il est parfois moins cher. Mais ces avantages sont ternis par une liste de défauts écrasante : licences abusives qui refusent la propriété de l’ouvrage au lecteur, DRM qui empêchent le fichier informatique d’agir selon sa nature même, c’est à dire celle d’être copié, formats propriétaires qui nuisent à la compatibilité et à l’interopérabilité, prix souvent ridiculement chers… Certains éditeurs jouent le jeu, mais ils sont peu nombreux. Et soyons réalistes, on juge souvent un secteur au regard de ses acteurs les plus visibles : d’où le désamour des lecteurs, et avec lui le découragement des éditeurs.  Quelque part, ce n’est pas un mal : mis à part quelques technophiles ivres de liberté éditoriale dont nous nous honorons encore de faire partie, personne ne voulait du livre numérique. On s’en est accommodé un temps, avant de sauter sur l’occasion de dire qu’il ne s’était agi que d’un épiphénomène sitôt que les premiers arguments en faveur de cette thèse — une prophétie autoréalisatrice — ont pointé le bout de leur nez. Personne n’en voulait, aucun acteur de poids n’a donc vraiment fait d’effort pour promouvoir ce média. Je le comprends parfaitement : quand on a un marché qui fonctionne peu ou prou, pourquoi vouloir volontairement insérer un grain de sable dans la machine ?

Mais nous n’avons pas été clairs avec le lecteur (et l’étions-nous avec nous-mêmes ?). Nous lui avons fait croire que l’ebook était voué à pouvoir se substituer au papier, alors que selon moi il s’agit de deux objets fondamentalement différents qui ont juste le malheur de partager un même nom. Si nous avions été clairs, peut-être que nous ne serions pas là où nous nous trouvons aujourd’hui. Reproduire la pagination, par exemple, a été l’un des premiers écueils que nous aurions dû éviter : nous lisons en scrollant de haut en bas toute la journée, pourquoi soudain devrions-nous tourner des pages ? Il y a quelques semaines, j’ai relu Candide sur mon smartphone. Comme tous mes livres numériques, je l’ai lu en scrollant. Quel plaisir, car on retrouve aussitôt ses réflexes de lecteur web. C’était une expérience de lecture pas loin d’être parfaite. Le livre numérique est intrinsèquement lié au web, et nous avons fait tout notre possible pour l’insérer dans une chaîne de fabrication, de distribution et de diffusion qui n’est pas faite pour lui. Mieux, nous avons tenté d’imposer nos propres règles du jeu — nos propres visions — là où nous empruntions simplement ses codes au web. Nous avons voulu contraindre le format — et on cherche toujours à le faire — là où tout était déjà là depuis le début.

Dès lors nous devons dire la vérité aux lecteurs : le livre numérique n’a pas nécessairement vocation à être un livre. Il peut en être un, bien sûr. Le livre numérique homothétique — qui représente la quasi-totalité des ventes — est là pour le démontrer. Mais il peut aussi être autre chose. Il peut se débarrasser de ce fardeau historique qui le contraint à l’intérieur d’un certain cadre. En fait, le livre numérique est un nouveau média. Nous avons essayé de minimiser cette différence. Mais entre l’ebook et le livre papier, il y a autant de différences qu’entre une pièce de théâtre et un film au cinéma. Et il est crucial de le comprendre.

J’appelle à un sursaut des éditeurs numériques qui ont encore la foi en ce qu’ils font : oubliez l’héritage du livre. Nous devons créer des objets lisibles qui soient autre chose, et communiquer au public en ce sens. Les histoires se raconteront toujours, seuls les médiums changent, et nous ne devons plus considérer l’ebook comme une sous-expérience du livre. Nous ne devons pas avoir honte de nos chiffres de vente, mais simplement les considérer comme un indice de la direction à emprunter : si cela ne fonctionne pas, c’est que nous n’allons pas dans le bon sens. Nous ne prenons pas les choses dans le bon ordre.

Offrons de nouvelles possibilités narratives aux auteurs en les débarrassant du carcan du livre. Jouons des possibilités graphiques et typographiques de l’écran. Brouillons les frontières entre web et livre — n’envisageons qu’un seul corps pour nos créations, celui de l’écran. Cessons aussi de penser que les lecteurs paieront un fichier informatique aux prix pratiqués en ce moment : le web est passé par là, et à moins d’opérer un lavage de cerveau à grande échelle, nous ne reviendrons pas en arrière. Il faut trouver d’autres moyens, sans quoi nous échouerons toujours.

Nous pensions avoir réinventé le livre. Mais à part quelques innovateurs, nous n’avons fait que le reproduire de manière imparfaite. On croit que l’ebook est terminé. Il ne fait que commencer. Mais il faut tout reprendre depuis le début.

Photo d’illustration : Jamais Cascio (CC-BY)

Fondateur des éditions Walrus, éditeur quand il peut entre deux biberons. Dit parfois des bêtises, mais toujours pour la bonne cause. Amateur de littératures décalées et hors normes ; les sentiers battus n’existent que pour être évités.

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  1. […] : Dans l’un de vos articles, vous parlez du livre numérique comme nouveau média. Comment l’exploiter, que peut-il apporter […]



  2. […] : Dans l’un de vos articles, vous parlez du livre numérique comme nouveau média. Comment l’exploiter, que […]



  3. […] 9 jan­vier, un nou­vel arti­cle est venu s’afficher sur le blog de Wal­rus Books, arti­cle où il est ques­tion de la […]