Manifeste du livre numérique : 10 propositions pour l’ebook de demain

Partant du constat que,

I / LE LIVRE NUMÉRIQUE N’EST PAS UNE MODE : C’EST UNE ÉTAPE FRANCHIE

La possibilité de numériser des contenus textuels et graphiques, couplée à l’émergence d’un internet global et accessible à tous, a propulsé le livre dans le XXIe siècle. Nous ne pouvons plus reculer, ni nier l’évidence : l’écosystème éditorial a été durablement modifié. De fait, plus rien ne sera jamais comme avant. La question n’est pas de savoir s’il faut s’en réjouir ou s’en lamenter, mais simplement d’établir un fait avec lequel nous devons tous composer désormais. Le numérique permet aux éditeurs et aux auteurs, pour des coûts de revient quasi nuls, de diffuser massivement et mondialement leurs ouvrages directement aux lecteurs. Ce changement de paradigme a un impact industriel, écologique et social indéniable.

II / NOUS NE POUVONS PAS TRAITER LE NUMÉRIQUE COMME UN AVATAR DU PAPIER

Réduire le livre numérique à une simple copie dématérialisée du livre papier est une erreur. Il est un nouveau média — un nouveau medium au sens d’intermédiaire entre le publieur et le receveur. À ce titre il impose ses contraintes, comme par exemple l’achat préalable et obligatoire d’un appareil pour lire ses livres numériques là où le livre papier est à la fois contenu et contenant, ou encore la possibilité incertaine de conserver ses fichiers numériques sur le long terme. Il impose également aux tiers utilisateurs des usages restrictifs là où existent des standards universels : formats propriétaires, verrous numériques, licences de lecture abusives. Mais le livre numérique possède aussi ses avantages : reproductibilité infinie et sans dégradation du matériau originel, accessibilité aux publics handicapés, typographie et mise en page adaptatives, multimédia et interactivité, portabilité, transportabilité, etc. À ce titre, le livre numérique ne peut pas être considéré à proprement parler comme un simple « livre au format numérique » : c’est un medium nouveau, vecteur de contenus nouveaux, qui doit être traité en tant que tel. Le public ne s’y trompe pas : entre un livre papier et un livre numérique, on n’achète pas la même chose, et il suffit que les prix du numérique soient trop élevés par rapport à la valeur perçue ou que les contraintes techniques soient trop pesantes pour dissuader tout achat.

III / NOUS DEVONS SOUTENIR LE LIVRE NUMÉRIQUE ET INCITER SON ADOPTION PAR LE PLUS GRAND NOMBRE

Le livre connaît une crise structurelle : multiplication des fusions/acquisitions dans l’édition, libraires surchargés de nouveautés, diffusion sélective, lectorat qui n’augmente pas, fermeture progressive des petites structures éditoriales noyées dans la masse, essor de l’auto-édition, etc. Cette situation favorise l’émergence de géants, aussi bien du côté de l’édition que de la distribution, qui dévorent tout sur leur passage au détriment de la diversité. À ces problèmes, le numérique est une solution. En réduisant les coûts de fabrication, de distribution et de diffusion ; en permettant une meilleure rémunération des auteurs ; en assurant une disponibilité permanente et universelle des œuvres ; et en diminuant potentiellement l’impact écologique ; il est la promesse d’un nouvel écosystème plus juste et moins concentré à tous niveaux. Pourtant les réticences des uns et des autres empêchent son adoption massive : les éditeurs pratiquent des politiques de prix abusives et favorisent un modèle papier-papier assurant une relative pérennité à leur modèle, les libraires rechignent à s’emparer de ce nouveau produit, les distributeurs bâtissent des plateformes qui emprisonnent les utilisateurs, et enfin les auteurs et les lecteurs manquent parfois un peu de curiosité. Pourtant le livre numérique est bel et bien la prochaine étape, que ce soit sur liseuse, sur tablette ou sur smartphone, hors-ligne ou sur internet, sur des écrans rigides ou souples, en couleur ou en noir et blanc. Le cinéma n’a pas remplacé le théâtre, le disque n’a pas tué les concerts, la photographie n’a pas anéanti la peinture : chaque medium a trouvé sa place, ou plutôt les précédents mediums ont toujours fait une place au nouveau venu. Le papier subsistera donc, mais sous certaines formes (éditions luxueuses, impression à la demande, etc) et certainement pas dans les proportions et la configuration actuelles. Ne pas s’y préparer relève au mieux de la légèreté, au pire de l’inconscience.

IV / LA MANIÈRE DONT NOUS RACONTONS ET PUBLIONS DES HISTOIRES CHANGERA (ET C’EST NORMAL)

Le livre numérique ne change pas nos usages : c’est parce que nos usages ont déjà changé — notamment à travers notre utilisation d’internet — que le livre numérique existe. Le média imprime toujours sa marque sur les histoires qui l’utilisent comme vecteur. Ainsi les auteurs et autrices s’empareront de cette nouvelle palette à leur disposition pour élargir le champ de leur création. Car mis à part quelques tentatives isolées, le livre numérique n’existe pas encore en tant que tel : il faudrait pour cela que la technique se mette au service de la création — et non pas l’inverse. L’humanité n’a pas attendu l’invention du livre imprimé pour raconter des histoires, et elle continuera bien après que le dernier livre ait été imprimé.

***

Le livre numérique n’a pas encore gagné ses lettres de noblesse. D’une certaine manière, il reste encore à inventer. Nous faisons confiance aux créateurs et aux créatrices, qui trouveront toujours de nouveaux moyens de transcender les supports. Un jour, nous pourrons laisser le « livre numérique » derrière nous et enfin donner un nom à ce nouveau média.

En attendant, nous érigeons en principe les 10 propositions suivantes :

  1. le livre numérique est un médium éditorial à part entière, et non plus simplement un dérivé du livre papier ;
  2. le livre numérique étant dégagé des contraintes matérielles du livre papier, il garantit donc l’indépendance de ses créateurs comme la liberté de ses usagers ;
  3. le livre numérique est visuellement attractif et il utilise les règles de typographie numérique élémentaires pour une lisibilité optimale au nom du respect du lecteur ;
  4. le livre numérique est à la fois accessible aux publics handicapé et valide : il respecte les usages en matière d’accessibilité et utilise tous les moyens à sa disposition, notamment le lien hypertexte, pour fluidifier et donner du sens à son contenu ;
  5. le livre numérique est écologique : il respecte l’environnement et utilise des appareils eux-mêmes respectueux de l’environnement ;
  6. la technique du livre numérique se met toujours au service de l’art et du savoir, pas l’inverse ;
  7. le livre numérique déborde sur ses propres frontières, il se situe au croisement des différents médias et fait office de catalyseur : son utilisation est donc naturellement « transmédia » ;
  8. le livre numérique est cessible et se conserve dans le temps : aux distributeurs de veiller à ce que le lecteur puisse disposer de sa bibliothèque et la transmettre le moment venu ;
  9. le livre numérique ne dissimule pas sa vacuité éditoriale derrière des effets visuels inutiles ou des interactions superflues ;
  10. le livre numérique est inventif et incluant : il s’ouvre à toutes les forces créatrices, du print au web, et utilise au mieux toutes les formes de narration et de structuration existantes et à venir.

 

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Fondateur des éditions Walrus, éditeur quand il peut, heureux propriétaire d’un jumeau maléfique dont le nom se termine par un -i. Dit parfois des bêtises (la preuve).

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