Le papier tue le livre (et c’est pour ça que nous nous lançons aussi)

C’est fait : Walrus est désormais disponible en papier chez votre libraire préféré. Nos livres sont commandables chez TOUTES les boutiques, de la plus petite et charmante librairie de quartier en passant par le géant Fnac et jusqu’au mastondonte Amazon. Pour une maison numérique comme la nôtre, c’est un évènement qui n’est pas anodin et qui mérite que nous en parlions un peu. La distribution de nos ouvrages papier est donc désormais conduite par Hachette, nos livres sont imprimés à la demande par la société Lightning Source et les libraires peuvent utiliser le réseau Dilicom pour passer commande. Sont disponibles à l’achat les deux intégrales Jésus contre Hitler et Les Aventures de Jason et Robur, ainsi qu’à terme l’intégralité de notre catalogue pulp aux couvertures orange (je dis à terme, car les deux derniers sont en cours de fabrication… mais les onze premiers sont disponibles dès maintenant).

Pourquoi faire du papier quand on est une maison d’édition 100% numérique ?

On pourrait croire que nous avons changé d’avis en chemin et que, face à la perte du vitesse du numérique, nous souhaitions modifier notre activité pour rentrer un peu plus « dans la norme ». On vous rassure tout de suite : il n’en est rien. Walrus est une maison d’édition numérique et fière de l’être. Nous revendiquons cette identité depuis 2010 et ce n’est pas près de changer, au contraire : nous allons encore plus enfoncer le clou du numérique dans les prochains mois. Mais voilà… il en est parmi vous, très chères lectrices et lecteurs, à vouloir conserver une trace « matérielle » de vos lectures chez nous. Grand bien vous en fasse : c’est justement le cœur de notre démarche ici.

Car le papier n’a jamais vocation a devenir chez nous un produit d’appel : nous demeurons fidèles à notre réputation de trublions dématérialisés. Le papier chez Walrus est un produit dérivé du numérique. Une copie de sauvegarde. Il est et restera donc jusqu’à nouvel ordre de l’impression à la demande ; c’est à dire qu’il n’existe aucun stock physique, chaque exemplaire étant imprimé juste pour vous, au moment de la commande. Ça n’empêche pas les libraires d’en commander une dizaine pour les exposer sur une table en magasin, bien sûr (au contraire, faites-le !), mais il est important de préciser que nous ne vendons que des livres déjà payés en somme. Et ça fait toute la différence.

Car le papier, dans sa forme actuelle, tue les petits éditeurs

Sans le numérique, Walrus n’aurait jamais pu vous proposer un dixième de son catalogue. Le numérique nous a offert une liberté inconcevable dans l’édition traditionnelle, avec son lot de frais fixes, de coûts d’impression et d’expédition, de remises et de retours. Imprimer un livre est aujourd’hui une gageure, et un vrai risque financier, en témoignent les nombreuses fermetures de maisons d’édition indépendantes ces derniers mois. Nos livres papier ne sont pas aujourd’hui un danger pour la santé financière de Walrus, puisque nous n’en supportons pas le coût : c’est vous, lecteurs·trices et libraires, qui l’assumez pour nous. Et ce n’est pas un vain mot, à l’heure où les petites structures sont menacées et où la diversité éditoriale est en péril. C’est vous qui faites exister ce catalogue. Ce pouvoir vous revient. Et nous avons confiance en vous. Car c’est une responsabilité.

Contrairement à la plupart des livres sur le marché, les ouvrages imprimés à la demande ne peuvent en effet pas être « retournés », c’est à dire renvoyés à l’éditeur et remboursés au libraire en cas d’invendus. C’est ce que l’on appelle une vente ferme. Le commerce de la librairie bénéficie en effet d’une exception qui lui permet de retourner les livres qu’il n’a pas vendus, ce qui bien évidemment est censé permettre de limiter les risques et de faciliter le turn-over. Et c’est justement ce qui aujourd’hui conduit à la surproduction que l’on connaît. Problème : les petits éditeurs, ceux dont les titres sont justement les moins susceptibles d’être mis en avant face aux best-sellers, sont en première ligne dans la guerre des retours. On peut même dire qu’ils servent de chair à canon, puisque contraints à des remboursements pour lesquels ils n’ont pas nécessairement la trésorerie, ils finissent par mettre la clé sous la porte.

De la responsabilité des libraires

Nous n’aurons pas ce problème. Bien sûr, les libraires rechigneront sans doute à commander nos ouvrages en grande quantité. D’ailleurs, ils se contenteront probablement de satisfaire vos commandes individuelles, par peur de se retrouver avec ces invendus sur les bras qu’il faudra un jour solder. Mais de deux choses l’une. D’abord, avec des titres, des pitchs et des couvertures pareilles, ça nous étonnerait beaucoup qu’ils restent longtemps invendus. Ensuite c’est une prise de risque positive, qui va dans le bon sens : elle restaure la responsabilité du libraire face à son assortiment, qu’il doit défendre. C’est à ce titre qu’un libraire mérite de s’appeler libraire.

Car vous, chers libraires, demandez à ce que l’on vous soutienne. Et vous avez bien raison, car c’est un beau métier que le vôtre — je sais de quoi je parle, puisqu’il a longtemps été le mien. Mais cette bienveillance que vous demandez à l’État et aux lecteurs doit être réciproque. Les petits éditeurs — et je ne parle pas que de Walrus, nous ne sommes qu’une goutte d’eau dans cet océan de publications — ont besoin que vous fassiez des choix tranchés, que vos assortiments détonnent, qu’on ne retrouve pas la même tambouille partout. Autrefois, les libraires étaient aussi éditeurs : pour trouver un ouvrage, il fallait se déplacer chez le libraire qui l’imprimait. C’est ce genre de responsabilités dont je parle. Soyez fermes. Ne lâchez rien. Et nous serons là, tous, pour vous soutenir : nous ferons bloc, nous serons votre rempart et nous vous défendrons bec et ongles. Et si vous voulez vendre du numérique en boutique, nous serons aussi là pour animer vos espaces de vente et proposer des solutions innovantes pour vos clients. Tout ce que nous vous demandons, c’est d’être un peu curieux.

En conclusion

De notre point de vue, l’impression est à la demande est sans aucun doute une innovation capitale, au moins au même titre que le livre numérique. Et elle risque d’avoir un impact considérable sur la profession si nous l’utilisons à bon escient. Nous n’aurions jamais eu les épaules suffisamment solides pour proposer, en l’état, une offre papier de qualité et distribuée aussi largement sans l’impression à la demande.

Nous restons avant tout une maison numérique. Mais cela ne veut pas dire que nos deux mondes sont séparés. Au contraire : à présent, des passerelles peuvent être créées. Le but maintenant est de créer un cercle vertueux qui profite à tous les acteurs de la chaîne du livre, et peut être de relancer un peu la passion dans un métier qui a tendance aujourd’hui à sombrer dans l’ennui du nivellement.

Fondateur des éditions Walrus, éditeur quand il peut, heureux propriétaire d’un jumeau maléfique dont le nom se termine par un -i. Dit parfois des bêtises (la preuve).

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