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Le livre enrichi n’est pas mort ! Et il n’a pas dit son dernier mot

Dès lors qu’on parle de « livre enrichi », les passions se déchaînent, les têtes s’échauffent et les mots dépassent quelquefois la pensée.

Le livre enrichi tel qu’il est aujourd’hui imaginé n’est ni plus ni moins que du web, qui lui-même a succédé aux premières applications interactives et hypertextuelles sur CD-ROM. Parler de livre augmenté, c’est donc un truc marketing pour vendre ce qui jusque-là était diffusé gratuitement en ligne. À l’écriture graphique, on ajoute quelques add-ons des autres écritures, mais on n’invente pas une nouvelle écriture. Tirer plus loin le livre ce serait le pousser vers les jeux vidéo, le faire basculer dans un autre art.

Pas plus qu’au livre enrichi, je ne crois au livre interactif, à la lecture non linéaire.

Thierry Crouzet, Le Livre enrichi est une impasse marketing

Partisans et détracteurs de l’enrichi se sont opposés l’espace d’une petite heure hier sur Twitter, dans une ambiance détendue mais néanmoins révélatrice du malaise ambiant. J’en profite donc pour mettre les choses au clair au sujet de ce mythe qu’est le livre enrichi, et de ce qu’il est censé véhiculer.

Pour commencer, j’ai l’impression qu’un malentendu strictement lexical existe. Petite explication.

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Le « livre enrichi »: peut-être une appellation erronée?

Pour parler d’un concept, il faut des mots pour le définir, lui donner des limites: les américains ont choisi le terme d‘enhanced ebooks pour désigner ce que nous appelons « livre enrichi ».

Deux choses: d’abord, on remarquera que le enhanced se réfère en anglais à l’ebook (la publication numérique donc), alors que  l’enrichi s’accole au livre (de manière indifférente).

Chez les anglophones, on augmente donc l’ebook, pas le livre en général. Et c’est une grande différence, surtout dans un pays comme la France où l’on sacralise le livre dans ce qu’il a de plus noble. Le livre, en soi, ne peut fondamentalement être « amélioré », puisque le livre est un concept vague qui englobe la bande-dessinée, le recueil de recettes de cuisine, la grande littérature en passant par toutes sortes de subtilités jusqu’au codex, l’incunable ou le volumen.

Soyons clairs sur un point: de la même manière que je vois pas comment on peut améliorer « le bois », je ne vois pas comment on peut améliorer « le livre ». Le livre est une constante: l’ebook en est une variation.

Donc petit aparté linguistique: il semblerait un peu plus cohérent de parler d’ebook enrichi, plutôt que de livre enrichi…

Car d’autre part, en anglais, « enhanced » a deux sens: il peut signifier « amélioré », mais aussi « augmenté »…  là où « enrichi » a peut-être une connotation qualitative trop marquée. Ajouter une préface, une explication de texte, des notes, c’est déjà du « enhanced »… et nous le faisons depuis des années, sans avoir attendu le numérique.

Fin de l’intermède traduction. Peut-être la mésentente sur le mot, plutôt que sur le fond, peut expliquer quelques réticences.

Car l’ebook enrichi ne prétend pas améliorer Shakespeare ou rendre la pensée de Nietzsche plus puissante. Ces auteurs s’auto-suffisent, ainsi que beaucoup d’autres.

Mais doit-on pour autant voir dans le livre un continent protégé et immuable? Je ne le pense pas. 

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Le mythe de l’ebook enrichi déclinant

Tous les deux jours, un article paraît sur la toile pour promettre la mort de l’ebook enrichi, un concept tué dans l’oeuf et voué à l’oubli. « Sacré parmi les sacrés, le livre se suffit à lui-même et n’a pas besoin de toutes ces fanfreluches pour exister. » Quoi? Insérer une vidéo au milieu de La Légende des Siècles? Mais vous n’y pensez pas!

Alors oui: Victor Hugo n’a pas besoin d’un lolcat pour faire briller sa puissance évocatrice.

En revanche, j’invoque le manque d’imagination. Car si Corneille avait pu utiliser de la vidéo lors des représentations du Cid… qui nous donne la certitude qu’il ne l’aurait pas fait? 

Réduire l’ebook enrichi (je déteste ce mot, et j’espère qu’il disparaîtra rapidement au profit de celui, plus généraliste, d’ebook tout simplement) à mettre une vidéo entre deux chapitres, insérer un grincement de porte en fond sonore et faire joujou avec un bonhomme qui fait coucou montre de façon assez évidente combien peu de gens se sont véritablement rendu compte du potentiel de ce que, par commodité, nous appelons l’ebook enrichi.

Non, l’ebook enrichi, ce n’est pas ça. Ce n’est pas que ça. Et le penser, c’est encore une fois faire preuve d’un flagrant défaut d’imagination, d’une certaine méconnaissance technique ou d’un mépris aggravé… voire des trois en même temps.

Il est un sport français: celui de se fermer des portes que l’on n’a même pas encore pris la peine d’essayer d’ouvrir proprement.  Alors par commodité, on invoque la mort de l’ebook enrichi, là où les expérimentations en sont encore à leurs débuts et qu’à part quelques exceptions notables, rien ne sort encore vraiment du lot.

Mais imaginez un instant qu’au motif de n’en avoir pas vendu tout de suite des centaines de milliers, Gutenberg ait décidé de mettre sa presse dans une benne à ordures de Mayence. Imaginez que Nokia se soit contenté d’essayer vaguement le concept de téléphone portable avant de décréter, 6 mois plus tard, que c’était un échec et qu’il fallait arrêter la production. Ou que seulement parce qu’on ne pouvait pas faire grand-chose de plus qu’une simple opération arithmétique avec un ordinateur au début, IBM ait jeté l’éponge et se soit contenté de faire des calculatrices.

Une technologie, quelle qu’elle soit, demande un temps d’adaptation, de sondage, de tests. L’ebook homothétique est encore pour 90% de la population mondiale une révolution technologique sans précédent et on voudrait nous faire croire que l’ebook enrichi est à l’agonie. Ha! Mais personne n’a encore vu 10% de ce que l’ebook nous réserve dans les prochaines années !

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Il est d’ailleurs curieux de voir que les détracteurs de l’enrichi sont souvent, par ailleurs, actifs dans le domaine de l’ebook, et crient au scandale quand Frédéric Beigbeder lance diatribe sur diatribe contre les publications numériques. Mesdames et messieurs, il ne s’agit pas de reporter le mépris sur un autre secteur, et dire que l’ebook enrichi est moins « noble » que l’ebook homothétique. On marcherait sur la tête!

Si l’on ne demande pas à tous les ebooks d’être enrichis, on peut légitimement avancer l’idée que certains ebooks méritent de l’être… puisque conçus ainsi dès le départ. Il y a de la place pour toutes les créations.

 

La palette des enrichissements

Oui, l’enrichi est simplement un autre mot pour décrire… un vaste océan de possibilités.

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Qu’on y réfléchisse: en soi, une image cliquable, c’est déjà de l’enrichi. Une note de bas de page reliée par une balise de lien, c’est déjà de l’enrichi… dans le sens où malgré tous nos efforts, il ne sert à rien — sur la version papier de l’ouvrage — d’appuyer sur le numéro de la note pour aller automatiquement à la page correspondante. Le lien — l’hyperlink — est en soi une forme d’enrichissement… et tout le monde concède que l’hyperlink est une avancée notable en matière de publication numérique. Mais l’enrichi n’est bien entendu pas cantonné aux simples liens.

Je ne vais pas refaire le topo de l’enrichi: tout le monde le connait.

  • multimédia natif, via les balises HTML5 <audio> et <video>
  • read-aloud, synchronisation text-to-speech
  • animations CSS3
  • implémentation du Javascript, dont les possibilités sont presque infinies en terme d’interactivité: multiversioning, langues, mini-jeux, drag n’drop, géolocalisation, contextualisation, personnalisation du contenu, etc
  • mémorisation via cookies ou localstorage (HTML5)

Et ce n’est qu’un début, puisqu’ici nous ne faisons qu’utiliser le support « livre » pour lui ajouter quelque chose. Les choses deviendront beaucoup plus intéressantes lorsqu’il s’agira de publier des oeuvres pensées pour le numérique.

La palette s’étoffe, comme le langage: certains mots disparaissent, d’autres apparaissent, se combinent ou tout simplement sont mis en lumière. Tout comme un peintre aura toujours besoin de nouvelles nuances de couleurs, un auteur — quel que soit le support qu’il utilise — aura toujours besoin de nouveaux mots… ou de nouvelles manières de retranscrire ses émotions.

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La substitution à l’imaginaire et l’écueil financier

Personne ne demande aux éditeurs ou aux auteurs de devenir réalisateurs de cinéma, cascadeurs, musiciens ou artistes plasticiens. Ce n’est pas parce qu’un metteur en scène utilise la vidéo dans sa pièce du Festival Off d’Avignon que la Comédie Française doit OBLIGATOIREMENT (par un effet levier dont le sens m’échapperait) inclure de la vidéo dans sa prochaine représentation du Malade imaginaire: cela ne fonctionne pas comme cela. La création utilise plusieurs vecteurs et il n’y a qu’une vérité: la pertinence.

A tout moment, le créateur de livre enrichi doit se poser la question: est-ce nécessaire?

Dois-je obligatoirement insérer cette vidéo de mon chat entre deux chapitres? Probablement pas.

Qui cela intéressera d’entendre le « cuicui » des oiseaux à cette page? Personne… sauf si c’est un livre destiné aux passionnés d’ornithologie, non? J’ai le souvenir d’un livre de ce genre qui avait plutôt bien fonctionné du temps où j’étais libraire, et qui proposait un CD pour accompagner la lecture des descriptions des différents oiseaux. Un livre enrichi? Bingo!

D’abord, donc, la pertinence.

Nous entendons souvent l’argument de la substitution à l’imaginaire. Oui, mettre en scène le personnage de votre roman préféré dans une vidéo plaque une réalité sur une image fantasmée. Mais ce n’est pas pire qu’une couverture illustrée avec ce même visage de votre héros préféré, non? Qu’un film réalisé à partir de ce livre?

Quoi qu’il en soit l’imaginaire l’emporte toujours. Il est plus fort que n’importe quelle image. Qui se souvient que dans le livre de Bram Stoker, Dracula porte une moustache? Pas grand-monde. L’imaginaire collectif préfère le voir autrement.

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Comme le cinéma n’a pas remplacé le théâtre, comme les disques n’ont pas remplacé les concerts et comme la vidéo n’a pas tué les radio stars, les différentes formes de création peuvent coexister.

Fabriquer une vidéo hollywoodienne coûte cher et ne sera accessible qu’à de grosses productions. Produire des histoires multimédia demandera toujours plus d’efforts — financiers et logistiques — qu’un texte nu.

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Mais à bien y réfléchir, avec nos ordinateurs, nos tablettes et nos liseuses… nous sommes déjà des vidéastes en puissance, des photographes amateurs, des programmeurs bidouilleurs… Personne ne vous oblige à mettre de la vidéo dans un texte. Mais si des artistes talentueux ont envie d’essayer de raconter des histoires autrement, pour toucher un public plus vaste ou simplement différent, pourquoi s’y opposer?

Ce qui va dans le sens de la création originale ne peut être que bénéfique.

Et surtout: qui vous oblige à faire de l’enrichi? Ce n’est pas OBLIGATOIRE. On s’est passé du multimédia pendant des centaines, voire des milliers d’années (quoique ce point soit discutable). Je pense que beaucoup d’entre nous feront encore l’impasse dessus dans les prochaines années, et tant mieux. Je ne tiens à ce que le paysage littéraire devienne un feu d’artifice 24/7.

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Mais laisser les portes ouvertes à la création et à l’innovation

Il s’agit d’être un peu malin et de penser des solutions qui iront dans le sens d’une création riche, abondante et multi-plateformes.

L’avenir — beaucoup s’accordent à le dire — est dans le transmédia: une histoire commence sur votre smartphone, se poursuit sur votre tablette, continue sur votre ordinateur et se synchronise avec votre position géographique tout en revenant dans votre liseuse, sans se copier, mais en se complétant. Grâce au HTML5 entre autres, la narration n’en est qu’aux débuts de sa mutation. Elle se fondra bientôt dans le web et l’enrichi perdra vite son qualificatif — son ostracisation — pour simplement devenir partie intégrante de la palette offerte aux créateurs d’histoires. Seront-ils écrivains, metteurs en scène, graphiste, musicien, poète? Peu importe: l’essentiel est qu’ils s’expriment sans entraves. On veut bien aller voir une exposition de Klein, mais il ne s’agirait pas de n’utiliser que du bleu pour chaque toile peinte.

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Est-ce que cela veut dire que l’alexandrin disparaîtra? Non.

Est-ce que cela veut dire que tous les livres deviendront des jeux vidéo? Non plus.

Est-ce que ça veut dire que j’aurais autant de plaisir à lire un poème de Michaux dans 50 ans? Oui. Sans aucun doute possible.

En conclusion, cela ne veut (surtout) pas dire que le texte seul est bon à mettre à la poubelle : simplement que les auteurs — les créateurs d’univers — ont gagné plusieurs cordes à leur arc avec les possibilités du numérique et de l’enrichi.  Nous attendons encore que quelqu’un nous prouve qu’on peut produire une oeuvre multi-format / multi-support / multimédia de qualité, qui soit pensée nativement pour cela et qui n’ait de sens que dans sa globalité. Mais ce n’est pas parce que cette grande oeuvre n’est pas encore été créée que tout le concept de l’enrichi est à revoir. Souvenez-vous qu’en d’autres temps, on considérait le livre de poche — de par son simple format — comme de la sous-littérature, le roman policier comme une dépravation morbide et la bande dessinée comme un passe-temps d’abrutis.

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Ne pensez pas « livre ».

Pensez « histoires ». Celles que nous connaissons, bien sûr, et qui se suffisent à elles-mêmes. Mais aussi celles que nous n’avons pas encore racontées. 

En toutes choses, je prône l’imagination. Il ne faut pas fermer les portes, mais les laisser ouvertes… et voir qui les passera.

Commentaires

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4 Responses

  1. Fournier says:

    J’étais absent de la polémique sur Twitter, mais je l’ai engagé sur FB . Pour résumer : Lisez Wagner.

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  2. Nicolas Le Drézen says:

    Même un texte classique au format enrichi ne me semble pas une hérésie. Comme vous dites, tout dépend du degré d’enrichissement et de son utilité.
    Cliquer sur un mot pour obtenir une définition, un contexte, un commentaire rend bien service. Un simple lien dans une table des matières ne causera pas la perte d’une oeuvre mais sera bien utile.
    Je vous rejoins dans le fait de peser les enrichissements de chaque ouvrage et qu’ils soient justifiés dans un contexte précis. Il ne doivent pas détourner du texte qu’ils servent au point de devenir un jeu, une distraction ou pire un prétexte.

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  3. Yann says:

    Je ne sais pas si Corneille aurait glissé une vidéo entre deux tirades du Cid ou de Cinna, mais il me semble que l’intérêt du livre, pardon de l’ebook enrichi, s’illustre parfaitement dans le cas du manuel scolaire. En voici, deux modestes exemples :
    https://itunes.apple.com/fr/book/les-fables-jean-la-fontaine/id590108935?mt=11 et
    https://itunes.apple.com/fr/book/manuel-sixieme-chapitre-ii/id619291336?mt=11.

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  4. Comte de X says:

    Les livres augmentés existent en papier depuis longtemps effectivement.
    Les livres dont vous êtes le héros font parti d’un type de livre non linéaire qui existe depuis très longtemps et dont l’expérience pourrait être augmentée grâce à ces ebooks enrichis (lancement de dès plus ou moins automatique sans en avoir toujours sur soi par exemple).
    Les livres pour enfants aussi où quand on appuie sur un dessin le son qui y correspond est joué en est un autre exemple.

    Il y a déjà des dizaines de types de livres améliorés.

    Ça ne sera qu’une évolution naturelle du livre. D’ici, quelques années, toutes les publications seront numériques, le papier sera quelque chose de collection ou d’élitiste et l’ebook enrichi sera la norme à mon avis.

    Est-ce que les gens ont eu le même débat quand l’automobile est apparue en se demandant si on pouvait appeler ça aussi une voiture alors qu’il n’y avait plus de chevaux pour la tirer?

    À mon sens, le problème vient plus du mot « livre » et de ce que chacun y met comme sens à l’intérieur, plus que de l’avenir de ses possibilités.

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