EPUB: la mort annoncée d’un format

Il y a un débat qui fait rage outre-atlantique et qui commence à pointer le bout de son nez ici: je veux parler de la pérennité du format EPUB face à de potentiels concurrents, avec en première ligne le HTML comme « remplaçant plus performant ».
 

Kodomut - Flickr Creative Commons


 

Un petit (mais nécessaire) point technique

Soyons clairs: entre EPUB et HTML, il n’y a pas fondamentalement de différence. Le format EPUB est une sorte de fichier d’archives qui encapsule lui-même des fichiers HTML, XML et CSS. Le EPUB, c’est donc déjà du HTML. La seule « différence » entre les deux, si l’on peut dire (même si ça revient à dire que l’eau est fondamentalement différente de l’être humain… alors qu’elle en compose la majeure partie), c’est que le EPUB est offline. Il permet d’accéder à des contenus HTML en les téléchargeant sur un appareil fixe ou mobile, qui n’a ensuite plus besoin d’être connecté au web pour en afficher la source. En gros, cela revient à enregistrer l’intégralité d’un site web pour pouvoir le consulter hors-ligne (ce que la fonction Liste de Lecture sur iOS le propose déjà d’ailleurs). Donc HTML n’est pas à mettre en opposition avec EPUB. Il s’agit de la même chose, fondamentalement: c’est juste le mode de consultation (connexion/pas connexion) qui est différent.

 
 

La vraie différence: des systèmes de lecture plus ou moins performants

HTML n’est donc pas plus performant que EPUB: il n’y a que des applications de lecture qui exploitent plus ou moins bien le EPUB. Par exemple, il est possible de faire beaucoup plus de choses en matière d’interactivité et de multimédia avec iBooks qu’avec Aldiko (c’est un exemple, et je sais qu’il agacera, mais j’aurais aussi bien pu citer Bluefire ou même le système Kindle, très brouillon). Le problème ne provient pas de « est-ce que c’est un fichier EPUB ou HTML? »: c’est juste que les applications de lecture ne gèrent pas le code de la même manière. C’est un peu comme la vieille bataille « Internet Explorer contre le reste du monde » dans le domaine des web-designers: le problème, c’est que le manque de compatibilité et de performances tire la production vers le bas.

Sean MacEntee - Flickr Creative Commons


 

Le choix cornélien des éditeurs

Si le EPUB (et particulièrement l’EPUB3) est la règle aujourd’hui, c’est parce que l’industrie du livre est dans une phase de transition.

Nous vendons des contenus dématérialisés de manière skeuomorphiste, c’est à dire que nous reproduisons l’achat d’un livre « physique » via le téléchargement d’un EPUB. La dématérialisation totale — qui impliquerait de ne plus télécharger mais simplement de consulter en ligne — est une limite psychologique que tout le monde n’est pas prêt à dépasser. De plus, il n’existe pas encore de système satisfaisant pour protéger du contenu HTML. Il n’y a à l’heure actuelle que deux alternatives: soit déposer son contenu en ligne et l’offrir au tout venant, soit bloquer l’accès à ce contenu via la création d’un compte, avec mot de passe et tout ce que ça implique, contre paiement ou abonnement. Le EPUB est encore une manière lisible pour le consommateur de savoir ce qu’il achète: on dépense une somme d’argent fixée par l’auteur ou l’éditeur pour un contenu fixe. Mais la musique a déjà fait le pas avec le streaming à la Spotify. Il n’y a pas de raison que cela ne touche pas le livre.

Les modèles économiques viendront en temps voulu, petit à petit, par paliers de test. Et surtout il demeureront — dans un premier temps —complémentaires des modes de vente d’aujourd’hui.

Matrixizationized - Flickr Creative Commons


 

Passer au tout HTML: une transition inévitable à terme

Car en revanche, les problèmes soulevés par les performances des applications de lecture seraient immédiatement balayés. En consultant les livres directement dans le navigateur, plus de problème réel de compatibilité: tout le monde serait sur un pied d’égalité. En somme, le métier d’ebook-designer se rapproche chaque jour un peu plus de celui de web-designer. Aucune différence de coût entre les deux, puisque le processus est le même. Cela rétablira peut-être d’ailleurs la balance: aujourd’hui, on fabrique des EPUB à la chaine pour des coûts dérisoires. Quand il faudra les afficher dans un navigateur, ce genre de subterfuge grossier disparaitra, comme plus personne n’utilise les générateurs de sites web à la volée. Pourquoi? Parce que c’est moooooche.
Mais dans la bataille qui se joue, il y a une bonne nouvelle, voire même une très bonne nouvelle, très importante à entendre pour les éditeurs: en faisant le choix de l’EPUB, ils investissent dans le HTML et seront prêts à dégainer lorsque les systèmes de lecture online feront leur apparition. En effet, ils n’auront qu’à « dézipper » leurs EPUB pour obtenir le HTML source, sans aucune transformation. On n’est donc pas dans une rupture totale, comme pour le DVD et le Blu-Ray: juste dans une continuité qui se fera dans la fluidité la plus totale.

Phil Campbell - Flickr Creative Commons

 

Une révolution en marche… dont nous n’avons pas les clefs

Rassurez-vous (ou pas): au final ce ne seront pas les éditeurs qui décideront de cette transition, mais plutôt les opérateurs de téléphonie mobile.

En effet, le jour où votre téléphone portable ou votre tablette seront vendus avec une connexion illimitée et permanente, alors cela aura du sens de mettre votre bibliothèque complètement en ligne. J’entends déjà les protestations: un monde perpétuellement connecté, quel enfer! Pas faux en soi, mais parce qu’on calque les peurs d’aujourd’hui sur les nécessités de demain. Entendons-nous bien: je parle d’un futur à moyen terme, d’ici 10 ou 15 ans. Mais cette transformation arrivera un jour ou l’autre, car tôt ou tard nos appareils n’auront de sens et d’utilité que perpétuellement connectés à haute vitesse… On se demandera alors comment les gens pouvaient utiliser des outils non-connectés.

L’encapsulage offline du EPUB devenant donc optionnel, puisque vous pourrez toujours rester connecté (même dans le train, à 10.000 mètres au-dessus du sol dans un avion entre Paris et Hong-Kong, dans le métro, dans votre maison de campagne isolée et dans laquelle il faut secouer le téléphone pour capter du réseau aujourd’hui…)  les lecteurs se tourneront vers la consultation dite « en ligne »… qui ne sera plus vraiment « en ligne » puisque de toute façon, le système sera construit sur un modèle prévu pour ne laisser aucune alternative à la connexion. Et puis quoi? Vos sites internet, ils sont bien en ligne, non?

Mais vous allez voir qu’à ce moment-là, des nostalgiques du EPUB feront leur apparition. 🙂

Commentaires

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8 commentaires

  1. Virginie Clayssen sur 4 mars 2013 à 12 h 07 min

    Le débat a lieu effectivement, mais votre billet me semble laisser de côté deux questions qui me semblent essentielles :

    - en quoi la lecture en streaming serait-elle plus « immatérielle » que la lecture off-line d’un fichier téléchargé ? Ni l’une ni l’autre, me semble-t-il, ne sont « immatérielles ».

    - le format EPUB est-il un format de transition ? N’est-il pas au contraire un format, appelé certes à évoluer, mais qui permet de donner une existence à ce que l’on nomme un « livre numérique », et qui se distingue en bien des points d’autres objets que l’on peut rencontrer sur le web ?

    Sur la question de la relation webdesign - ebook design : voir mon billet Que pouvons-nous apprendre des webdesigners ?

  2. Jérémie Gisserot sur 4 mars 2013 à 14 h 21 min

    Belle analyse cher ami.

    Ce virage semble être un « mal nécéssaire » pour certains, une hérésie pour d’autres. De mon point de vue il s’agit plutôt d’une opportunité créative inespérée.

    Au moment où nous avons créé Walrus notre motivation première était d’utiliser les outils numériques à des fins créatives. Après avoir poussé le format epub de toutes nos forces et foi et détermination il faut bien avouer qu’il a bien plus de contraintes que d’atouts face à une même créa html faite à 100% pour les navigateurs.

    Par son essence le format epub est un format fermé sur lui-même. Je le vois comme un coffre fort numérique contenant des fichiers html. Le fait de combiner ces fichiers ensemble permet de n’avoir qu’un seul fichier à échanger et permet de cette manière de le consulter sans être connecté au web.

    Mais cet atout est à mon humble avis bien le seul atout de ce format. Le fait que ses fichiers html soient confinés à l’intérieur de ce coffre nous prive de tellement de possibilités amenées par le web !

    A vrai dire, chez Walrus nous avons tout plein de concepts narratifs dans les tiroirs qui n’attendent qu’à ce que le virage du html soit fait pour jaillir sur vos tablettes 🙂

    En attendant nous sommes contraints d’un côté de nous plier aux contraintes de ce format et surtout du bon vouloir des développeurs d’applications de lecture (qui, il faut bien le dire font tout pour nous écoeurer de ce format :)) et de l’autre par les plateformes de vente qui dictent leurs lois sans se soucier réellement des oeuvres.

    Ceci dit, pourquoi attendre ?

    Le public n’est pas mûr me direz-vous ?

    Eh bien faisons-le mûrir !

    Il n’y a que par la proposition d’oeuvres réellement innovantes que le public sera au rendez-vous. Dire que les gens ne sont pas prêts à lire en numérique me rappelle les discours disant « Le gens ne veulent pas de tablettes, ils veulent des mini-pc ! » ou « Ils ne sont pas prêts à lâcher leurs claviers ! » ou encore « Ils ne sont pas prêts pour le tacile ! »… L’iPhone et l’iPad sont sortis et les discours ont changés.

    Bref, je suis convaincu qu’il n’y a qu’en proposant une offre réellement nouvelle et créative que l’on fait bouger le public à sortir de leurs habitudes et que l’on trouve une audience. Et je ne crois effectivement pas que l’avenir du livre numérique passe par du html « bridé ».

    D’ailleurs, le terme « livre numérique » n’est-il pas en lui même un skeuomorphisme ?

    Mais c’est un autre débat 🙂

  3. Hubert Guillaud sur 4 mars 2013 à 18 h 12 min

    Merci pour ce billet très pédagogique.

    La seule chose qui me laisse dubitatif, c’est la conclusion. Les offres des opérateurs ont toujours suivi les usages et ne les ont jamais façonnées. La connexion permanente et illimitée ne me semble pas être le facteur de bascule entre les conteneurs offline et les livres en ligne, sinon, on attendrait toujours Spotify. 😉

  4. Emmanuel sur 4 mars 2013 à 19 h 00 min

    La question que je me pose à lire ce billet est celle du support actuel des liseuses en ce qui concerne les balises méta de « liens relatifs » http://www.la-grange.net/w3c/html4.01/types.html#h-6.12

    Actuellement, dans un epub, la structure d’un ouvrage est pris en charge par un xml de méta-données.

    En n’utilisant plus la « capsule » de l’epub, ces méta-données deviennent alors essentielles pour relier les fichiers html entre eux et désigner ainsi l’accueil, les sections, le glossaire, l’auteur, le copyright etc.

    Autrefois ces fameux « liens relatifs » étaient pris en charge nativement par Mozilla. Les premières versions de Firefox ont vite eu fait de supprimer le menu permettant de manipuler ces liens (que sans doute peu d’internautes utilisaient [?], difficile de le savoir aujourd’hui). La barre de navigation existe toujours, mais sous forme d’extension : https://addons.mozilla.org/fr/firefox/addon/site-navigation-bar/

    Le navigateur Opera quant à lui dispose toujours nativement de cette fameuse « barre de navigation » interne aux sites (cf. http://help.opera.com/Linux/9.23/fr/toolbars.html )

    Je m’en vais de ce pas tester quelques fichiers html ainsi reliés, sur ma liseuse Kobo 🙂

  5. Emmanuel sur 4 mars 2013 à 19 h 27 min

    Je viens de tester un jeu de 4 fichiers html rangés dans un répertoire unique, et reliés entre eux par des liens de navigation relatifs (index, chap. 1-3). Malheureusement, ma Kobo ne comprend pas l’articulation entre ces fichiers et me montre 4 fichiers autonomes :- Et pourtant, il s’agit de html on ne peut plus basique ! fort dommage.

  6. Les P'tites Notes sur 5 mars 2013 à 13 h 45 min

    Passionnante question… et réponses apportées dans ce billet. Mais peut-être que certains créateurs de livres numériques ne choisiront pas forcément d’aller vers du contenu multimédia ? Qui sait ce qu’ils imagineront comme nouvelles formes de créations et d’interactions… Ou dans le cas de livre numériques augmentés, peut-être que les applications prendront le relais des epubs ? Il y a aussi toute une part de l’édition à qui l’epub suffit peut-être ? Personnellement, je passe beaucoup de temps connectée et j’apprécie d’autant plus les temps de lecture offline. Sur la question de la connexion, lire la réflexion passionnante de Douglas Rushkoff dans Les Dix commandement de l’ère numérique : « En étant « toujours on », nous abandonnons le temps à une technologie qui n’en a pas besoin, et qui en ignore tout »

  7. jcgarnier sur 6 mars 2013 à 0 h 46 min

    Le mode streaming, avec donc un intermédiaire obligatoire (celui qui gère les comptes, les achats et les droits), offre bien des avantages pour le détenteur des droits, comme celui de pouvoir imaginer des modèles de ventes qui se rapprochent de la location permanente et d’une rente là où la vente d’un « objet » (epub sans DRM ou livre papier par exemple), terminait immédiatement la rétribution. Voir MO3T ou UltraViolet.
    Au moins, en tant que lecteur, la « possession » d’un fichier hors ligne et sans DRM m’assure-t-elle une certaine pérennité face à l’imagination débordante des ayant-droits pour s’assurer que l’on paye encore et toujours, que l’achat définitif n’existe plus (http://jcgarnier.com/2013/01/14/tea-ou-mo3t-cest-pas-pareil/)

    Quant à votre approche du epub et des lecteurs, je la trouve assez pertinente, mais pour une certaine frange de production seulement. Je suis d’accord qu’il faudrait presqu’un lecteur particulier à chaque œuvre qui ne soit pas classiquement un texte avec des images ou pas. Mais toutes les productions ne sont pas forcément dans ce cas, sans pour autant les rendre inintéressantes en numérique.

  8. Pan sur 8 mars 2013 à 8 h 17 min

    « en faisant le choix de l’EPUB, ils investissent dans le HTML et seront prêts à dégainer lorsque les systèmes de lecture online feront leur apparition. En effet, ils n’auront qu’à « dézipper » leurs EPUB pour obtenir le HTML source, sans aucune transformation. »

    Oui mais… est-ce que leur HTML source sera récupérable tel quel ou faudra-t-il le corriger ? Et je dis bien « corriger », pas « modifier ».

    D’où l’importance, aussi, de faire les choses correctement en EPUB. Or, la norme aujourd’hui, c’est du mauvais HTML, pas accessible pour un sou, pas balisé comme il faut, etc.

    Je passe l’exemple des titres qui sont des paragraphes déguisés (h1, h2, h3, etc. c’est quand même juste la base).
    Mais, par exemple, tu trouves encore des fichiers avec un vieux « trick » pour afficher une police de caractère intégrée dans iBooks dans ses premières versions : on utilise du samp parce que les classes de span et p n’étaient pas prises en compte. Non seulement samp n’est pas fait pour ça, mais en plus c’est totalement mettre de côté sa fonction pour contourner une restriction chez un revendeur…

    Comment tu veux récupérer le HTML ? Dans l’état, si on le fait aujourd’hui, il faut refaire une énorme partie des bouquins en vente étant donné que le HTML est dégueulasse et que le contenu « dézippé EPUB » est en marge du web parce qu’il ne respecte absolument rien.

    Y’a aussi cette problématique à prendre en compte, IMHO.

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