Le livre numérique comme une clef et comme une porte

Il peut paraître étrange de commencer un article de ce genre par une citation de Howard Phillips Lovecraft, mais je le fais tout de même car c’est elle qui m’a finalement décidé à écrire cet article.

« Yog-Sothoth est la porte. Yog-Sothoth est la clé et le gardien de la porte. »

Je le reconnais bien volontiers, ces imprécations impies ne semblent pas avoir grand-chose à voir avec le sujet qui nous occupe habituellement, vous et moi, mais il n’empêche : ce concept de tout en un, d’un objet, d’un concept — ou d’un dieu, dans le cas précédent — qui peut être à la fois la porte, la clef et le gardien de la porte, me parle. Parce qu’il suffit de remplacer “Yog-Sothoth” par “ebook” et soudain, on se retrouve avec un concept littérairement moins amusant, certes, mais assez intéressant d’un point de vue prospectiviste.

1. Le livre numérique comme objet inerte

Notre conception du livre — et a fortiori du livre numérique — se base sur le fait que nous appliquons la notion d’objet à un fichier informatique. Entendez : « Je paye une certaine somme d’argent contre un objet matériel », avec ici “matériel” au sens large puisque l’objet en question est dématérialisé. Peu importe. L’idée est d’acheter une unité quantifiable contre une certaine somme d’argent. C’est ce que nous faisions avec les livres traditionnels et que nous continuons de faire avec les livres numériques. L’achat a valeur de contrat : vous obtenez une certaine somme d’information ou de narration pour un prix donné. Soit. C’est en ce sens que j’entends que le livre numérique est un objet inerte, dans l’idée qu’il est déconnecté du flot web et qu’il est une entité indépendante, achetable et donc consultable à loisir.

Il s’agit jusqu’à présent de l’identité du livre telle que nous l’avons toujours conçue, et que certaines évolutions remettent en question, avec notamment l’irruption du streaming (lecture online) et de la licence d’utilisation (quand vous achetez un livre sur Amazon ou Apple, rappelons que le fichier numérique ne vous appartient pas : vous n’en acquérez que la licence de lecture).

2. Un glissement vers le web

Je suis convaincu que le fichier .epub est, à plus ou moins court terme, voué à disparaître — ou plutôt, si l’on veut être exact avec les mots, à se dissoudre dans le web comme un morceau de sucre dans du café. Le .epub est un fichier d’archive compilant des données HTML et CSS parfaitement exploitables en l’état (sans transformation) dans une page de navigateur. Pour en avoir la preuve, il suffit de télécharger Readium (si l’on utilise Chrome) ou Epub Reader (si l’on utilise Firefox) pour constater qu’un fichier .epub se lit de la même manière sur une liseuse, une tablette ou un ordinateur de bureau.

Je pense que l’invention du .epub tient en grande partie à notre besoin — très humain, et donc très prégnant – de matérialiser nos “possessions” numériques pour les identifier clairement. Ainsi, en achetant mon fichier, j’enrichis ma bibliothèque, même virtuelle. Je l’incrémente d’une unité quantifiable. Cette invention, était, en soi, superflue : nous aurions très bien pu passer directement par la case web et proposer la vente de nos livres directement via le navigateur. Des expérimentations ont lieu en ce sens, et avec succès, comme par exemple nerval.fr. La presse a fait la bascule, davantage par obligation que par choix. Depuis que je suis abonné à Médiapart, je considère qu’il s’agit là d’une forme tout à fait viable d’exploitation de contenu : pas de publicité, la seule source de revenu est l’abonnement des lecteurs. Le contenant est simplifié à l’extrême pour laisser la place au contenu. Il s’agit d’une véritable expérience de lecture numérique, au sens noble, non-intrusif et non-distractif du terme.

Ces “glissements” progressifs vers le web nous obligent à repenser notre rapport au livre et à notre besoin de possession d’un objet terminé, dont la forme serait définitive et figée. Ils sont un premier pas vers cette évolution nécessaire et inévitable qui conduira, petit à petit, nos livres numériques à fusionner avec le web. Peut-être est-ce là d’ailleurs la véritable différence qui se creusera entre livre papier et livre numérique ? L’un sera figé, l’autre… pas forcément.

3. Le livre numérique comme porte

Depuis quelques mois, l’application de lecture iBooks (Apple) autorise les développeurs à lier un fichier média (vidéo ou audio) non pas à un fichier inline (contenu dans le .epub) mais à un fichier online (hébergé sur un serveur distant). D’un côté, on ne peut que se féliciter du gain réel que cette fonctionnalité apporte aux concepteurs de livres multimédias : les vidéos et les sons pèsent très lourds en terme de poids de fichier et grèvent singulièrement notre marge de manoeuvre lorsqu’il s’agit d’en incorporer beaucoup. Ainsi, on se retrouve avec des livres qui font 500 ou 600 Mo, ce qui n’a aucun sens. De l’autre côté, si l’on n’a pas accès à une connexion internet, le fichier est illisible : la vidéo ne se charge pas et un message s’affiche, du type “Ce contenu n’est disponible que via une connexion wifi”. Si l’on veut profiter du contenu dans son intégralité, il faut donc garder à l’esprit qu’il faudra rester connecté.

L’arrivée de la 4G n’est pas là pour me contredire : les connexions seront de plus en plus rapides et accessibles. De fait (mais cela n’engage que moi), je pense que nous verrons bientôt arriver des appareils dont la seule raison d’être sera de perpétuellement être connectés au réseau. Les smartphones le sont déjà dans une certaine mesure, mais ils sont encore utilisables offline. Ce que je veux dire, c’est que des appareils arriveront qui ne seront utilisables qu’avec une connexion. Que leur usage ne sera même pas envisageable sans. Heureusement, d’ici là, on peut imaginer que tout le monde aura accès — tout le temps — à une connexion internet. Je ne dis pas qu’il faudra être connecté tout le temps (heureusement), mais nous aurons toujours la possibilité de le faire, en plein centre-ville comme au milieu du désert ou dans l’avion (voir le Projet Loon de Google).

La possibilité d’insérer des <iframes> dans les epubs est aussi une concession de plus accordée à la webisation du livre numérique. En somme, les iframes sont des fenêtres sur le web. Ces balises permettent de créer un espace où le contenu d’un site web sera “aspiré” en temps réel. Ainsi, depuis votre livre numérique, vous pourrez avoir accès à des pages hébergées sur le net, comme par exemple un forum d’utilisateurs, un service après-vente ou une interface de discussion avec l’auteur.

À quoi ça sert ? me demanderez-vous. Honnêtement, à pas grand-chose si l’on estime qu’il ne s’agit que d’une manière de reculer pour mieux sauter. Petit à petit, le livre glisse vers le web. Il ouvre des portes — il les entrouvre pour l’instant — et il n’y a pas à douter que bientôt, ces portes seront ouvertes aux quatre vents. Perméables. Je n’évoquerai pas les problèmes de sécurité que cela peut poser. Cela en posera, sans nul doute. Mais c’est un autre débat.

Toujours est-il que pas à pas, le livre numérique ouvre ses portes aux contenus online. Le basculement progressif vers le net est enclenché.

4. Le livre numérique comme clef

Je vais aller un peu plus loin et imaginer un futur proche où la production de livres numériques aura presque complètement basculé vers le web et tendra à proposer des lectures via navigateur en natif, avec la possibilité de télécharger, si on le souhaite, une version offline du contenu (soit en téléchargeant une archive — ici le format .epub remplit sa mission, et c’est peut-être dans ce sens-là qu’il aurait pu être le plus utile — soit en le stockant dans le cache de l’appareil).

Vidé de sa substance, le livre numérique n’aurait plus de raison d’être, puisque tout son contenu serait délocalisé vers un web payant, parallèle au web gratuit (et majoritaire) où l’on achèterait l’accès à une ressource en ligne via paiement à l’unité ou abonnement.

Les libraires numériques devraient-elles disparaître pour autant ? Pas forcément. Quand on cherche une page web aujourd’hui, on passe obligatoirement ou presque par un moteur de recherche. C’est lui qui nous aiguille. Sans lui, nous serions perdus au milieu de la multitude, tant il est vrai qu’ouvrir un site aujourd’hui revient à lancer un caillou au milieu de l’océan. Les librairies numériques pourraient jouer, d’une certaine manière, ce rôle, en vendant des livres qui ne seraient plus des objets finis, mais des clefs d’accès vers des contenus en ligne.

Ainsi, en achetant un livre sur ma librairie en ligne préférée (qui m’en aurait vivement conseillé l’achat grâce à une critique bien sentie et des avis positifs de ses autres lecteurs), j’obtiendrai, par exemple, le premier chapitre ainsi qu’une clef d’activation qui débloquerait un abonnement. Le reste du livre pourrait, dans un premier temps, être contenu dans une iframe, soit carrément renvoyer vers un site web sur lequel sera hébergée la suite du contenu. Le coût de l’abonnement sera compris dans le coût d’achat global du livre, permettant ainsi au libraire de prendre une marge sur l’achat d’abonnement. Ce qui ne veut pas dire que l’on ne pourra pas directement accéder au contenu en passant par le site web ! Il s’agira seulement d’une porte supplémentaire. Une porte qui, au passage, sera devenue une clef.

On peut également imaginer que le prix de l’ebook comprenne une prestation : l’achat du livre pourrait englober une discussion vidéo d’une heure avec l’auteur, via iframe. Ou encore, pour l’achat d’un livre numérique consacré au Yoga acheté 50€ (soit plus cher que le coût réel de l’ebook), le lecteur aurait droit à deux heures d’initiation dans un cours près de chez lui (prépayé). Encore une manière de voir le livre comme une clef.

***

Conclusion

Le web et le livre ont entamé une histoire d’amour qu’ils auraient dû débuter depuis bien longtemps. Petit à petit, l’achat de livre numérique à l’unité glissera vers l’achat, ou l’abonnement, de tout ou partie de sites web online. La bonne nouvelle, chers éditeurs ? Vous n’aurez presque rien à faire pour rendre vos fichiers compatibles. En faisant le choix du .epub, vos livres sont déjà dans ces formats web natifs que sont HTML et CSS. Il suffira de les mettre en ligne, derrière un paywall.

De cette manière, le .epub deviendra peut-être ce qu’il aurait dû être dès le départ : un fichier non pas d’achat final, mais d’archivage.

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