La malédiction du 0,99€ (ou pourquoi vendre des livres quand on peut les donner ?)

À l’occasion de la sortie d’une nouvelle fournée de notre collection MICRO — des textes courts, format nouvelle, vendus au prix de 0,99€, qui permettent à nos lecteurs de découvrir de nouveaux auteurs pour un prix modique — j’aimerais revenir un instant sur ce qu’en édition, et à plus forte raison en édition numérique, on appelle le prix “plancher” : le prix minimal auquel un article, ici un livre, peut être vendu. La question est légitime. Il y a quelques jours encore, un débat animé opposait auteurs, éditeurs et lecteurs. La question était de savoir ce que valait un texte court, par rapport, disons, à un jeu vidéo ou un morceau de musique. Comme Twitter est un excellent moyen de converser mais que les discussions s’évaporent rapidement, cet article a pour objet de démêler mes propres réflexions.

 

1. Un livre calqué sur le jeu vidéo

Ce n’est pas une surprise, l’édition numérique calque ses prix sur le barème d’Apple : ainsi, un livre auparavant vendu à 7,90€ va se retrouver à 7,99€ (ou n’importe quel autre prix en X,49 ou X,99) car Apple ne laisse pas le choix aux éditeurs et distributeurs dans son modèle. Il faut que ça rentre dans les cases, quitte à pratiquer l’hypocrisie de supermarché et proposer un livre à 10€ au prix de 9,99€. C’est comme ça, nous ne pouvons pas nous y soustraire. Loi du prix unique du livre numérique oblige, le seul prix contraint est ainsi répercuté chez les autres revendeurs. Mais la firme de Cupertino n’a jamais obligé à vendre les livres pour un prix inférieur à leur valeur intrinsèque. Pourtant, l’arrivée de l’iPad et de l’iPhone a accéléré la confusion des genres entre application, jeu vidéo, musique et livre. Tout étant vendu sur le même store, la même plate-forme, nous avons déduit des comportements d’acheteurs d’un univers à l’autre.

Ainsi, il est apparu évident qu’un développeur de jeux vidéo vendait beaucoup plus d’exemplaires de son produit lorsqu’il le proposait à un prix ridiculement bas. La star du genre s’est rapidement imposée : le 0,99€. À ce prix imbattable, facile d’acheter sans réfléchir. Les success stories se sont accumulées, l’argent a coulé à flot chez certains, et l’on se consolait du faible prix d’achat grâce à la masse (colossale) vendue, qui rentabilisait largement des titres dont le développement avait pourtant coûté des centaines de milliers de dollars. Ni une ni deux, beaucoup d’entre nous ont pensé : si ça marche pour ces contenus numériques, cela peut fonctionner pour le livre… et de proposer des ouvrages au prix calqué sur celui de ces applications qui rencontraient le succès. Mais le succès, justement, n’a pas été forcément au rendez-vous. En effet, les éditeurs se sont rendus compte de deux choses.

  • il y a beaucoup moins de lecteurs que de joueurs ou d’utilisateurs d’applications
  • un jeu à 0,99€ est perçu comme une bonne affaire / un livre vendu à 0,99€ est soupçonné d’être une mauvaise affaire (texte nul ou trop court, voire les deux)

En calquant le prix des livres sur celui des applications, nous avons fait chuter le prix psychologique du livre numérique. Le livre et le jeu vidéo ou le logiciel ne sont pourtant en rien comparables d’un point de vue économique, mais leur présence sur une même plate-forme a rapidement modifié notre perception du juste prix d’un ouvrage. A plus de 10€, le livre numérique est vécu comme trop cher par une majorité d’utilisateurs. À moins de 6€, on commence à estimer ce prix correct. Je parle bien entendu d’un roman,  d’un essai ou en tout cas d’un texte long.

Mais il existe tout un pan de la production littéraire que le numérique était censé ressusciter et qui, aujourd’hui, se retrouve dans un rouleau compresseur aux marges de manoeuvre minimales : celui du prix plancher et du prix juste.

 

2. La valeur d’un texte court et son exploitation en numérique

Car une nouvelle question agite le petit landerneau de l’édition : peut-on décemment vendre une nouvelle en numérique, au risque que le consommateur se sente floué ? À cela, Walrus a voulu répondre par la positive en proposant des textes d’auteurs débutant et confirmés à 0,99€. Mais le prix psychologique, tout comme le prix plancher, a tendance à descendre avec le temps. Et si aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire qu’un roman proposé à 0,99€ est clairement sous-estimé, certaines voix s’élèvent pour questionner la valeur d’un texte court. Une nouvelle proposée à 0,99€, est-ce trop cher ? Il est difficile de répondre de façon catégorique.

D’une part, certains revendeurs n’acceptent pas un prix inférieur à 0,99€. Il faut donc choisir entre proposer son texte gratuitement ou le vendre à 0,99€.

Mais d’autre part, il s’agit de s’interroger sur ce qui fait qu’un texte vaut la peine d’être lu. Certains lecteurs ont clairement fait entendre leur mécontentement à l’idée de débourser un euro pour lire un texte de moins de trente pages (ce qui n’a pas empêché le livre « Indignez-vous » de Stéphane Hessel d’être un carton de librairie, pour l’équivalent de quatre pages de texte grand maximum, à 2€). Ce qui reviendrait à dire qu’en dessous d’un certain nombre de caractères, un texte numérique mérite d’être offert et non d’être acheté. Evidemment, en tant qu’éditeurs, nous ne pouvons que nous refuser à cette idée. Écrire demande du temps et des efforts, comme n’importe quel travail. Et même s’il est symboliquement rémunéré, il doit être rémunéré de manière sine qua non.

 

3. Quantité / qualité : un équilibre difficile à trouver

Une nouvelle est bien souvent l’occasion pour un auteur d’expérimenter de nouvelles choses et de parfaire son art. C’est un champ d’expérimentation pour certains, un terrain de jeu pour d’autres, un véritable sacerdoce pour le reste (citons Poe, Lovecraft, Gautier, il y a tellement d’auteurs qui se sont épanouis dans le format court).

Avec MICRO, nous avons voulu imposer un minimum de 40.000 caractères à nos textes courts (l’équivalent de 25 à 30 pages). Ce chiffrage peut monter à 80.000 pour le même prix, dans la mesure où à cette échelle minuscule, nous ne pouvons pas nous payer le luxe de la précision. Nous avons estimé qu’il s’agissait d’un prix juste pour une oeuvre de l’esprit, au regard de ce qui se fait dans la production mondiale. Mais que peut-il advenir d’un texte plus court ? Est-il condamné à ne pas être publié, ou seulement en recueils ? Aujourd’hui, il semblerait que oui. Les lecteurs français se méfient des textes courts et/ou pas chers. Nous n’avons pas, comme outre Atlantique, la culture de la short story qui permet à bien des auteurs débutants et confirmés de tirer des revenus de leur plume. Nous n’accordons que peu de crédit à un texte vendu si peu cher et lorsque nous l’achetons, nous nous indignons d’avoir été volés d’un euro pour si peu. Que valent vingt minutes, trente minutes de lecture dans un monde où le contenu ne cesse d’affluer ?

Quelque chiffres. Un euro, c’est l’équivalent d’environ dix minutes de travail au salaire minimum, là où une nouvelle prend souvent des jours, voire des semaines de travail à son auteur. Il faut garder cela à l’esprit. Imaginer que l’auteur puisse se rattraper du faible salaire de son travail par des ventes en volume est un miroir aux alouettes. S’il vend vingt, trente exemplaires de son texte court, il pourra s’estimer heureux dans le contexte actuel.

Vous allez me dire : ça fait toujours trente euros. Sauf qu’une fois amputé des différentes marges des libraires, distributeurs et éditeurs, l’auteur ne se retrouve qu’avec 25 à 30% du prix de vente réel… soit 10 euros à peine, pour des semaines de labeur. Je suis de ceux qui pensent qu’un texte apporte davantage que son propre poids en caractères. Une nouvelle n’est pas comme une barre de chocolat qui apporte son ratio de calories, brûlées ensuite. Un texte, qu’il soit long ou court, change notre vision des choses. Il peut nous divertir pour la journée, nous donner une idée que nous n’aurions pas eue sans lui. Il peut nous hanter jusqu’à la fin de nos jours et son souvenir peut nous soutenir encore longtemps après la lecture. Certaines nouvelles que j’ai lues adolescent valent selon moi bien plus d’un euro, au regard de tout ce qu’elles m’ont apporté. Pour ces bienfaits, un euro me semble un prix tout à fait minimal, voire carrément une aumône.

Sans compter qu’à ce niveau, l’écriture, l’édition et la publication d’une nouvelle fait davantage penser à une forme d’artisanat qu’à une production de masse. Il y a un certain temps incompressible pour bâtir un texte court. Nous n’avons aucun moyen de produire ces oeuvres à la chaine, et heureusement pour le lecteur. Notre production est donc parfaitement artisanale. Alors bien sûr, un vase modelé par un artisan coûte plus cher qu’un vase Ikéa : c’est bien normal, puisqu’il y passe du temps, qu’il le sculpte de ses mains et qu’il en vend peu. Valoriser la production indépendante, c’est aussi se poser la question de la pérennité, comme acheter du café équitable finalement.

Car c’est peut-être en cela que nous nous sommes trompés, en considérant le livre comme une oeuvre numérique comme les autres. Là où Angry Birds ne laissera pas en moi un souvenir impérissable, la lecture d’un texte court m’accompagnera peut-être (je dis bien peut-être, c’est une possibilité, pas une certitude) toute ma vie. La lecture est une ressource précieuse, une énergie, un fuel rare dont nous aurions tort de nous passer. Oui, la différence peut sembler énorme entre ce jeu développé pour des millions de dollars et ce texte modeste que vous tiendrez un jour dans vos mains. Mais la valeur qui les sépare est celle de l’esprit. Combien coûte un peu d’esprit ?

 

4. Faire payer du contenu court : une voie sans issue ?

Je ne me fais pas d’illusion : la collection MICRO ne vend pas beaucoup pour le moment et ne permet pas d’envisager pour les auteurs et l’éditeur des revenus décents pour le travail effectué. Mais pour toutes ces raisons évoquées plus haut, je continue à penser que le numérique doit faire une place à ce format, même s’il n’est pas aussi bankable que la romance. Peut-être, plutôt qu’une vente à l’unité, devons-nous envisager des ventes à l’abonnement, permettant d’accéder à un catalogue extensible de textes courts. C’est une solution à laquelle nous pensons car notre vision de l’édition est liquide : nous nous adaptons au monde qui nous entoure, tout en essayant de préserver nos valeurs et notre vision des choses.

Ainsi, nous sommes convaincus que cette pièce d’un euro dont vous ne savez pas quoi faire, vous devriez la dépenser pour quelques dizaines de minutes de plaisir de lecture, que ce soit chez MICRO ou chez nos confrères éditeurs qui proposent eux aussi des textes courts. Le 0,99€, si nous ne pouvons pas aller beaucoup au-dessus, est néanmoins un minimum. Il est la frontière entre le gratuit et le payant, entre l’aumône et le renoncement. Cela revient à choisir entre la peste ou le choléra, diront certains. Mais c’est aussi à ce prix que se paye la dignité d’un auteur, qui prétend, à juste titre, que son travail est un travail comme les autres et qu’il mérite un salaire, aussi modeste soit-il. Il s’agit du pilier sur lequel Walrus s’est bâti et nous comptons le défendre à tout prix. Être un auteur, cela ne s’improvise pas : nous refusons à peu près 90% des nouvelles que nous recevons. La qualité est essentielle et comme toutes les qualités, celle-ci se construit chaque jour, dans la patience et l’effort. Écrire est un métier.

Pour terminer, j’aimerais vous proposer une petite galerie d’image destinée à comparer ce qui est comparable (ou pas). Tous ces articles sont vendus à un euro, quelquefois même un peu plus. Pensez-vous que ces objets aient plus de valeur que la lecture d’une nouvelle ? La réponse est, comme souvent contenue toute entière dans la question.

1 : une boîte de cure-dents

2: un lot de verres en plastique

3 : un Mars

4 : un tendeur élastique

5 : des piles bon marché

6: un rouleau de scotch

7 : un crayon à papier motif dinosaure

8 : trois boîtiers de DVD en plastique (vides)

 

P.S. : Je suis d’accord, pour le crayon dinosaure, ça se discute.

Commentaires

comments